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Un magicien comme Renoir - à propos du "Caporal épinglé"

Par Amaury Watremez @AmauryWat

00903590-photo-affiche-le-caporal-epingle.jpgSelon moi, il n'y a pas beaucoup d'autres cinéastes français qui arrivent à la cheville de Jean Renoir, toujours génial quand il évite de se complaire dans le militantisme un peu mièvre. L'engagement se chausse toujours de gros sabots voire même de chaussures orthopédiques, d'un parti-pris qui rejette toute une partie des autres êtres humains a priori. Heureusement, Renoir montre que rien de ce qui est humain ne lui est étranger. C'est un classique au même titre que Flaubert et Balzac, ou Maupassant. « La Règle du Jeu », « La Grande Illusion » ou « le Caporal épinglé », inspiré du roman de Jacques Perret, "hussard" ennemi de l'esprit de sérieux, « Partie de campagne » sont ses plus beaux films à mon sens.

En juin 1940, dans un camp de prisonniers français du Nord-Est de la France, trois soldats de fortune, Le « Caporal », aviateur, de « bonne » famille, « Papa », ouvrier et banlieusard, et Ballochet, grand escogriffe maladroit et intellectuel inadapté, décident de fausser compagnie à leurs gardiens. L'évasion échoue car Ballochet prétend avoir égaré ses lunettes en franchissant le mur d'enceinte. On les retrouve dans un Oflag autrichien. « Papa » et « Caporal » se font de nouveau épingler après une tentative improvisée dans un camion de gravats. Une troisième tentative, suite à une diversion organisée par Guillaume, péquenot roué qui préfère l'Oflag à sa ferme car ça lui fait des vacances, encore organisée par « Caporal »l avec la complicité de « Penchagauche », garçon de café sentencieux et un rien dédaigneux, car « il regarde les clients et il les connait », dans le civil, échoue à la frontière et c'est pour lui, de nouveau, le camp disciplinaire ainsi que pour « Penchagauche » qui en meurt. Il est remis sur ses pieds par Ballochet qui tient une cantine clandestine avec la complicité des gardiens, il retrouve également Caruso, matamore hâbleur et chanteur d'occasion. Le Caporal se rend compte que son ami est un peureux qui avait "perdu" volontairement ses lunettes lors de la première tentative d'évasion. Ballochet prend conscience de sa lâcheté et tente de s'évader tout seul, le soir même, et meurt héroïquement. Avant de partir, il aura dit : « Le geste gratuit devient une action pratique. Don Quichotte rejoint Sancho Pança. Celui qui a pour drapeau Gaz de France : fuite à tous les étages. Un personnage comme moi ne peut fuir que seul », dans « la Grand Illusion », de Boeldieu l'aristocrate se sacrifiait, dans « le Caporal épinglé » c'est l'homme cultivé mais isolé.

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La fille d'une dentiste allemande qui soigne les prisonniers, redonne goût à la vie entre temps à Caporal. Avec sa complicité il réussit à s'évader enfin avec « Papa », réticent car il aime la fraternité des camps et craint d'être de nouveau séparé de ses copains. Comme il le dit : « Ma terre à moi c'est là où est mon copain » (on pourrait proposer cette définition de l'identité nationale à Éric Besson).Un bombardement providentiel leur permet de s'échapper d'un train où ils ont été repérés par un ivrogne trop expensif A la frontière ils croisent un prisonnier français qui vit à quelques centaines de mètres de la liberté dans une exploitation agricole où il aide une paysanne allemande demeurée seule à la ferme et dont il est tombé amoureux. « Papa » et « Caporal » se quittent sur le Pont de Tolbiac. « Caporal » va vers les beaux quartiers; « Papa » va rejoindre les banlieues populaires, mais ils se promettent de se retrouver, persuadés qu'il faut bien la finir "cette putain de guerre!".

Sur Renoir par Claude Brasseur

"Ecoutez, c est difficile à dire, mais moi ce gars-la, je l'aime. Voyez vous, ce qu il y a de terrible au cinéma, c est la facilité. Vous me prendrez peut-être pour un prétentieux, mais avec un peu de talent, croyez-moi, on s'en sort toujours. Moi, je peux bien vous le dire, je ne me suis jamais donné de mal pour un rôle. Mais ici, je travaille, j'apprends mon texte, je me prépare, et vous savez pourquoi? Rien que pour lui faire plaisir, à Jean Renoir. L'autre jour, on tournait en extérieurs. Eh bien, de voir là, debout dans le froid glacial, à 67 ans, les pieds dans la boue, un Monsieur qui est un des plus grands bonhommes du cinéma mondial, et qui, sous la pluie battante, retire son chapeau quand nous, les comédiens, nous commençons à jouer, ça vous donne un sacré choc. Tenez, ça a l'air idiot ce que je vais vous dire. mais moi, le matin quand j'arrive au studio et que j'aperçois Renoir, j'ai envie de l'embrasser."

Claude Brasseur, in LE NOUVEAU CANDIDE, (1961)


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