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John Hillcoat flashé à 258 km/h sur l'autoroute de la facilité

Par Juan Asensio @JAsensio
John Hillcoat flashé à 258 km/h sur l'autoroute de la facilitéPhotographie reproduite avec l'aimable autorisation de Nicholas Hughes, 2009. Cette photographie est extraite de la série intitulée Field actuellement exposée, jusqu'au mois de janvier 2010, au Photographers' Gallery de Londres.

Un livre est un livre, un film est un film, comme nous le dit, abruptement, Cormac McCarthy l'économe.
Michael Machovsky, dans un article tout juste honnête pour la Tribune-Review, pointe les dangers inhérents, du reste bien connus depuis des lustres, guettant toute adaptation d'un roman sur grand écran.
Nous soupçonnions le fait, avant même d'avoir vu le film d'Hillcoat, qu'il raterait son but s'il tentait de coller coûte que coûte au roman de McCarthy, pour la simple et excellente raison qu'un film est contraint de nous donner infiniment plus qu'un livre, et c'est bien ce qu'Hillcoat, hélas, fait, il nous donne des images en trop (la mère du petit enfant, peu convaincante, un scarabée qui s'envole des mains sales de ce dernier, une meute d'hommes sales poursuivant une mère et son enfant pour les dévorer, la parodique et pourtant radieuse famille américaine finale, c'est le cas de le dire, toutou post-apocalyptique compris), images qui, censées prolonger le roman de l'écrivain ou même, dans l'esprit de leur réalisateur, en s'éloignant quelque peu du roman, retrouver son centre intime, le dénaturent.
C'est en essayant de faire, d'un roman, un film et rien qu'un film, que John Hillcoat a fait infiniment moins qu'un roman et sans doute même bien moins qu'un film, fût-il simplement honnête.
Je sais que, trop souvent, c'est le contraire même de ce que j'affirme que l'on reproche aux adaptations cinématographiques de livres : elles sont réputées en dire beaucoup moins que le roman qui est leur matière première.
C'est faux : par sa nature même, un film est toujours plus bavard si je puis dire qu'un livre, parce qu'il est contraint, en premier lieu, de figer ce qui, dans l'écriture, demeurait indéfiniment ouvert à toutes les lectures. Pour prendre un exemple parmi mille autres : qui peut, sans craindre de se mentir, affirmer que son esprit a pu se débarrasser complètement des images réalisées par un Peter Jackson de la magnifique fresque de Tolkien ? Je prends, bien évidemment, le cas d'un lecteur qui serait devenu spectateur des scènes et des personnages décrits par le livre qu'il vient de terminer et qui a été porté à l'écran.
Ainsi, la description que Cormac McCarthy a faite d'un garde-manger un peu particulier puisqu'il est composé d'hommes et de femmes réduits à l'esclavage par d'autres hommes qui les dévorent selon leur appétit, est, dans notre roman, glaçante d'effroi, tout simplement parce qu'elle nous paraît, dans les conditions extrêmes que décrit l'écrivain, probable, voire certaine, bien des exemples historiques ayant en outre illustré des cas de cannibalisme, dans des conditions de survie après tout moins sévères encore que celles du monde cassé décrit par La Route. Portée à l'écran par Hillcoat, cette scène n'effraiera pas même un petit garçon de six ans dont la particularité serait d'avoir été uniquement nourri à la feuille de laitue, sans la moindre trace de viande composant son régime...
Certes, la sécheresse, l'écriture elliptique de La Route sont des écueils qu'aucun portulan hollywoodien, dont on connaît la précision toute fonctionnelle, n'indique : la tentation est bien sûr de combler les trous narratifs, la facilité consiste à ne pas tenir (et se tenir à) la discipline très stricte du roman de Cormac McCarthy, laquelle, à vrai dire, est une véritable règle d'ascétisme, l'erreur enfin est de croire que cette sécheresse est indigence*, celle qu'illustre, pour le coup à merveille, le film de John Hillcoat, d'une platitude confondante, presque touchante oserions-nous écrire.
Certes encore, ce film, bien trop attendu, avait toute les chances de nous décevoir, cela en dépit même de la facilité apparente de porter à l'écran des romans tels que La Route, dont la progression est quasi linéaire, et Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme.
Mais, puisqu'un livre est un livre et un film un film, répétons une fois de plus que les libertés narratives que John Hillcoat a prises avec le roman de Cormac McCarthy, libertés qui pourtant gauchissent l'esprit même de ce roman extraordinaire, ne sont pas, elles-mêmes, la cause de l'échec de ce film qui rate le minimalisme du livre, donc son essence.
Ce minimalisme, loin d'être une pauvreté d'imagination ou d'écriture, comme certains imbéciles le pensent, est l'objet même de La Route.
Car enfin, dans un monde cassé, quelle plus belle façon de peindre la dévastation que d'utiliser une langue non point pauvre mais dépouillée, quelle plus belle façon de peindre, pour un écrivain, la déroute de la civilisation que d'user, comme Rouault réduisant, pour la série de planches composant le Miserere, sa palette somptueuse de couleurs à quelques teintes crépusculaires, de mots qui veulent directement frapper des êtres et des choses disparus à leur racine plutôt qu'à leurs fleurs et fruits, d'utiliser encore des tournures de phrase privilégiant la forme dialogique qui est aussi celle du dernier refuge, l'arche de parole (et d'alliance) bâtie entre deux êtres lorsque le monde, autour d'eux, sous eux, vacille sur ses fondements ?
L'étonnant ou, pour employer un mot qui fera frémir, le miracle de ce dépouillement est que La Route est un roman saturé de signes (peintures, os, messages tracés sur les ruines, spectacle des éléments et d'une nature bafouée). Je n'étonnerai personne en affirmant que l'adaptation cinématographique du roman de McCarthy n'est riche d'aucun signe, fût-il le plus discret. Comment se fait-il qu'un Tarkovski, dans Solaris par exemple, parvienne à nous suggérer l'angoisse abjecte d'un monde perdu, le nôtre, l'immense nostalgie de ce qui fut, par le simple fait qu'un homme contemple de hautes herbes agitées par le vent ? Comment se fait-il qu'il sache peindre la dévastation (mais aussi la certitude que la résurrection des choses et des êtres morts est à portée de geste ou de parole), dans Stalker, en se contentant de filmer quelques carcasses rouillées de voitures, alors que les trucages numériques de La Route, pourtant heureusement discrets, n'évoquent rien de plus qu'un décor pour déambulation de zombies ?
Le film de John Hillcoat, lui, qui tente d'atteindre au dépouillement du roman et n'y parvient absolument pas pèche au contraire par l'excès inverse, se trompe parce qu'il en dit trop, comme il se trompait déjà en nous offrant, durant les premières secondes de sa piètre bande-annonce, de fades images journalistiques tentant d'expliquer les causes de la dévastation : dérèglement climatique, tornades, etc.
Expliquer, même sans s'y attarder, les causes d'un désastre dont la nature n'intéresse pas McCarthy, c'est ne pas comprendre que son roman est tout ce que l'on voudra sauf une histoire de science-fiction obéissant aux lois du genre post-apocalyptique évoquées au travers de quelques exemples sur ce blog.
Il y a pire cependant que cette trahison de la forme même d'un roman qui, en l'occurrence, est le visage ravagé mais très fidèle de son intention la plus profonde.
Il y a pire que le fait de développer ou plutôt, de mettre à plat, de donner à voir, ce que, fort prudemment, en grand romancier, McCarthy a laissé, a eu raison de laisser dans l'ombre du passé ou du crépuscule perpétuel dans lequel ses personnages avancent.
Il y a pire et l'erreur commise par Hillcoat est cette fois-ci une véritable trahison de La Route qui a pour sale et pitoyable nom celui d'un ridicule optimisme (celui du chromo final, avec jolie famille et toutou frétillant de fidélité, celui, encore, d'une ridicule musique composée par Nick Cave pas même digne de servir de fond aux amours mièvres d'une Loana de série Z mexicaine), qu'il ne faut absolument pas confondre avec cette minuscule et fragile créature que Cormac McCarthy fait sourire et murmurer dans son roman, comme une fée (l'étymologie rapproche ce mot de l'essence même de la parole) : l'espérance, fille de la nuit dont les ténèbres illuminent celles et ceux qui errent et qui ont dépassé les stupides bornes du pessimisme et de son contraire comme un mort a dépassé le stade d'une prescription de cachets d'aspirine.
Il est vrai que le dépouillement, l'espérance, sont deux réalités que seuls les plus grands, comme Dreyer, Bresson et Bergman ont su évoquer en faisant des films qui étaient des films.
* Beaucoup de lecteurs paraissent avoir découvert Cormac McCarthy en lisant La Route. Nous leur pardonnerons de ne point comprendre que ce livre épuré a été précédé de plusieurs romans réputés d'une langue aussi complexe que chatoyante, comme Méridien de sang et même Suttree.

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