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Artefact, de Maurice G. Dantec : quand le meilleur s’allie au pire, par Germain Souchet

Par Juan Asensio @JAsensio
Illustration de Michael Whelan
Début 2007, la parution d’American Black Box, troisième et dernier volume du Théâtre des opérations, avait suscité un légitime intérêt de la part des lecteurs de Maurice G. Dantec, d’autant que ce livre avait été au cœur d’un feuilleton éditorial interminable. Depuis la publication du Laboratoire de catastrophe générale, de nombreux événements d’importance avaient eu lieu, des attentats du 11 septembre 2001 à l’intervention en Irak, en passant par la quasi-implosion du système politique français lors de l’élection présidentielle de 2002. On attendait donc des analyses percutantes, loin, très loin de la pensée unique, mais adossées à des réflexions solides, argumentées et originales. La déception fut de taille. Sur les 690 pages de ce gros volume, il y avait bien quelques passages valables, quelques fulgurances même, mais le tout était noyé sous une forme excessivement outrancière et une répétition lassante de diatribes contre le président «Chirak», la «République des Zarzélettres» ou encore «Zéropaland». Un livre rempli de formules et d’anathèmes en tous genres, voilà finalement à quoi se résumait cet essai.
Avec la sacro-sainte rentrée littéraire de septembre, Maurice G. Dantec est donc revenu à la fiction, son théâtre des opérations favori, avec Cosmos Incorporated et Grande Jonction (le premier ayant fait l’objet d’une excellente critique par Juan Asensio dans son passionnant ouvrage La Critique meurt jeune), certes imparfaits, certes marqués par des défauts stylistiques et alourdis de quelques longueurs, mais dans lesquels une vraie réflexion se dessinait au cœur de récits bien menés, palpitants et parfois même épiques.
Cette fois, avec Artefact, nous sommes confrontés à une première difficulté : définir la nature même de cet objet littéraire. Formellement, il s’agit de trois nouvelles ou, pour être plus précis, de deux «novellas» (courts romans, en anglais) encadrant la nouvelle ayant donné son titre au recueil. Invité sur les plateaux de télévision de plusieurs émissions littéraires ou généralistes – ce qui, de plus en plus, revient au même –, Dantec a expliqué et répété que son livre était une «trinité», et que l’idée de départ de son travail reposait sur la conviction que l’Homme ayant été créé à l’image de Dieu, qui est Trinité, il était lui-même trinitaire (1).
Or, si ces trois nouvelles sont bien liés entre elles – ne serait-ce que par une narration à la première personne du singulier et une conclusion faisant chaque fois douter que les événements relatés ont bien eu lieu – sans être les suites les unes des autres, ni même la réécriture d’une seule et même histoire, on voit mal en quoi elles reflèteraient la nature trinitaire de l’Homme, et donc aussi de Dieu. En effet, le premier récit, Vers le nord du ciel, évoque, au-delà des apparences, non pas d’extraterrestres mais d’anges, d’anges gardiens, serait-on tenté de dire. Artefact, ensuite, semble traiter de l’ontologie de l’Homme, avant que Le Monde de ce Prince, sans surprise, n’évoque le diable. Les Anges, l’Homme, le diable : davantage qu’une trinité, on peut y voir tout à la fois une chronologie de l’Histoire humaine – après une ère «angélique» dans le jardin d’Éden, directement issue de l’éternité divine, serait venu le temps de la Chute, puis, très vite, celui du Prince de ce Monde, ce qui pourrait expliquer les longueurs respectives des trois récits – et une allégorie du fragile équilibre qui permet à l’Homme d’exister et d’avancer au milieu d’un champ de forces opposant la tentation à son efficace contrepoids, la Grâce.
Une structure complexe, donc, mais qui n’est pas gratuite car elle est correctement mise au service du propos de l’auteur. Un propos bien connu, trop, peut-être – nous y reviendrons. Quelques mots, auparavant, sur le style : il est plaisant de constater que, dans une large mesure, Maurice Dantec s’est enfin débarrassé de ses tics de langage. Pas de «trans-», de «méta-» ou de «supra-» livrés par quintaux, relativement peu de phrases à la limite du compréhensible, ce qui permet au récit de se développer sans que son sens ne soit obscurci par les mots employés par l’auteur lui-même. Tout au moins est-ce le cas des première et dernière nouvelles. Car dans Artefact, la nouvelle la plus cérébrale, dans tous les sens du terme, le style se fait malheureusement moins clair, rendant cette puissante évocation de l’écriture difficilement accessible à qui n’est pas habitué à la prose de Dantec. Pour autant, ce dernier ne s’est pas transformé en styliste, loin s’en faut, et des lourdeurs demeurent, comme la répétition régulière, dans Vers le nord du ciel, de la portion de phrase «une aiguille dans un tas d’aiguilles», ou les éternelles considérations sur la «machine» qui est un «piège», et sur le diable qui ne cesse d’inverser l’état des choses, avec le grand retour de «l’inversion intensifiée», expression saturant décidément tous les textes de l’auteur. Enfin, l’obsession de Dantec de nous montrer que la réalité est duale et réversible le conduit à exposer cette idée tellement fréquemment – c’est-à-dire pour chaque événement conté ou presque –, qu’elle ne peut que finir par lasser le lecteur et paraître, par moments, totalement artificielle.
Il faut néanmoins reconnaître que cet ouvrage contient quelques pages splendides : les trois chapitres d’ouverture de la première nouvelle, racontant comment le narrateur descend 91 étages de la tour Nord du World Trade Center avec une petite fille sur le dos, sont un véritable tour de force littéraire. La rythmique des phrases, sans aucun doute la principale qualité du style de Dantec, est ici parfaitement utilisée pour donner une impression de ralenti alors que le premier avion se rapproche de la tour de verre et de métal, jusqu’au moment où il la percute avec une violence et une énergie cinétique inimaginables. Ce qui suit – cette descente au cœur de l’enfer des tours en flammes – ne peut évidemment être rendu ici et mérite pour le coup le détour. «L’événement 11 septembre», comme tout événement traumatique majeur, doit être exprimé et transcendé par l’Art afin de pouvoir être regardé en face, afin d’en dégager le sens même inverti, ce que Dantec réussit ici très bien.
Autre temps fort d’Artefact, les derniers chapitres de la deuxième nouvelle qui, après un début un peu convenu et prévisible, permettent à l’auteur de déployer sa réflexion sur le sens de l’écriture, en lien avec la Création, avant de se conclure de manière inattendue. L’expérience dont le narrateur est l’objet se révèle en effet être l’écriture de la nouvelle en elle-même, et l’artefact, l’auteur : «L’expérience consistait à opérer un dédoublement synthétique de la personnalité de l’auteur, mais toute narration, y compris, et surtout celle conduite selon un tel programme, finit inévitablement par produire cette introduction d’un élément étranger dans le champ de l’expérience. Simplement, cet élément étranger c’est l’auteur en question, c’est ce je/il/autre qui permet à toute narration de prendre vie» (p. 307). La qualité réelle de cette nouvelle ne peut toutefois faire oublier qu’elle reprend assez largement le principe de la recréation de son personnage, de son environnement et de son récit par Sergueï Diego Plotkine dans Cosmos Incorporated.
Troisième et dernière réussite, enfin, le final du Monde de ce Prince dans lequel, après quelque quatre-vingt pages de récits et de descriptions abominables et bien inutiles sur les machines de torture construites par celui qui prétend être le «petit frère du Diable», Dantec brosse un tableau sans concessions d’un Monde dominé par la fête et le jeu, d’un Monde ayant abandonné le nazisme et le communisme pour mieux embrasser un nouveau totalitarisme, celui de la démocratie entendue non plus comme système d’organisation politique, mais comme idéologie sociale englobante, préparant ainsi l’avènement de son Prince. Ce qui nous vaut ces lignes foudroyantes, écrites à l’occasion du passage du narrateur dans Berlin animée par la Love Parade, Berlin qui fut la capitale du IIIe Reich génocidaire avant d’être le symbole planétaire de la guerre froide : «De la Fosse surgit un Mur. Puis le Mur fut abattu. Et ce fut l’Ode à la Joie. C’était le but de la manœuvre. Faire croire à tous ces hommes qu’ils avaient enfin vaincu l’esclavage, alors que nous l’avions implanté en chacun d’eux ! Les laisser se saouler d’illusions quant à leur liberté, afin qu’une fois le Mur détruit, seule une dynamique d’aplanissement général des singularités puisse voir le jour dans leurs esprits contaminés par leurs alcools d’utopie» (p. 480).
Cette course éperdue à travers le Monde, le nouveau «jeu» inventé par le narrateur consistant à forcer l’humanité à choisir entre des singularités géniales et une foule abrutie, avant de mettre en compétition des mégapoles entières, avec, in fine, un choix toujours prévisible – celui du nombre à l’exclusion de toute autre considération –, nous conduit directement en Enfer, dépeint de façon effrayante par l’auteur qui cesse enfin, à cet instant, de détailler les centaines de façon de mourir qu’il a imaginées – toutes plus atroces les unes que les autres, naturellement. Une vision bien plus effrayante que les chairs carbonisées, les corps cousus ou les paupières coupées pour forcer les yeux à fixer une lumière aveuglante et brûlante, car le paysage décrit est totalement déshumanisé, privé de toute présence libre et vivante. Le règne terminal de la Machine et des pantins, en somme.
Au terme de cette fin haletante et sombre, une très faible lueur s’allume, une lueur capable de briller avec une telle intensité qu’elle finira par masquer les torches, les flammes et les explosions nucléaires dont le Prince de ce Monde se régale. Cette lueur, sans grande surprise il est vrai, se nomme la Grâce et le Pardon, mais la Vérité, au fond, ne peut être surprenante.
Il serait malhonnête de réduire ce gros ouvrage – trop long, au demeurant, ce qui nuit à son efficacité – à ces trois passages, mais le reste est, comme je l’indiquais plus haut, déjà bien connu. La technique, la machine, le piège, le Diable qui est réseau ou fraternité, mais qui n’est pas relation comme le sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit, l’écriture, acte créatif qui réplique la Création originelle, la Beauté qui est fille de la Grâce et qui nous rappelle que le monde peut être sauvé (2), tout cela a déjà été dit, en des termes parfois très proches, dans les deux précédents romans. En conséquence, les quelques nouveautés d’Artefact, à savoir la dualité des perceptions que l’on peut avoir de la réalité, de notre environnement et des événements que nous vivons, selon que nous avons ou non la foi – le terme n’est pas directement prononcé, mais il sous-tend chacune des nouvelles – et la tentative de théorie générale d’un monde né depuis du Ground Zero, dominé par le Néant, et qui ne pourra être dépassé que par le vrai sacrifice, qui «n’est pas la mort donnée, [mais] la mort vaincue» (p. 43), passent presque inaperçues au milieu de pages entières de déjà-vu. Ce livre aurait donc gagné à être véritablement relu, ce qui aurait impliqué de supprimer, de sectionner, même, certains chapitres entiers qui ne font que retarder l’échéance, alors même que les trois nouvelles reposent essentiellement sur le mouvement, car elles se veulent être un chemin.
En fin de compte, on serait tenté de dire, de manière un peu simpliste mais en recourant délibérément aux nombres, qu’Artefact se divise en une grosse moitié assez banale et quelque peu fastidieuse, un quart assez médiocre pour un auteur de la trempe de Dantec, et un petit quart réellement excellent, bien que sans doute insuffisant pour sauver le livre tout entier.
Une trinité, donc, y compris, malheureusement, dans sa qualité.
Notes :
(1) Dans la troisième nouvelle, Le Monde de ce Prince, le narrateur indique que cette théorie provient d’une lecture de textes patristiques : on regrette que Dantec ne soit pas plus précis sur les origines de cette idée certes intéressante, mais qui n’a pas semblé donner lieu à des développements centraux dans la pensée de l’Église.
(2) Ce qui contredit fort heureusement cette persistante tentation du manichéisme ou du dualisme de l’auteur, tentation qu’il «corrige» de lui-même dans la dernière nouvelle : «Je suis peut-être allé un peu vite en besogne, plus tôt, en faisant valoir que mon Frère était une inversion totale de Dieu. Ce n’est pas tout à fait exact. […] Mon frère est un Ange déchu, il est donc une créature de Dieu, il n’est pas un Dieu, même du Mal, car de Dieu, il n’y en a qu’un seul […]» (p. 521).

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