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Le structuralisme sans son magicien, par Francis Moury

Par Juan Asensio @JAsensio
Le structuralisme sans son magicien, par Francis Moury Ce que les Nambikwara sont devenus.

Symphonie de citations illustrant une réelle contre-histoire du structuralisme


«Une série d’ouvrages de G. Dumézil a soulevé le problème de la persistance dans la Rome primitive d’institutions indo-européennes et particulièrement d’une tripartition fonctionnelle entre trois classes, prêtres, guerriers, travailleurs. […] Ces théories reposent : 1) Sur une vaste enquête comparative; 2) Sur l’interprétation des trois dieux romains qui seuls possèdent des flamines, Jupiter, Mars, Quirinus, comme symbolisant les trois classes fonctionnelles. On peut objecter que Mars n’est pas uniquement le dieu de la guerre et qu’on ne sait à peu près rien de Quirinus; 3) Sur les textes de Properce et de Virgile, d’où M. Dumézil tire que les tribus des Tities, Ramnes, Luceres, correspondent aux trois classes fonctionnelles. Dans ces textes je n’aperçois rien de tel. Dans d’autres ouvrages […] G. Dumézil étudie la période royale […]. Les rois symboliseraient, Romulus et Numa deux aspects de la souveraineté, Tullius Hostilius la fonction militaire, Ancus Marcius la fonction du travail. On en dirait tout autant si l’on considérait la succession César, Auguste, Tibère et Claude.»
André Piganiol, Histoire de Rome, Supplément bibliographique, (Éditions P.U.F., 4 édition, coll. Clio, 1939-1954), pp. 529-530.


«L’essentiel de la thèse de Lévi-Strauss repose sur un postulat : l’abréaction du shaman en exercice est identique à celle de l’élève psychanalyste. Nous ne chicanerons pas sur le mot. Toute séquence de comportement est, si l’on veut, une abréaction en ce qu’elle se réfère plus ou moins à une conduite infantile. Mais si l’on a recours à une notion aussi vague et étendue pour rapprocher deux phénomènes dissemblables, on ne peut se dispenser d’examiner ensuite leurs différences. Or elles sont considérables et vont jusqu’à l’opposition terme à terme. L’abréaction du shaman nous est décrite comme un symptôme, il s’agit «d’états spécifiques de nature psychopathologique». Cette conception du shaman médecin-mystificateur-névrosé n’est pas unanimement admise. M. Eliade et Van der Leuw en particulier le voient autrement. Il est vrai qu’ils distinguent avec soin le sacré du social et du psychologique.»


Dr. Francis Pasche, Le Psychanalyste sans magie, in Les Temps modernes, 5e année N°50, décembre 1949, pp. 964-965.


«Les sociologues du XIXe siècle prétendaient que leurs travaux devaient conduire à l’établissement de «lois sociologiques»; ce devait être le couronnement de leurs efforts. Ce n’est pas en vain qu’Auguste Comte empruntait à Hobbes le terme de physique sociale pour définir la sociologie. […] Malheureusement aucune de ces «lois sociologiques» n’a jamais été admise par un seul savant hormis par celui qui l’a établie ! […] Déjà Durkheim, dans les Règles de la méthode sociologique, après avoir critiqué les lois d’évolution de Comte et de Spencer et leur avoir opposé la recherche de Types Sociaux, a recommandé de développer l’étude des «relations causales en sociologie» mais non celle des «lois sociologiques».»
Georges Gurvitch, La Vocation actuelle de la sociologie, I, §1, section (Éditions P.U.F., 6e édition, coll. Bibliothèque de sociologie contemporaine, 1950), pp. 43-46.


«M. Gurvitch, que j’avoue comprendre de moins en moins chaque fois qu’il m’arrive de le lire, s’en prend à mon analyse de la notion de structure sociale, mais ses arguments se réduisent le plus souvent à des points d’exclamation ajoutés à quelques paraphrases tendancieuses de mon texte. Essayons pourtant d’atteindre le fond du débat. M. Gurvitch offre la primeur de ce qu’il croit être une découverte : «Il y a entre le gestaltisme en psychologie et le structuralisme en sociologie une affinité frappante, qui, jusqu’à présent, à notre connaissance, n’a pas encore été soulignée» (Cahiers internationaux de sociologie, vol.19 1955). M. Gurvitch s’abuse. Tous les ethnologues, sociologues et linguistes qui se réclament du structuralisme sont conscients des liens qui les unissent à la Gestalt-Psychologie. […] M. Revel m’attaque, mais non sans embarras. Car s’il me reconnaissait pour ce que je suis : un ethnologue qui […] a entrepris de remonter jusqu’aux principes de sa science [...] M. Revel devrait s'interdire de me discuter. Aussi commence-t-il par me métamorphoser en sociologue après quoi il insinue qu’en raison de ma formation philosophique, ma sociologie est une philosophie déguisée. […] Mais je ne suis pas sociologue et je ne m’intéresse que de façon subsidiaire à notre société.»
Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, §XVI (Éditions Plon, 1958-1977), p. 355.


«Il semble que nous rejoignons Durkheim; mais en dernière analyse, Durkheim dérive aussi les phénomènes sociaux de l’affectivité. […] Ce principe consiste dans l’union des termes opposés. Au moyen d’une nomenclature spéciale, formée de termes animaux et végétaux (et c’est là son unique caractère distinctif) le prétendu totémisme ne fait qu’exprimer à sa manière – on dirait aujourd’hui, au moyen d’un code particulier – des corrélations et des oppositions qui peuvent être formalisées autrement; ainsi, dans certaines tribus de l’Amérique du Nord et du Sud, par des oppositions du type : ciel-terre, guerre-paix, amont-aval, rouge-blanc, etc., et dont le modèle le plus général, et l’application la plus systématique, se rencontrent peut-être en Chine, dans l’opposition des deux principes du Yang et du Yin : mâle et femelle, jour et nuit, été et hiver, de l’union desquels résulte une totalité organisée (tao) : couple conjugal, journée ou année. Le totémisme se ramène ainsi à une façon particulière de formuler un problème général : faire en sorte que l’opposition, au lieu d’être un obstacle à l’intégration, serve plutôt à la produire.»
Claude Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd’hui, § III & IV (Éditions P.U.F., coll. Mythes et religions dirigée par Georges Dumézil, 1962), pp. 102-128.


De la pensée au mythe de la pensée : la duplicité structuraliste


La pensée peut-elle devenir un mythe ? Peut-être.
Il y a bien un mythe du platonisme qui concurrence régulièrement les études d’histoire de la philosophie platonicienne, y compris celles portant sur les mythes de Platon lui-même !
L’absence de pensée peut-elle devenir un mythe ? Certainement, et bien plus facilement : Lévi-Strauss = la preuve… par sa pensée et la preuve… par sa mort !
Lévi-Strauss s’est intéressé à la philosophie, à l’ethnologie, à la psychologie des profondeurs, à la sociologie, sans oublier l’opéra. Puisque c’est aussi notre cas et celui d’un certain nombre de nos lecteurs et de nos lectrices, penchons-nous donc sur l’étrange cas de Claude-Lévi Strauss, un curieux illusionniste décédé récemment après un siècle d’activités sur la scène intellectuelle !
Nous observons ahuris, étonnés, sidérés – les mots nous manquent – les niaises réactions mondaines et officielles au soir de la mort de celui qu’il faut pourtant bien considérer comme l’un des imposteurs intellectuels les plus insignes du XXe siècle, et dont la néfaste influence ne peut guère être comparée, dans le domaine des sciences sociales qui était le sien, qu’à celle de Lacan dans le domaine de la psychanalyse. Trajet étoilé identique : succès universitaires initiaux à la formation puis purement sophistiques en guise de théorie, une même désinvolture intellectuelle ayant pour grave conséquence des scissions inutiles à des fins personnelles sous couvert d’objectivité, et à l’arrivée une même vacuité finale après des débuts séduisants qui semblaient prometteurs. Et des ministres se lamentent ce soir de la perte d’un grand penseur : on lui préparait des funérailles officielles ! Il paraît que c’est trop tard, que la cérémonie privée a déjà eu lieu. Pas très grave : Claude Lévi-Strauss n’était pas Victor Hugo non plus, question popularité ! Il ne faut pas s’attendre à ce que l’auteur du Cru et du Cuit, de l’Anthropologie structurale ou du Totémisme aujourd’hui – son livre le plus faible jamais écrit tant il est navrant et réducteur ! – soulève les foules parisiennes sentimentales.
Tristes tropiques peut-être, à la limite, demeure populaire parce que les professeurs de l’enseignement secondaire croient bon depuis les années 1975 d’en donner des extraits – toujours les mêmes – à expliquer à leurs élèves. Avec, à l’arrière-plan, la même antienne qui mina l’intellect de leurs élèves en cette fin du XXe siècle : Lévi-Strauss, comme Rousseau qu’il révérait d’ailleurs, a relativisé la portée intellectuelle de la suprématie occidentale, soutenu que la nature était supérieure à la civilisation moderne. Et il a pointé précisément les inconvénients écologiques de cette suprématie, il a conforté le droit à l’existence – pas seulement leur droit à être pensés mais bien leur droit à exister de concert avec nous, sur la même Terre, en compagnie de notre vision du monde rationnelle contemporaine – des mythes, des civilisations parallèles à la nôtre. Des sociétés moins riches, plus anciennes, plus simples, plus primitives mais tout aussi intelligentes et poétiques, nous chuchote-t-on constamment en sourdine. Ah, ces chers Indiens Nambikwara étudiés en 1948, leurs recettes de cuisine, leurs mythes, leurs coutumes ! Sans Lévi-Strauss, nous n’aurions pas pris conscience de tout ça. Voilà le catéchisme qu’on nous serine, ce soir encore.
Et pourquoi ne pas leur faire lire, à vos écoliers, du Montesquieu (plus intelligent que Rousseau mais plus difficile à lire et surtout à comprendre), de l’Auguste Comte (dont Lévi-Strauss avait le culot de citer une formule de la 52e Leçon du Cours de philosophie positive en exergue au début de son Totémisme aujourd’hui alors qu’il n’a cessé d’appauvrir et de dévoyer les objets étudiés, préservés dans toute leur richesse singulière par Comte), du Marcel Mauss (dont il se voulait l’élève, lui qui se vantait d’avoir lu l’Essai sur le don, alors que tous ses contemporains l’avaient lu, à commencer par Roger Caillois qui en avait tiré une substance autrement précieuse), de l’Émile Durkheim (que Lévi-Strauss croit critiquer en estimant qu’il se maintient du côté du sentiment alors que lui se tiendrait du côté de l’intellect : on s’amuse vraiment quand on lit cela), du Lucien Lévy-Bruhl (peut-être le plus riche, le plus important de tous ceux qui en France ont véritablement tenté de comprendre la mentalité primitive en maintenant réellement sa substance au lieu de la ramener à des séquences fonctionnelles si segmentées qu’elles sont vides, Lévy-Bruhl qui fut au demeurant l’un des meilleurs historiens de la philosophie classique à la Sorbonne), du James G. Frazer (que Lévi-Strauss ne pouvait supporter en raison de l’influence déterminante des quatre volumes du monumental Totémisme et exogamie de Frazer sur Freud), du Sigmund Freud (dont le Totem et Tabou demeure peut-être le livre le plus authentiquement synthétique sur le totémisme, et qui constitue la définitive négation en acte de la navrante, réductrice et aberrante étude de Lévi-Strauss parue en 1962), du Géza Roheim (anthropologie psychanalytique de la mentalité primitive australienne – et aussi d’autres éléments d’art ou de culture humaine : l’énigme du Sphinx, par exemple ! – encore existante dans les dernières sociétés primitives australiennes où Roheim, autant que Lévi-Strauss, avait voyagé et séjourné), pourquoi, oui, ne point leur faire lire ces auteurs ? Ils n’ont rien écrit là-dessus, ceux-là ? Lévi-Strauss aurait donc inventé quelque chose ? Inventé quelque chose de nouveau, d’original, de réel sur une question quelconque relevant des sciences humaines ? Du vent, du néant, de l’illusion ! Totale et définitive. Il ne fallait rien inventer : juste découvrir. Tout Lévi-Strauss contre une et une seule page des auteurs cités plus haut : je tiens le marché quand vous voulez et je le gagnerai !
Lévi-Strauss avait eu, cependant, les honneurs d’un «Apostrophes» télévisé et d’un interrogatoire en règle médiatisé par le primesautier, si vivant et si fondamentalement niais Bernard Pivot, le bien nommé moyen-moyeu fonctionnel de la structure «crypto-socialo-communiste-structuraliste» du savoir télévisuel en cette fin des années 1970. Il fallait voir ça semaine après semaine, cet abaissement régulier de l’histoire de la littérature ou de la littérature contemporaine tout aussi bien à un niveau digne de celui du Café du Commerce et on s’en souvient comme d’un cauchemar éveillé ! Lagarde & Michard, en comparaison, semblaient le nectar et l’ambroisie de la pensée et de la poésie pures ! Sur Chateaubriand, on se souvient de Jean D’Ormesson et Pivot discutant, éclat de rires graveleux aux lèvres en permanence, pour savoir si Alphonse de C. avait couché avec telle ou telle. Pivot tentant de convaincre Jean Marais, au seuil de la mort, que Typhon sur Nagasaki (1957) d’Yves Ciampi était un authentique navet alors que c’est un des plus beaux films français des années 1950-1960 et qu’il est devenu l’un des plus méconnus ! Marais refusait – avec raison ! – de l’admettre («Non je ne suis pas d’accord avec vous : Typhon sur Nagasaki était un très beau film !» mais l’autre insistait, obscène : «Mais si, voyons, reconnaissez-le : c’est tout de même un navet !». On avait, dans ces moments-là, vraiment envie de cracher au visage de Pivot apparaissant sur l’écran de la télévision. On ne le faisait évidemment pas parce qu’on est logique : un média est innocent et notre écran eût été inutilement souillé par notre crachat. C’est le médiateur apparu dedans qui peut être bon ou mauvais. D’ailleurs soyons juste – sinon on va nous accuser d’être excessif dans nos jugements ! – et reconnaissons de bonne grâce qu’il arrivait tout de même que cela fût riche, en dépit de la chiennerie morale et intellectuelle qui sous-tendait ce «show» ridicule, du moins quand l’interlocuteur pouvait naturellement résister : Pierre Boutang opposé à Steiner, ou bien encore Roger Caillois furent des «Apostrophes» réussis malgré Pivot, malgré la télévision et ses pouvoirs décrits depuis belle lurette par des penseurs bien plus modestes mais bien plus sérieux que Lévi-Strauss lui-même. Bref… revenons donc à celui qui nous intéresse ici.
À la question «Comment souhaiteriez-vous mourir ?», posée par ledit Pivot, voici donc quelle fut la réponse ahurissante de Lévi-Strauss : «En dirigeant Les Maîtres chanteurs [de Nuremberg] de Wagner». Il fallait l’entendre pour y croire. On peut rétrospectivement se dire depuis ce soir que c’est raté mais Wagner ne s’en plaindra pas outre-tombe et nous non plus ! On préfère Wilhelm Furtwängler, Karl Boehm ou Bruno Walter à Lévi-Strauss en matière de direction d’orchestre symphonique wagnérien. Il reste l’idée du structuraliste le plus célèbre de France d’avoir souhaité mourir en dirigeant un orchestre jouant du Wagner : que pouvait-elle bien signifier ?
Pour le comprendre, revenons là où il faut toujours revenir : à l’origine !
À l’origine, l’idée que Lévi-Strauss est un continuateur fidèle de Marcel Mauss. Idée fausse puisque Lévi-Strauss critiquera dix ans plus tard Durkheim dont Mauss était le continuateur, un continuateur original et indépendant, un continuateur tout de même. Mauss, c’est tout bonnement le monument devant lequel il s’incline pour faire semblant de lui rendre hommage alors qu’il est à la VIe section de l’École pratique des Hautes Études ! Hommage qui n’avait pas surpris la religion du comité de rédaction des Cahiers internationaux de sociologie, alors dirigés par le très remarquable (et fichtéen, cette remarque étant réservée aux philosophes plutôt qu’aux sociologues) philosophe et sociologue Georges Gurvitch qui préfaça très prudemment les extraits de l’Introduction de Lévi-Strauss au volume de Marcel Mauss, Anthropologie et Sociologie (Éditions P.U.F., coll. Bibliothèque de sociologie contemporaine, 1950, parus sous le titre de L’œuvre de Marcel Mauss dans son vol. VIII, cinquième année, 1950, p. 72), en écrivant : «Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la pensée de Mauss, les conclusions finales à tirer de son œuvre admettent des interprétations différentes. La rédaction des Cahiers, en s’inclinant devant la mémoire de ce grand Maître de la Sociologie et l’Ethnographie Françaises, est heureuse de publier ci-dessous des extraits d’une importante introduction de M. Claude Lévi-Strauss […] Cette introduction, qui n’a pas pu être reproduite ici in extenso, représente une interprétation très personnelle de l’œuvre de Mauss par un auteur à la fois ethnologue et sociologue.»
Gurvitch a vu juste dans le jeu de Lévi-Strauss à ce moment-là : ce dernier poursuit avec duplicité d’autres fins que Mauss. Il veut créer une anthropologie structurale, ressortissant d’une anthropologie philosophique, laquelle repose sur des bases rationalistes mais surtout matérialistes qui s’avouent assez régulièrement comme telles. Lévi-Strauss ne pardonnera jamais à Gurvitch sa clairvoyance. Une constante de Lévi-Strauss est d’être d’une particulière agressivité lorsqu’il se sent découvert.
Sur la manière dont cette anthropologie structurale se développe, sur les points critiquables de sa méthode, de ses objets et de sa finalité, on ne peut guère lire de texte plus lumineux, plus riche d’enseignement que celui, admirable, de Jean Cazeneuve, La Mentalité archaïque, II, §6 L’Anthropologie structurale et l’anthropologie philosophique (Éditions Armand Colin, coll. C.A.C., 1961, pp. 67-78) qui demeure une critique acérée, fine, pointue, rigoureuse des positions de Lévi-Strauss, et de son infériorité patente par rapport aux maîtres réels que furent Durkheim, Mauss, Lévy-Bruhl. Nous n’allons pas ici citer de passages ni refaire ce parcours : il a été fait et bien fait. Nous engageons chaleureusement les étudiants et leurs professeurs à le découvrir ou à le relire dans son intégralité !
Dieu merci, Cazeneuve n’est pas isolé ! Après Pasche, après Cazeneuve, quelques années plus tard, c’est au tour de Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, II, §6 Mythes et sémantisme (Éditions P.U.F., coll. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, 1963, notamment pp. 384-391), de critiquer en règle la méthode et les attendus philosophiques de Lévi-Strauss. Nous nous permettons ici de citer une très belle formule de Durand : «Et d’abord, nous le répétons, nous rejetons la tentation fréquente qu’a Lévi-Strauss d’assimiler le mythe à un langage et ses composantes symboliques aux phonèmes. […] Mais, si le mythe, en dernière analyse, se réduit ou peut se réduire à une pure syntaxe formelle, l’on peut à juste titre alors retourner contre Lévi-Strauss la critique contre ceux qui «escamotent» le mythe au profit d’une explication naturaliste et psychologique. Lévi-Strauss théoricien nous semble bien escamoter le mythique au profit de la logique et de la mathématique qualitative lorsqu’il déclare [in Lévi-Srauss, La Pensée sauvage, Éditions Plon, 1962, p. 255] que nous découvrirons un jour «que la même logique est à l’œuvre dans la pensée mythique et dans la pensée scientifique» et que, somme toute, «L’Homme a toujours pensé aussi bien». […] Nous le répétons, le mythe ne se traduit pas, même en logique».
Splendide réponse aux élucubrations lévi-straussiennes de 1962 : Le Totémisme aujourd’hui (P.U.F.) et La Pensée sauvage (Plon) !
Freud avait-il dit autre chose que Durand dans Totem et tabou – interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs (Éditions Payot, coll. P.B.P., réédition en 1976, p. 12) lorsqu’il précisait qu’il s’était méthodologiquement opposé, au cours de son «étude spéciale», autant à Wundt qu’à Jung et qu’il ajoutait, avec sa prudence coutumière : «S’il y a des divergences portant sur l’explication théorique du totémisme, on peut dire aussi que les faits dont il se compose ne se laissent guère énoncer à l’aide de propositions générales, ainsi que nous venons de l’essayer. Il n’est pas une interprétation qui ne comporte des exceptions et des objections» ?
C’est ce que Lévi-Strauss n’avait pas davantage supporté et c’est la raison pour laquelle il devait tenter de réduire la psychanalyse à la magie – afin de la rabaisser à une pure technique passible à son tour d’une étude sémantique ! – dans son lamentable article Le Sorcier et sa magie, in Les Temps modernes (mars 1949) auquel devait répondre d’une manière courtoise mais théoriquement cinglante et définitive, le docteur Francis Pasche, futur président de la S.P.P. (et sans doute, on s’en rend compte à mesure que le temps décante les œuvres et les auteurs, le plus grand psychanalyste français du XXe siècle, devant Maurice Bouvet et les autres) dans son article Le Psychanalyste sans magie, inexplicablement pas réédité dans les trois volumes de Pasche parus en 1969 (Payot, coll. Bibliothèque Scientifique Payot), en 1988 et en 1999 (P.U.F., coll. Le Fil rouge) – le volume posthume de 1999 préfacé par Didier Anzieu qui était lui-même en train de mourir lorsqu’il rédigea la préface – mais dont nous avons tenu à citer l’extrait qu’on peut lire supra en exergue dans notre mini-symphonie de citations anti-structuralistes. Lorsque Régis Debray (dans Vie et mort de l’image, I Genèse de l’image, §4 Vers un matérialisme religieux, réédition Gallimard, coll. Folio Essais, 1992 p. 152) avait élogieusement fait référence à la thèse de Lévi-Strauss sur le parallélisme entre psychanalyse et chamanisme, je m’étais empressé de lui adresser un tiré à part, jauni mais encore en parfait état physique, de cet article de Pasche afin qu’il cesse de considérer comme «canonique» (sic) le texte de Lévi-Strauss. Je crois pouvoir dire qu’il produisit l’effet espéré.
Évoquons à présent son idée de mourir en dirigeant les Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner…
Le seul opéra dont le fondement ne soit pas mythique, le seul qui soit une comédie, donc le moins wagnérien, en fin de compte, de tous les opéras écrits par Wagner ! Une œuvre charmante, légère, reposant sur la duplicité des héros telle que l’action les expose, duplicité aboutissant au succès. Une forme se développant et jouissant de son développement. Une forme ? Pas au sens noble, platonicien, de ce mot. Encore moins au sens aristotélicien. Simplement une suite de codes dotés d’une forme momentanément tenue pour belle par la civilisation hasardeuse à laquelle Lévi-Strauss pouvait situer hic et nunc son appartenance et qu’il souhaitait intégrer, représenter, comprendre, mais par-dessus tout… réduire. Réduire Wagner à une suite de codes en rêvant de le diriger, abstraction faite du Wagner concret, de l’individu Wagner et des mythes réels, historiques, populaires auquel il voulait rendre gloire. Lévi-Strauss avait soigneusement sélectionné l’opéra de Wagner qu’il souhaitait diriger en mourant. Ce n’était pas innocent : c’était une manière de dire que l’essence de Wagner se tenait en dehors des mythes allemands auxquels Wagner était le plus attaché.
Oscar Levi Strauss invente un pantalon surnommé le «blue Jean» : 1853-1860. Claude Lévi-Strauss invente le structuralisme, du moins le popularise – bien davantage que Jean Piaget, il faut le reconnaître ! – 1908-2009. Au fond, quelle importance ? Dans quelques milliers d’années, le prénom, l’accent, le trait d’union unifieront tout cela en purs phonèmes renvoyant à des fantômes et on aura oublié que l’un passait pour avoir inventé le «blue Jean» entre 1853 et 1860 tandis que l’autre admirait la musique d’un opéra de Wagner écrite en 1868 pour des raisons théoriques absurdes ratiocinées entre 1948 et 1978. On commence d’ailleurs à considérer que le «blue jean» d’Oscar Levi Strauss participe actuellement un peu trop à la pollution en raison de son mode de production réparti sur plusieurs points éloignés de la Terre, induisant des transports de matière première et des dépenses d’énergie inutiles. On pourrait commencer de même à s’aviser de la niaiserie théorique de Claude Lévi-Strauss au moment précis où on clame sa gloire : il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour assainir un terrain, éradiquer une plante toxique. Ces deux-là passeront : ils passent déjà, ils sont passés ! En revanche, l’histoire comparée des religions ne passera pas, le «mana», les totems et les tabous ne passeront pas, la musique de Wagner ne passera pas, les mythes et récits légendaires qu’il a mis en musiques dans la Tétralogie ne passeront pas non plus.


Note additionnelle sur Georges Dumézil


On pourrait croire que nous avons une vision un peu négative de l’ancien directeur de l’École Pratique des Hautes Études, Georges Dumézil, puisque le lecteur attentif remarque que notre symphonie de citations anti-structuraliste débute par les critiques d’André Piganiol à son encontre, et s’achève par une citation du Totémisme aujourd’hui publiée dans la remarquable collection «Mythes et religions» qu’il dirigeait alors aux P.U.F. Ce serait une impression fausse que nous voudrions dissiper si par hasard elle se produisait. En réalité, la publication du Totémisme aujourd’hui est le seul volume qu’on puisse reprocher à cette collection fondée par P.-L. Couchoud et qui abrita les œuvres de Marie Delcourt, Louis Séchan, A.-J. Festugière et tant d’autres admirables professeurs. On peut reprocher légitimement à Dumézil d’avoir voulu tout expliquer par sa structure tripartite mais, dans le détail, on sait bien que ses ouvrages demeurent d’une exceptionnelle richesse. Un mot encore : lorsque Dumézil préface Mircea Eliade (Traité d’histoire des religions, Éditions Payot, coll. B.S.P. 1959), il n’hésite pas à affirmer que les idées de structure, de mécanisme, d’équilibre ont supplanté les vieilles interprétations relatives au «mana» des premiers chercheurs en histoire comparée des religions. Dumézil cède donc une fois de plus à son péché mignon, certes, et nous nous inscrivons en faux contre cette tendance. Il faut d’ailleurs se souvenir que les P.U.F. avaient, dix ans avant la stupide remarque de Dumézil, donné naissance à une belle collection qui s’intitulait précisément «Mana – Introduction à l’histoire des religions» qui publia en 1948 comme premier volume de sa section «Les religions de l’Europe ancienne» l’admirable étude de Charles Picard, Les Religions préhelléniques – Crète et Mycènes. Mais il est remarquable que Dumézil y cède concernant un livre de Eliade contenant 405 pages environ, suivies d’un Index nominorum où le nom de Claude Lévi-Strauss n’apparaît pas une seule fois ! Et qu’il y cède, enfin, en concluant sa Préface par un hommage à J. G. Frazer, l’un des penseurs les plus injustement critiqués par Lévi-Strauss. Dumézil vaut mieux que Lévi-Strauss.


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