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“Une exécution ordinaire” de Marc Dugain

Publié le 10 février 2010 par Boustoune

Automne 1952, en U.R.S.S.


Staline arrive en fin de règne et fait de plus en plus régner la terreur, y compris dans sa propre garde rapprochée. Purges et arrestations se succèdent. Le climat politique est lourd. Chacun épie son voisin et se tient prêt à dénoncer son inefficacité ou son excès de zèle, afin de se protéger soi-même du courroux des autorités.
Une jeune urologue, Anna semble particulièrement menacée par cette tendance à la délation. Ses dons de magnétiseuse, très efficaces, attisent la jalousie de ses collègues médecins, à qui elle « vole » des patients. Sa beauté provoque les sentiments plus ou moins lubriques de ses supérieurs, qui profiteraient bien de sa situation délicate pour obtenir ses faveurs. Sauf que la jeune femme aime, d’une part, son travail, qu’elle fait du mieux qu’elle peut, et d’autre part, son mari, à qui elle entend bien rester fidèle. Ils essaient d’ailleurs d’avoir un enfant, ce qui provoque là encore quelques désagréments avec les gens évoluant autour d’eux – les voisins, gênés par ses gémissements de plaisir, et le concierge, qui essaie de profiter lui-aussi de cette situation pour prendre un ascendant sur elle… Anna doit vivre dans ce monde de terreur, de paranoïa intense, où éclatent toutes les petites mesquineries, les jalousies, les rancoeurs, tout ce que la nature humaine peut avoir de pire. Mais elle tient bon, plie mais ne compromet jamais son intégrité physique ou morale.

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Un jour, elle est arrêtée et croit bien que son heure est arrivée. Finalement, elle a la surprise de se retrouver face au leader de la nation, au « petit père des peuples »: Joseph Staline lui-même. Celui-ci a eu vent de ses talents de guérisseuse et entend bien en profiter pour faire soigner ses douleurs aux jambes, de plus en plus fréquentes…
C’est d’abord un soulagement, mais ça devient vite une angoisse… Le tyran, devenu vaguement paranoïaque, éprouve en effet une forte suspicion à l’égard des médecins et n’hésite pas à les faire exécuter dès lors qu’ils le font souffrir ou qu’ils s’avèrent inefficaces. Mais Anna n’a pas d’autre choix que d’accepter cette mission, et de se plier aux exigences de Staline. Il insiste pour que la jeune femme garde le secret sur leur « relation ». Elle ne doit en parler à personne, pas même à son mari. De toute façon, il exige qu’elle le quitte sur le champ, faute de quoi le brave homme pourrait subir quelques « désagréments ». Pour protéger l’homme qu’elle aime, elle doit donc se séparer de lui, quitte à le ravager de chagrin et de tourments intérieurs… Une torture psychologique au moins aussi éprouvante que celles, physiques, infligées par les bourreaux du Kremlin…

Premier film de l’écrivain Marc Dugain (1), adapté d’une partie de son roman éponyme (2), Une exécution ordinaire traite de la notion de « pouvoir », en confrontant ceux qui l’exercent et ceux qui le subissent. Il montre comment une société régie par la terreur mène à des dérives totalitaires, comment un climat de peur et de paranoïa conduit à des rapports de force absurdes.

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Le film repose essentiellement sur ce climat étouffant, magnifié par le travail sur l’image du chef-opérateur Yves Angelo – teintes grises, clairs-obscurs et cadrages oppressants – et sur la confrontation entre Anna et Staline. La première est jouée par Marina Hands, fragile, sensible et sensuelle. Le second est incarné par André Dussollier, qui livre ici une grande prestation. Il n’a pas cherché à imiter physiquement Staline, ni à reprendre ses intonations de voix, mais il a travaillé sur la psychologie du personnage, sa prestance, son charisme, sa folie aussi, et son côté imprévisible, passant en un clin d’œil de la bienveillance paternaliste à la fourberie la plus vicieuse.
Et tout le reste du casting est parfaitement en place, de Tom Novembre à Grégory Gadebois, de Denis Podalydès à Edouard Baer, très sobre dans le rôle du mari délaissé pour raison d’état.



Une exécution ordinaire
ne manque donc pas d’atouts techniques ou thématiques, mais cela ne fonctionne pas totalement. Le problème vient probablement du manque de rythme général de l’oeuvre, qui suscite par moments un léger sentiment d’ennui. Et le style romanesque « académique » du néo-cinéaste n’aide pas vraiment, donnant l’impression d’être un peu étouffé par l’environnement froid et gris du film. A moins de considérer que cette façon de verrouiller les émotions soit volontaire, une correspondance assumée avec la condition d’Anna, captive de Staline et contrainte de ne rien laisser paraître de ses peurs, de son aversion pour le tyran, de l’amour qu’elle porte à son mari…  Mais rien n’est moins sûr, et certains passages semblent redondants ou peu utiles… Par exemple, les rencontres d’Anna avec ses supérieurs. Les premières sont essentielles pour décrire l’environnement de terreur dans lequel elle évolue. Les secondes sont moins intéressantes. Elles ne font que surligner inutilement le propos. Même chose pour les dialogues avec le concierge de l’immeuble d’Anna. Hormis la possibilité donnée à Denis Podalydès de montrer une nouvelle facette de son talent dans un rôle d’homme étrange, assez malsain, le personnage n’apporte rien à l’intrigue proprement dite. En fait, on a l’impression assez désagréable que certaines séquences ne sont là que pour gonfler artificiellement la durée du film, qui n’adapte qu’une petite partie du roman dont il est tiré.

 

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On aurait aimé que le cinéaste porte également à l’écran le reste du roman, ou au moins un des chapitres traitant de la Russie contemporaine. Le livre était en effet une fresque couvrant tout un pan de l’histoire de la Russie, de l’ère stalinienne jusqu’à la présidence de Poutine, et notamment l’affaire du naufrage du sous-marin nucléaire « Koursk ». Une réflexion sur le pouvoir et le manque de considération de ceux qui l’exercent pour la vie de leurs administrés. Une comparaison de deux styles de gouvernance, avec quelques points communs et des conséquences parfois tragiques. Ici, rien de tout ça… Le nom de Poutine est simplement évoqué à un moment, tel un clin d’œil gaguesque. Du coup, le récit ne se focalise que sur Staline et montre comment cet homme intelligent, instruit, relativement ouvert sur le monde (il adorait les films hollywoodiens de l’ennemi américain !) était aussi un tyran capable d’ordonner des exécutions, des massacres, des actes de tortures pour un intérêt supérieur de la nation des plus douteux… Ce choix permet au film de respecter son cahier des charges – parler d’une dictature sous une forme romanesque simple – mais, en se cantonnant à la seule évocation du stalinisme, Marc Dugain se prive de la perspective offerte par une description de la Russie des années 2000. Il aurait ainsi pu traiter du problème de l’exercice du pouvoir et de la facilité avec laquelle il peut dériver vers le totalitarisme, quelque soit l’époque ou le pays. C’est un peu frustrant…


Une exécution ordinaire
est loin d’être un mauvais film, mais l’ensemble est un peu trop « simple », trop lisse au regard de l’œuvre qu’il adapte. Et bien trop sage sur le plan cinématographique… Vu l’époque à laquelle se déroule le récit, difficile de ne pas penser au cinéma français de ce temps-là, celui que fustigeaient les jeunes loups des « Cahiers du cinéma » et de la Nouvelle Vague, trop scolaire, trop formaté, laissant peu de place à la fantaisie ou aux expérimentations. Le film de Marc Dugain leur ressemble hélas un peu trop…

(1) : C’est la première réalisation de Marc Dugain, mais l’écrivain a déjà travaillé pour le cinéma, en collaborant à l’adaptation de son propre roman La chambre des officiers avec François Dupeyron.
(2) : « Une exécution ordinaire » de Marc Dugain – coll. Folio – éd. Gallimard

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Une exécution ordinaire

Une exécution ordinaire
Une exécution ordinaire

Réalisateur : Marc Dugain
Avec : Marina Hands, André Dussollier, Edouard Baer, Denis Podalydès, Tom Novembre, Grégory Gadebois
Origine : France
Genre : Drame historique
Durée : 1h45
Date de sortie France : 03/02/2010

Note pour ce film : ●●


contrepoint critique chez : Excessif

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