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La collectionneuse d’Éric Rohmer, par Francis Moury

Par Juan Asensio @JAsensio
La collectionneuse d’Éric Rohmer, par Francis Moury
Mise en scène
Éric Rohmer
Casting succinct
Haydée Politoff, Patrick Bauchau, Daniel Pommereulle, Seymour Hertzberg, Mijanou [Bardot], Annick Morice, Denis Berry, Alain Jouffroy.
Résumé du scénario
Adrien, un jeune mondain antiquaire désargenté laisse sa maîtresse mannequin Mijanou partir faire des photos à Londres et s’installe pour l’été dans une villa isolée des environs de Saint-Tropez, appartenant à son ami Rodolphe. Il partage la demeure avec un intellectuel artiste et nihiliste, Daniel, qu’il considère un peu comme son maître à penser. Adrien veut en profiter – accessoirement – pour conclure la vente d’un vase chinois à un riche collectionneur américain qu’il doit rencontrer. Mais Haydée une mystérieuse et séduisante jeune fille, elle aussi invitée par Rodolphe, vient troubler leurs vacances.
Critique
Classé comme «volume IV» par le générique comme par la B.A., La collectionneuse – qu’il ne faut évidemment pas confondre avec le film érotique allemand distribué par Alpha-France, Liebe zwischen Tier und Angel [Les collectionneuses] (R.F.A., 1973) d’Ilya von Anutroff (sic !) – est en réalité le troisième dans l’ordre chronologique de tournage des six «contes moraux». Le film fut distribué par Georges de Beauregard (le bien nommé) et produit avec un budget serré par Barbet Schroeder. Jean-Louis Trintignant n’étant pas disponible à l’époque, ce conte moral fut tourné avant Ma nuit chez Maud dont le scénario, écrit en partie dès 1945, avait été refusé par la Commission d’avance sur recettes ! La structure du scénario est originale : trois prologues présentent dans leur environnement psychologique et mondain les deux hommes et dans un environnement naturel et anti-mondain la jeune fille, qui est ainsi connotée dès le début comme mystérieuse : on ne sait rien d’elle – simplement on la voit, érotique, belle, sorte de Vénus marchant au bord de l’eau. On sait par ailleurs que Rohmer fit constamment «dialoguer» le scénario et les interprètes : ils se nourrirent mutuellement pendant le tournage, en dépit de la tyrannie de la «prise unique». Puis le film les réunit et l’histoire se noue.
Il y a deux lectures possibles du film :
-1) la sublime Haydée Politoff (la conservation du prénom réel «Haydée» signifie un renoncement symbolique de la distance personnage-personne réelle) est une incarnation du concept théologique de la grâce qui vient troubler le nihilisme philosophique d’Adrien : il est immédiatement «ravi», tombe malgré lui amoureux d’elle, mais au dernier moment, pêche par orgueil et renonce à son bénéfice pour retrouver une illusoire liberté. Sa liberté n’est pas la liberté volontaire infinie de Descartes qui s’apparente à l’infinité divine elle-même – ce qu’il croit et dit au moment où il revient vers la villa, seul. Haydée laissée sur la route, il ressent un vide mais ne peut plus le combler qu’en prenant l’avion pour Londres où il va retrouver une conquête sans saveur, habituelle pour lui. Ce retour à Londres marque l’échec de la grâce. C’est précisément parce qu’il ne voulait pas aller à Londres avec sa maîtresse qu’Adrien avait été en mesure de rencontrer Haydée. Il avait en lui-même préparé le terrain, fait le vide pour accueillir une telle venue.
- 2) Une lecture profane purement psychologique et sociologique. On serait alors en présence d’une comédie discrètement dramatique écrite dans un style qui alternerait Marivaux, le romantisme allemand, les penseurs politiques des années 1960-1965 «révolutionnaires». On constate une impossibilité de l’amour en raison de la liberté même des mœurs qui provoque finalement une incommunicabilité entre les êtres, interchangeables. Aussi une réflexion sur le nihilisme comme fin en soi et l’impossibilité d’y échapper. Enfin le constat brut d’une histoire d’amour naissante puis avortée au parfum mystérieux : Adrien emprunte un moment à «Daniel» (Daniel Pommereulle, cinéaste expérimental de l’époque, assez étonnant comme acteur et parfait contrepoint à «Adrien», tant physique que psychologique – qui lui aussi garde son vrai prénom dans le film) un volume des Œuvres complètes de Rousseau (gros plan sur la couverture de la Pléiade) tandis qu’un soir Haydée lit… Dracula de Bram Stoker – on reconnaît de loin la belle édition belge Marabout originale. Ce qui évoque quelque part une rencontre entre naturel et surnaturel. Haydée ramène chaque soir un jeune homme différent, qui ressort de sa chambre le matin l’air épuisé… métaphore de la séductrice vampirique, entre deux tirades socrato-platoniciennes (le dialogue sur la beauté et la laideur entre Adrien et les deux femmes, avant qu’il ne voie Haydée faire l’amour) ou nietzschéennes (le second prologue présentant la « beauté aux lames de rasoir » crée par Daniel et la discussion sur la nature «tranchante» de l’œuvre d’art, posée combativement sur du néant)…
Entre les deux interprétations, on hésite si on ne sait pas que Rohmer est catholique et que ses films sont imprégnés de problématique théologique. Mais le charme secret du film vient du fait que sachant cela, on hésite pourtant encore. Cette description entre éloge et simple constat d’une marginalité luxueuse mais authentiquement philosophique (les deux amis se gaussent, pour notre plus grand plaisir, du jeune abruti matérialiste et ignare ramené par Haydée et finissent même par le chasser d’une manière glacée et comique tout à la fois) «agressée» par le désir pur, brut, obscur qui annihile toute tentative de fuite ou de distance, cette histoire d’amour pointilliste, qui sous des dehors sages maintient un «suspens» constant a tout le charme du cinéma indépendant, proche de l’underground parfois, de l’époque.
La mise en scène est extrêmement sophistiquée sous son apparent dépouillement et sa relative sagesse : beaux plans fixes, beaux mouvements de caméra lents et lointains, paisibles… une mise en scène passionnée par le rapport de l’homme et de la nature (Rousseau encore une fois) mais aussi par l’inaltérable insensibilité de cette dernière (romantisme français et allemand du XIXe siècle), par la captation de l’essence des âmes derrière la plénitude de la chair dans des gros plans et des inserts somptueux de visages ou de parties du corps, par la capacité de s’élever à une sécheresse introduisant une certaine violence (quelques plans subjectifs nerveux et chaotiques de la «jeep» remontant vers villa). Beau mélange, en somme, de temporalité «datée» et d’intemporalité dont le charme semble augmenter avec le temps lui-même. Entre Marivaux et Pascal, encore une fois mais aussi un documentaire brut de la modernité pré-1968.
Note complémentaire sur les acteurs
Daniel Pommereulle était dans la vie comme dans le film un artiste sculpteur. Il réalisa en 1967 One more time, court-métrage d’une quinzaine de minute dont Paul-Hervé Mathis avait pu écrire qu’il était, bien que sans rapport direct avec l’histoire extraordinaire de Poe, une des plus belles illustrations de Le Puits et le pendule. Cf. : Paul-Hervé Mathis, D’après Edgar Poe – L’anti-folie à l’écran in Écran 77, n°64 (éd. de l’Atalante, 15 décembre 1977), p. 30.
Mijanou a pour nom complet Mijanou Bardot : elle est la sœur de Brigitte.
Supplément
Une étudiante d’aujourd’hui (1966). Distribué par Les Films du Losange de Barbet Schroeder, produit par Pierre Cottrel, il s’agit d’un documentaire sur la montée en puissance statistique des jeunes filles étudiantes dans les universités françaises. Leur nombre avait triplé depuis l’avant-guerre. Rohmer filme ainsi des jeunes femmes à la Faculté des Sciences de Paris et d’Orsay. Aucun dialogue autre que ceux entendus par bribes et comme pris sur le vif en arrières-plans sonores. Le commentaire rédigé (lu par ?) Antoine Vitez apparaît presque parodique avec le recul – on ne sait si cet effet était volontaire – en raison de son objectivité datée et de son volontarisme militant pour une étudiante qui n’oublie pas ses finalités familiales. Les dernières séquences sont d’une ringardise qui vaut le déplacement : on ne vous en dit pas plus ! Un aspect très déplaisant : des étudiantes d’on ne sait plus quelle Faculté discutent tranquillement des variations d’un graphique inscrit par une machine… reliée à des électrodes branchées sur le cœur ouvert d’une tortue posée sur le dos et dont les organes internes palpitants apparaissent au grand jour ! Scène parfaitement immonde et révoltante quand on la voit aujourd’hui... Une autre du même genre mais heureusement moins pénible et cette fois-ci involontairement (?) comique : l’héroïne exemplaire travaille, après ses études, dans un laboratoire de psychologie animale. Elle a pour patronne ou directrice de recherche une brave femme d’une cinquantaine d’années qui discute gravement des contradictions du relevé d’un électroencéphalogramme d’un… chat placé dans une cage vitrée avec des électrodes sur la tête. L’ancienne étudiante promue laborantine fait un ou deux gestes devant le chat qui suit ses mouvements et constate que la courbe graphique est modifiée instantanément. Comment dépenser inutilement l’argent des contribuables de 1966 : mode d’emploi rétrospectif… Mais on se demande si tout cela n’est pas au fond un détournement quasi situationniste quoique assez discret. Dans le cas contraire, on s’amusera de la naïveté d’un documentaire flirtant avec le populisme et qui n’aurait pas choqué dans l’U.R.S.S. de la même époque.

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