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Paul Gadenne l'oublié

Par Juan Asensio @JAsensio

« Dislocations de la géopolitique, par Jean-Luc Evard | Page d'accueil

14/11/2007

Paul Gadenne l'oublié


Je remets en une de la Zone un long article sur Paul Gadenne paru dans la revue Contrelittérature dirigée par Alain Santacreu. Avant d'évoquer Paul Gadenne et l'un de ses plus scrupuleux éditeurs, Séquences, je me dois de revenir, en quelques phrases, sur la récente décision prise par Alain qui, ma foi, a eu raison de quitter les pathétiques exaltés des éditions du Grand Souffle. Plusieurs fois, je lui ai répété (comme à d'autres personnes), ce que je pensais de ces fous en liberté conditionnelle. Enre autres exploits dignes de notre plus himalayesque mépris, les responsables du Grand Souffle ont tout de même assez vite ridiculisé puis sapé le travail entrepris par Matthieu Baumier dans la naguère excellente revue La Sœur de l'Ange.
Le Grand Souffle : sans doute ce que Pierre Assouline, qui n'a jamais écrit une seule ligne sur Paul Gadenne l'oublié et se lamente pourtant que l'un de ses plus fidèles éditeurs, Séquences, mette bientôt la clé sous le paillasson (c'est effectivement, hélas, un scandale banal), appelle un petit éditeur.
Pour une fois, notre piètre journaliste qui se distingue seulement par la greffe réussie, il y a près d'un demi-siècle, de la première oreille bionique parabolique lui permettant de recueillir puis d'amplifier le plus minuscule bruit de couloir ou de bidet, pour une fois donc Assouline ne se tromperait pas s'il affirmait que Le Grand Souffle est un petit, un tout petit éditeur, un minuscule, un lamentable éditeur. Derrière cette petitesse se cache la très probable folie des grandeurs que nourrissent deux (ou trois, ou quatre, allez savoir : lorsqu'ils vous écrivent, ces iréniques polypes de la majusculation de tous les mots du dictionnaire sont parfaitement interchangeables) récents échappés de cabanon qui, à grands coups de phrases creuses, abstruses, détalant comme une poule d'eau dès que le premier coup de majuscule les fait s'envoler à vingt centimètres du sol, prétendent tracer les voies hardies d'une conjonction entre la lumière, l'électronique, le verbe, la Shoah, le sacré, l'esprit, le souffle et le saucisson à l'ail.


Car enfin, il serait peut-être grand temps de dire que ces convulsionnaires d'une écriture
devenue folle et tournant en rond pour ne finalement rien proférer qui ne dépasse la compréhension d'une belette derridienne, il serait grand temps de dire que cette toute petite maison d'édition ne mérite guère, à la différence de Séquences, sa survie sous la perfusion du saint Esprit de la Confusion et du Souverain Délire Exclamatif. Il serait grand temps de dénoncer, en utilisant un mot qui ma foi garde toute sa force, ces imposteurs, qui décidèrent de retirer par exemple, quelques jours avant l'impression du livre, ma contribution à l'enquête sur le roman excellemment menée par Arnaud Bordes.
Quel fut le prétexte de ce caviardage massif, à vrai dire total ? Disons que, pour le goût et surtout le dégoût de nos trépanés, je ne partageais pas leurs vues vaguement ésotériques et tout aussi comiquement apocalyptiques (mais une apocalypse sans Christ et même sans Dieu, attention, une apocalypse pour athée sans la moindre culture littéraire et philosophique, disons pour un athée tel que Didier Bazy, ce grand prêtre d'un «sacré laïc et universel» qui, nous disent nos Zarathoustras aux pieds sales et à la langue pourrie, reste à inventer). Comme je ne partageai pas davantage leur lyrisme éructant de vierge empalée par le mirifique vit du Seigneur de l'Enthousiasme, je signifiai à ces sombres crétins, par quelques courriels ma foi assez directs, le mépris dans lequel je tenais leur geste de haut-courage et promis à l'un de ces tartuffes (ou l'autre, ou même tous, comment donner un coup de pied dans le cul d'un polypier ?), dès notre prochaine et certaine rencontre, de marquer, comme le faisaient les vieux paysans désireux que leur progéniture garde en mémoire leur enseignement, ce digne événement. Cette promesse d'une argumentation à la basque, appuyée par l'amitié sans faille d'Arnaud Bordes et celle de quelques-uns des écrivains ayant participé à son enquête qui menacèrent, sans parfois même me connaître, de quitter l'asile oulipo-lyrique, furent suivies de deux notables effets : la subite déhiscence d'une prose larmoyante et aussi pâle que le visage d'un mourant digne je crois, de constituer le modèle littéraire de l'une de nos palourdes écrivantes, François Meynornis ou Yannick Haenel, puis l'assurance que le manuscrit serait publié tel qu'il devait l'être, c'est-à-dire avec ma contribution.
Je ne sais pas si Paul Gadenne a dû batailler avec de pareils bonimenteurs. En maître d'une prose d'une admirable clarté, par avance cet écrivain de race condamnait au ridicule le plus profond tous ces condors gonflés à l'hélium, utilement ramenés à de plus modestes proportions : rien de plus, en somme, que de vulgaires piafs, de minuscules loriots de cage sifflotant leur petit air faussement échevelé. Sans doute a-t-il donc été contraint, oui, à sa façon terrible et silencieuse, de crier contre le mensonge et l'injustice, puisque rien de vil, la vie d'une humilité absolue de Gadenne nous l'enseigne suffisamment, n'est épargné au grand romancier. Et puis le pauvre fantôme qu'est devenu Gadenne, sans recevoir l'aide (certes, il ne l'a pas réclamée) de ce vendeur à la criée de poissons avariés qu'est Pierre Assouline, a de toute façon quelque rude bataille à livrer pour que ses magnifiques romans ne soient pas totalement oubliés, alors même qu'ils constituent à mon sens la plus évidente preuve du génie littéraire de cet auteur injustement méconnu, quasiment oublié je l'ai écrit : quel roman contemporain comparer à la quête métaphysique effrénée que constitue La plage de Scheveningen, quelle descente aux Enfers plus réaliste que Le Vent noir (Le démon de Selby, peut-être), quelle plus admirable progression vers la lumière que Les Hauts-Quartiers, quel chant saluant le mystère de la beauté, la ferveur et l'horreur du monde, la rencontre avec la femme et son échec, que Baleine ?
Paul Gadenne, l'un des plus grands écrivains français du XXe siècle, n'avait décidément pas besoin que l'un de ses éditeurs les plus discrets et efficaces soit contraint de se suicider.
«Commenter, chose irrémédiablement vulgaire».
Paul Gadenne, Le Rescapé.
(1)
Aujourd’hui, si le cadavre de la littérature, que certains s’obstinent à vouloir disséquer, n’en finit pas de pourrir, c’est très certainement parce que, comme autant d’autistes, les écrivains ont cru bon de limiter leur attention aux destinées minuscules de leurs organes sexuels, jamais rassasiés qu’ils sont de nous conter les odyssées de ces Ulysse devenus acteurs pornographiques, voire agiles morpions. La littérature crève, allons plus loin, l’art crève, continuons : notre société, la société française crève de ne plus regarder le grand large, plus précisément la mystérieuse et tremblante ligne qui sépare la terre du ciel et qui parfois, à la brune, ne nous permet même plus de distinguer cette terre, bue par les ténèbres tombantes, de l’horizon immense et froid. L’art crève d’une maladie similaire à celle qui ronge la conception que nos contemporains (y compris et surtout les professeurs) se font de l’éducation, devenu apprentissage plat et sans imagination de techniques (donc, stricto sensu, une pornographie) visant à nous insérer dans le règne de la quantité dénoncé par René Guénon. Il faudrait apprendre, aux élèves comme aux professeurs, ces Homais syndiqués, assistés, engrossés par l’État, à relever la tête, c’est-à-dire, comme le disaient jadis bellement les marins, à porter leur main en visière.
Nous crevons donc mais nous crevons certes doucement, ce qui fera dire aux intellectuels indécrottablement optimistes comme Jean-Pierre Richard que le meilleur, une nouvelle fois, est pour dem voire aujourd’hui : une littérature qui s’échapperait enfin de son bocal où tous les agités se pressent de s’enfermer, ou, pour reprendre notre exemple, un enseignement qui retrouverait le goût et le respect de notre propre langue, riche d’une profondeur miraculeuse et pourtant bafouée. Nous crevons parce que l’art n’a plus de réelle présence, cette aura dont la fuite (vers quel ailleurs ou plutôt : vers quel arrière-monde ?) hors de notre univers aseptisé et reproductible à l’infini comme une toile de Warhol, horrifiait Walter Benjamin. Nous crevons parce que notre langue, javellisée des millions de fois dans l’essoreuse médiatique, n’est plus qu’un vulgaire chiffon que rougiraient d’utiliser de facétieux macaques pour échanger quelque information strictement utilitaire, langue que certaines de nos gloires littéraires dilapident pourtant sans vergogne en affichant leur postérieur versicolore avec autant de fierté que d’impudiques mandrills en chaleur, langue encore que seul quelque vieillard immortel et chamarré s’obstine à défendre contre les chiens jaunes du mauvais usage, de la publicité et de la vulgarité crasse. De nos jours, la littérature et l’art ne font donc trop souvent que macérer dans un bidet mille fois sédimenté car l’une et l’autre, désormais, ne sont plus préoccupés par ce «besoin métaphysique» évoqué par Gadenne lorsqu’il écrit : «Le besoin métaphysique, besoin primitif, enraciné dans l'homme, impossible à extirper... Quelle que soit la passion avec laquelle je désire le bien de mes semblables, et même le mien parfois, j'éprouve une incapacité profonde à borner mes regards à l'horizon humain; et plus qu'une incapacité, une répugnance» (2). Cette répugnance pourtant, aujourd’hui inversée et retournée contre l’exigence même de Gadenne, qui savait parfaitement combien l’effort et la difficulté nous rebutent, est devenue mépris, ce mépris dégoût, ce dégoût indifférence, cette indifférence... Le dernier stade de l’abaissement est tout proche lorsque, enfin débarrassés de toute contrainte aliénante, nous serons devenus comme ces poids dont parlait Carlo Michelstaedter : alors, incapables d’être persuadés d’autre chose que de notre chute sans fin, nous n’en finirons plus de tomber dans l’insignifiance. Une vraie parole, qui sera aussi persuasion comme l’écrivit ce génie qui se suicida à vingt-trois ans après avoir écrit la dernière ligne de son mémoire, c’est-à-dire une parole qui ne sera pas seulement voile de fumée mais promesse de l’action, action tout entière et non plus écume d’action, action avortée, honteuse, bref, bavardage. Une vraie parole donc : voilà ce que nous sommes plus que jamais en droit – et en devoir – d’exiger, fût-ce contre les désirs rabougris de nos littérateurs. Une vraie parole car c’est elle et elle seule qui commande nos devoirs alors que notre volonté s’amollit à force de baigner dans le sirop douceâtre de droits innombrables et creux.
Paul Gadenne, poète, romancier et essayiste fut, aussi, professeur, exerçant ce qu’on appelle avec raison le plus beau et le plus noble des métiers, aujourd’hui l’un des plus salis par la démagogie. Paul Gadenne fut professeur, et ce malgré la maladie (une tuberculose) qui l’emporta à 49 ans, l’obligeant, on s’en doute, à écourter ses années d’enseignement de façon drastique. L’époque actuelle étant au spectacle, Paul Gadenne peut donc être considéré comme une espèce d’intermittent, non pas de l’effort et de l’écriture, qui étaient sa chair même et son esprit, le «ciel des fixes» qu’il contemplait constamment, mais de la fulgurance d’une renommée bien capricieuse à l’égard de son œuvre, voire parfaitement marâtre avec elle. Il est vrai que, dans une société du paraître à outrance, Gadenne n’a certainement aucune place, lui dont l’œuvre est pur effacement, icône plutôt qu’idole. Professeur mais avant tout immense écrivain, Paul Gadenne reste ainsi un inconnu dans l’esprit même de celles et ceux qui jamais ne s’aviseront de parler à leurs élèves d’une œuvre admirable, préférant leur servir les habituelles carnes persillées de Voltaire, Maupassant, Zola ou Sartre (lorsqu’il ne s’agit pas de l'ignoble nain Prévert). L’écrivain fut professeur, au sens le plus noble de ce terme qui est à mes yeux indissociable de la notion méprisée de responsabilité, mot anonyme, partout employé, mot frelaté, pour un autre, admirable celui-ci : fraternité, à vrai dire lui aussi bien sali par la truie démocratique et mercantile. Gadenne comme Dostoïevski crut en effet toujours bon de rappeler que nous étions tous responsables des actes des autres, responsables donc coupables des atrocités commises par nos frères déclarés ou renégats, c’est-à-dire devenus, comme Caïn, nos ennemis les plus intimes. La fraternité qu’évoque Gadenne n’est certes pas le communisme (3), encore moins le corporatisme de telle ou telle profession mais celle, spirituelle et éminemment chrétienne, qui unit tous les pécheurs, qu’importe qu’ils aient jeté des innocents sous la dent des lions de Rome, transformé en savon plusieurs millions d’hommes, de femmes et d’enfants ou que, expéditivement et en toute bonne conscience, ils aient abattu d’une balle dans la tête les immondes collaborateurs. «Permettez-moi de vous dire que s’il y a une moitié de l’humanité qui rançonne l’autre, je me suis toujours honoré d’être dans la seconde moitié» (4), déclare ainsi le romancier. Un tel cri de douleur qui déchire bien évidemment le masque de l’hypocrisie rejoint l’admirable volonté de pauvreté jetée par Simone Weil, autre dévorée vivante, à la face des puissants.
Coupable parce qu’il est innocent, nous ne pouvons nous étonner que le génie romanesque de Gadenne, avec une remarquable constance, ait cherché à peindre le mystère de la damnation, cette culpabilité absolue. Ainsi Hersent, derrière lequel se cache un portrait de Brasillach que Gadenne connut en khâgne, Hersent le traître à la patrie qui sera exécuté comme il se doit après la Libération, devient, sous de multiples métamorphoses, le personnage unique des romans de Gadenne puisque l’écrivain ne s’est jamais lassé d’assumer la garde, de laver la faute et d’accompagner l’errance mauvaise de Caïn, ce premier meurtrier, ce coupable par excellence, à la fois père et frère jumeau d’Hersent le caïnite. Sans doute le romancier, dont l’intelligence et la lucidité étaient extrêmes, a-t-il parfaitement compris qu’il ne pouvait strictement rien faire d’autre que d’accompagner son réprouvé, c’est-à-dire tenter quelque peu d’amoindrir sa peine, d’une parole, d’une écriture, d’une geste qui en disent tout à la fois l’horreur, le malheur et la damnation, comme le tenta William Faulkner dans le splendide et colossal Absalon, Absalon ! pour son personnage diabolique, Thomas Sutpen, qu’il s’agissait d’écouter plus que d’abandonner. C’est pourtant cette geste héroïque et noire, c’est pourtant cette parole qui ne se lasse pas de répéter la même histoire sous mille formes différentes, moins puissantes que le signe que Dieu a tracé sur le front du réprouvé, qui seront seules capables d’empêcher que le vagabond fratricide ne soit exécuté par vous et moi, l’anonyme de la foule, ce bourreau en puissance comme le savait Poe, quelque honnête passant sans doute qui croisera la triste figure du Maudit et se fera un devoir citoyen de le dénoncer aux autorités compétentes. Si donc la littérature, comme l’écrit Gadenne dans un des textes d’À propos du roman, s’écrit et doit s’écrire devant le Bourreau, si l’acte véritable de créer, aujourd’hui plus que jamais, nous confronte à une solitude sans pareille, si notre voix doit accepter de subir le meurtre ordonné par les professeurs de pureté (l’expression est de Barbey plus que de BHL), alors le créateur véritable, alors l’écrivain de race est celui qui, s’il ne peut décidément empêcher l’exécution, n’en finira jamais d’être quitte, n’en finira jamais de plaider l’innocence du puni, fût-il le premier criminel de l’humanité, le salopard le plus insigne de l’histoire, par exemple cet abominable curé d’Uruffe défendu avec une hargne admirable par Jean-François Colosimo (5). Loin des édulcorations pour midinettes que nous sert le clergé catholique contemporain, Gadenne sait donc que la culpabilité comme l’innocence traversent les âges, que le Dieu vengeur et impitoyable n’est pas uniquement le rêve de vieux Juifs à la nuque raide, obsédés par la punition de leurs ennemis jusqu’à la soixante-dix-septième génération : le romancier écrit d’ailleurs dans l’un de ses carnets que seul ce Dieu de l’Ancien Testament a quelque valeur à ses yeux. Il sait aussi qu’en évoquant dans Le Vent noir (1947) la sombre destinée de son personnage, Luc, il va retrouver la figure du maudit. L’enfermement dans le mauvais rêve est total, la mise en abyme parfaitement réussie puisque Luc lui-même, en parlant du livre qu’il a toutes les peines du monde à terminer, cette histoire décrivant ce qui va lui arriver, évoque la destinée de son personnage à sa compagne qui déjà, imperceptiblement, doucement, irrémédiablement, commence à s’éloigner de lui : «il interprète sa rupture, son échec, comme une condamnation. Il a été condamné, et le reste. C'est un condamné à vie, pour lequel il n'y a pas de rémission. Il tremble sous cet arrêt qui le sépare du monde, de lui-même : il a perdu son unité […] il est dans l'univers comme une espèce de rebut...» (6).
Toute rupture est une condamnation. Hello, dans un raccourci prodigieux disait que la «mort, l'indifférence et la séparation sont trois mots synonymes». Il est vrai que, comme Gadenne, Ernest Hello n’est plus lu.
Bien sûr, une telle préoccupation, nourrie de livre en livre, s’ancre terriblement dans la vie même de Gadenne (7), qui jamais n’estima que la rupture entre deux êtres qui un jour se sont aimés pouvait devenir une vétille sentimentale sur laquelle une pitoyable littérature, bien souvent écrite par des femmes il faut le dire (ce qui n’excuse en rien la bêtise des hommes qui les imitent, il faut aussi le dire), verserait ses grosses larmes rhétoriques. Au contraire, pour le romancier, toute séparation est une pierre d’achoppement, c’est-à-dire un scandale, dont aucun pansement ne pourra cicatriser la plaie béante, qu’aucune consolation ne pourra apaiser ni même, a fortiori, guérir. Gadenne, plusieurs fois, a perdu celles qui furent ses compagnes (8). Jamais cependant il n’a semblé souffrir davantage qu’après l’échec de sa relation avec Simone Crapart, de laquelle il s’est séparé définitivement en 1938 et qui, sans exagération aucune, l’a hanté pour le reste de ses jours. Dans l’un de ses carnets les plus remarquables (9), dont la rédaction a suivi la séparation avec la jeune femme, Gadenne parle d’une «Permanence de désespoir», état qui, notons-le, est inconciliable avec l’expérience humaine : le désespéré, s’il ne peut guérir de son désespoir, fait au moins ce qu’il faut pour mettre un terme à son supplice. Quant au désespéré qui ne se tue pas, sans doute la part de lâcheté est-elle inséparable de la certitude qu’un jour une réponse sera apportée, fût-elle la plus surprenante de toutes lorsqu’il s’agit du miracle accepté d’une nouvelle rencontre. Cet état de désespoir permanent, réellement infernal, Gadenne l’a contemplé en tout cas, ausculté longuement puis décrit avec une impitoyable lucidité dans chacun de ses livres, l’ensemble de son œuvre pouvant être assurément lu comme l’entrée dans un royaume figé par le sortilège mauvais et la folle tentative d’en rompre le charme. La rupture est un échec, elle est bel et bien l’Échec suprême, en d’autres mots la condamnation d’un être par un autre. Après avoir commis un meurtre, Luc pénétrera pour ne jamais en sortir (en est-on bien certain ?) dans ce royaume de fer. Il entrera comme Judas dans une nuit éternelle, lui qui n’a pourtant trahi personne, certainement pas celle qui l’a quitté sans une parole d’explication ni même de réconfort. Pour Luc qui, comme Macbeth, en s’enfonçant dans la nuit et le sang ne peut plus, désormais, revenir au jour, le meurtre sera donc une libération. Mais ne nous trompons pas sur les intentions de Gadenne qui désespérément cherche pour son maudit ce qu’il cherchera pour chacun des délaissés qu’il a peint : «Un être avec qui l’accord eût été complet, dont la présence eût été la compréhension même. Où était cet être ? Où était l’être qui eût été son allié depuis toujours, avec qui la communication, la communion, eussent été parfaites ?… (10).
Guillaume Arnoult, le personnage principal de la Plage de Scheveningen (1952), entrera lui aussi, le temps d’une nuit mystérieusement élargie, dans ce lieu où les paroles, en se figeant, acquièrent l’éclat métallique de l’irrévocable, ce poison du diable selon Bloy. Séparé une nouvelle fois de celle qu’il a aimée naguère, du moins, en la quittant après cette nuit augurale sur le rivage du monde en guerre, Guillaume trouvera-t-il, sans doute pour ne point pouvoir s’y reposer, la réelle et lumineuse présence d’une halte qui, sans rien expliquer du mystère de la séparation, affirmera qu’une pureté miraculeuse peut être au moins reconquise par le réprouvé. Paul Gadenne, tout comme Kierkegaard qu’il a lu avec passion, a donné un nom à cette reconquête : la Reprise, ne craignant pas d’affirmer qu’elle seule permet au passé de ne point perpétuellement contaminer le présent, en ouvrant celui-ci à l’éternité. Je ne puis affirmer avec certitude (qui, d’ailleurs, pourrait oser proférer une telle bêtise ?) que le romancier serait parvenu au stade religieux de la reprise ou bien si au contraire, comme l’un des pseudonymes de Kierkegaard, Constantin Constantius, il a pu faire sien ce constat d’échec : «La reprise est aussi trop transcendante pour moi. Je peux bien faire le tour de moi-même; mais je ne peux pas sortir de moi pour m'élever au-dessus de moi-même ; quant au point d'Archimède, je ne puis le découvrir» (11).
Mon sentiment est cependant que, sans doute, Gadenne, tout comme Kierkegaard d’ailleurs, a compris que la Reprise était impossible, qu’elle était comme ce château inaccessible qui alimente la rêverie du personnage de L’Avenue (12).
Échec ? Non, car il faut attendre l’ouverture de la porte, la promesse de libération et le signe de Dieu, comme Gadenne l’apprit de sa lecture de Kafka, sans même que nous soyons assurés de ce signe, de cette promesse et de cette attente qui dès lors sembleront vides, inutiles et cruelles car c’est l’attente qui, toute entière, est religieuse.
Oui, en dépit même de son mariage avec celle, Yvonne Parison, qui allait lui demeurer d’une fidélité rayonnante (par exemple en déchiffrant patiemment les milliers de pages inédites que laissa l’écrivain après sa mort), Gadenne n’a peut-être jamais songé, n’a sûrement jamais pensé, une seule seconde, à ne plus questionner l’intolérable. Ainsi comprenons-nous les limites d’un recours à ce que nous savons de la propre vie de l’auteur : l’explication biographique ou, pis, psychologique est presque toujours d’une confondante naïveté, qui embastille d’une chape de plomb la bouillonnante liberté humaine, qui l’embabouine des grimaces les plus ridicules. Ce n’est donc pas parce que le romancier a souffert d’être séparé à jamais de celles qu’il a aimées qu’il s’est mis à écrire des romans de reconquête amoureuse autant que spirituelle. Dire cela serait se condamner volontairement à la plus ignoble bêtise ou, ce qui est un peu identique, au pyschologisme. C’est au contraire parce que Gadenne a été dévoré par une véritable faim religieuse qu’il n’a eu de cesse de quêter le moment où l’amour se transformait en mépris et la joie en rage puis en indifférence, cet instant mystérieux, incommensurable mais fugace, cet équilibre précaire d’un Bien fragile qui n’a pas encore basculé dans le Mal. C’est donc au contraire parce qu’il a su lire dans les œuvres d’un Conrad, d’un Faulkner et, bien sûr, d’un Kafka, une interrogation pressante de notre condition d’hommes creux débarrassés de Dieu que l’anecdote la plus insignifiante, par exemple l’échouage sur une plage d’un cétacé, a pu résonner de bouleversantes questions, être soulevée jusqu’à la dimension d’une apocalypse, autrement dit d’une révélation. Ainsi, comme nous le voyons dans la courte nouvelle intitulée Baleine (1948), sans doute l’un des chefs-d’œuvre inconnus de la littérature française, le cadavre immense de l’animal biblique venu mourir sur une plage ne peut être occulté. A vrai dire il est exposé aux yeux de tous, comme celui d’Abel, depuis la nuit des temps il pue sous le nez des belles comme la charogne baudelairienne, il empeste de son odeur la terre entière. Nous devons nous résigner à flairer sa puanteur, vieille de plusieurs millénaires comme nous devons ne pas craindre d’écouter le grondement des armes qui déchirent le ciel, au loin, d’explosions de chaleur. Mieux, nous ne devons pas craindre de contempler longuement l’étrange vie de l’animal mort qui, dans le bouillonnement même de la décomposition, deviendra le gage et la promesse des moissons futures : les «eaux du déluge se retirant, nous marchions sur cette vase étrange où la mort est grouillante, où se lèvera» pourtant, au-delà des blêmes éclaboussures du pourrissement et contre toute assurance empirique, le «blé des pharaons».
Nous poser, comme je l’ai fait à propos du mariage de Gadenne, la question de la grâce (le mariage comme Reprise véritable) que le romancier refusa peut-être, secrètement, au plus intime de sa conscience et de son cœur, c’est coupablement empiéter sur ce que nous pourrions appeler le domaine réservé propre à tout créateur, c’est tenter d’émousser cette «fine pointe», comme Maître Eckhart l’appelait, unissant Gadenne à Dieu. C’est vouloir, en un mot, percer le mystère du romancier, la voie oblique, la petite voie qui le mena à Dieu, moins que cela même, à l’éblouissement devant le seuil. De toute façon, avec Gadenne, les amateurs de publicité seront toujours frustrés puisque l’humilité de sa démarche spirituelle, l’extrême pudeur avec laquelle il parle de Dieu est ainsi la chose la plus parfaitement éloignée de l’apostolat publicitaire d’un Claudel (13). Peut-être est-ce même, je ne crains pas de le dire, la chance réservée à ces auteurs cachés, secrets (14) qui, comme Ernesto Sábato, n’ont pas cru bon de sonner le buccin de l’Apocalypse chaque fois qu’ils pénétraient dans une église, si tant est qu’ils aient été coutumiers de semblables pèlerinages et de leur automatique évocation écrite. Cette voie oblique, cette voie que nous pourrions qualifier du terme, réservé aux écrits mystiques, d’apophatique, c’est-à-dire négative, n’est jamais mieux illustrée, à mon sens, que dans le dernier roman de Gadenne, posthume, Les Hauts-quartiers (1973), immense fable du dépouillement spirituel, de la pauvreté en Christ, qu’une étude pourrait sans doute très utilement comparer, une fois de plus, aux écrits de Simone Weil : «Taudis et Spiritualité» notera d’ailleurs le romancier le 16 décembre 1954 à propos de ce roman (15). Dans L’Avenue (1949), nous pouvions comprendre l’histoire du sculpteur Antoine Bourgoin tentant de mener à la perfection sa statue, Ève, et essayant de scruter le mystère de la Construction, sur la signification de laquelle les habitants d’une petite ville du Sud-Ouest de la France ne parvenaient pas à se mettre d’accord, comme une méditation sur le sens de l’Art, qui ne peut être, pour Gadenne, qu’un moyen de quêter Dieu, en redonnant à la beauté sa pleine consistance terrestre, charnelle. Le même parcours en creux, comme une lumière trop vive qui, en frappant la pellicule, aurait noirci toute image, pouvait se lire dans La Rue profonde, dont l’écriture fut presque rigoureusement contemporaine de celle de L’Avenue. Si Gadenne est ainsi un quasi-inconnu aux yeux de nos critiques, c’est sans doute parce qu’il effaça consciencieusement toute trace trop évidente, trop éclatante, toute publicité. Plus profondément, c’est parce qu’il fut, à l’instar d’un Bernanos qui aurait été dépouillé de son génie de l’invective, un écrivain de l’inquiétude et que celle-ci ne nous importe plus, ne nous aiguillonne plus comme une fièvre dont il faudrait à tout prix augmenter la température.
Vivre, donc, ne sert à rien, vivre n’est rien de plus que l’aventure commune de moutons (à moins qu’il ne s’agisse, encore plus prosaïquement, de pourceaux) dont l’unique but est de se bâfrer sans jamais lever la gueule vers le ciel, à la différence des chiens de Lautréamont qui, au moins, étaient épris d’infini. Vivre est une affaire sordide et répugnante si chacun de nos jours n’est pas redoublé par la toile de l’écriture, si le bavardage n’est pas porté par le contre-point de la littérature et si celle-ci, de toutes ses forces et de ses maigres prestiges, ne tente pas de contempler l’unique Visage qu’il importe de contempler, ne tente pas de parler la seule langue qu’il importe de parler. Oui, nous crevons de n’être pas portés par une littérature qui nous élève au lieu de nous rabaisser, qui nous plonge dans la tourbe du bavardage et de la parole salie, qui empoisonne notre sang avec les mauvais rêves d’Ailleurs de pacotille. C’est ainsi que l’écriture de Gadenne se double à nos yeux d’une vertu éminemment pratique, qui l’incarne un peu plus profondément et lui confère une force et une portée bien éloignées du bruit et de la fureur (bruit faux et fureur passagère) de nos lettres superficielles et cliquetantes. Car, face à l’émouvante simplicité de l’œuvre de Paul Gadenne, face à son humilité qui se tend, ne cesse de se tendre vers son Créateur, que les pompeuses explorations des contrées mythiques auxquelles se livre Julien Gracq (né en 1910, Gadenne étant né trois années plus tôt), jamais avare de déployer les prestiges d’un romantisme allemand mâtiné de roman de gare, nous paraissent vaines et, une fois de plus, condamnées, à la différence du portrait de Poe, à ne jamais s’incarner, à ne jamais sortir de leur cadre pour changer le cours d’une vie. Gracq, présenté comme le plus grand écrivain français vivant, n’a très probablement jamais eu un mot pour l’œuvre de Gadenne, pourtant son exact contemporain alors que, plus certainement que Jean-René Huguenin, l’auteur du Vent noir eût mérité le titre d’écrivain de l’inquiétude. Car, après tout, pour moquer une sentence de l’auteur du Château d’Argol, si la littérature n’est rien de plus qu’un repaire enchanté de créatures timidement diaboliques ou pâlement lumineuses, à quoi cela sert-il d’écrire ? Et, si L’Énéide, dont les racines s’enfoncent très profondément dans un humus qu’il nous est parfaitement impossible à présent de sonder, n’est pourtant rien de plus qu’un somptueux chant cependant bien incapable d’alléger la souffrance des hommes, pourquoi alors, comme le pensa Hermann Broch, ne pas se résoudre à en brûler le manuscrit inutile ?
C’est donc l’humilité et la profonde vérité de l’œuvre de Paul Gadenne qui font qu’elle accompagnera toujours l’homme dans sa quête harassante, parce qu’elle ne le trompe pas et ne tend pas devant ses yeux une toile de foire l’empêchant de fixer l’horreur. Comme l’œuvre de Georges Bernanos, celle de l’auteur de Siloé ne ment pas, ne tend pas un miroir séducteur devant nos yeux qui ne cessent de quêter des visages là où nos écrivains ne leur offrent que quelques masques qui se fendent d’ailleurs de tous côtés. C’est aussi cette même humilité et cette même vérité qui font que, jamais, nous ne pourrons reprocher aux romans de Gadenne leur coupable esthétisme, en un mot, leur indifférence. C’est la souffrance même du romancier, personnelle avant que d’être écrite, qui a incarné son œuvre dans la chair humble et misérable soumise à la douleur de la maladie, à la séparation, à la mort, à la pourriture mais aussi, dans le même mouvement pascalien qui est le sceau de notre grandeur invisible, à la gloire. Cet abaissement est pourtant élévation, cet effacement est pourtant présence pleine, cette petitesse est pourtant force, réelle force, seule force capable de faire face à la brutalité de notre âge. Cette humilité qui ne s’est jamais payée de mots est celle qui à jamais rendra la balle du bourreau impuissante face à notre irrésistible volonté.
Notes :
(1) Le Rescapé. Carnet (novembre 1949 – mars 1951, Rézé, Séquences, 1993), p. 75.
(2) À propos du Roman (Actes Sud, 1983), p. 12.
(3) Même si, jamais, le sort misérable des ouvriers ne devait le laisser indifférent. Gadenne reprocha ainsi à l’Église son trop grand éloignement de la condition ouvrière.
(4) La Rupture, Carnets, 1937-1940 (édition établie, présentée et annotée par Delphine Dupic, avant-propos de Didier Sarrou, Rézé, Séquences, 1999), p. 48.
(5) Dans un premier roman passé bien inaperçu, Le Jour de la colère de Dieu (Jean-Claude Lattès) dont j’ai rendu compte dans Liberté politique, n° 13.
(6) Le Vent noir (Seuil, 1983), p. 100.
(7) Certes, on peut affirmer que Paul Gadenne est ainsi l’un des plus éminents représentants d’une «littérature de la conscience» (titre d’un ouvrage publié par La part commune en 2001 comprenant un texte de Didier Sarrou sur Gadenne) mais à condition d’ajouter immédiatement qu’il est un écrivain de la chair, de la réelle présence de la chair, corrompue ou bien splendide. Didier Sarrou, infatigable commentateur de Gadenne dont il faut saluer les efforts à leur juste valeur, a fait paraître un ouvrage consacré au romancier (La part commune, 2003) auquel je reprocherai sa concision, son humble < i="">. Le grand livre sur Paul Gadenne reste ainsi à écrire mais, sans attendre que celui-ci soit rédigé (s’il l’est jamais) et afin que nos contemporains soient à même d’accueillir l’œuvre de cet écrivain de génie, sans doute ne faudra-t-il pas craindre de les forcer, c’est-à-dire, alors même que le romancier ne chercha rien tant que disparaître et s’effacer, le révéler au contraire au grand jour, ne pas craindre de l’exposer à une lumière terrible, lumière que chacun de ses romans réclame avec déchirement. Je songe ici à l’exemple de Léon Bloy défendant le génie d’Ernest Hello, lui aussi, encore plus que Paul Gadenne, véritable oublié de nos lettres.
(8) C’est ainsi qu’il commença à rédiger son premier roman, Le Jour que voici (Rézé, Séquences, 2003) après s’être séparé de Claire Jeanson.
(9) La Rupture, op. cit., p. 183.
(10) Le Vent noir, op. cit., p. 357.
(11) La Reprise (Flammarion, coll. GF, 1990), p. 130.
(12) Voir mon article paru dans le premier numéro de la revue La sœur de l’Ange.
(13) Cette pique n’engage que moi puisque Gadenne fut bouleversé en apprenant la mort de Paul Claudel, émotion qu’il consigna à la date du 22 février 1955 dans l’un de ses Carnets.
(14) Gadenne et Sábato qui, avec d’évidentes différences quant aux sentiments complexes qu’ils nourrissaient ou nourrissent à l’égard de leur œuvre, pourraient figurer dans la liste établie par Enrique Vila-Matas (dans Bartleby et compagnie) de ces écrivains absents du monde strictement littéraire, où tout consiste désormais à paraître, qui en tout cas n’ont jamais cru que la littérature, pourtant leur plus évidente passion, avait plus d’importance que la réalité rugueuse chère à Rimbaud.
(15) Ce passage des Hauts-Quartiers mérite d’être longuement cité tant il condense admirablement l’intention qui fut celle de Paul Gadenne, défendre le camp des humiliés et des offensés : «Il faut que tout le sang, la honte, la méchanceté du monde soient avec moi, sur moi; que toute la lie, l'écume du monde se retirent du monde avec moi et soient consumées avec moi. Je serai le réceptacle où le monde rejettera son ordure, c'est-à-dire sa souffrance. Le mal n'existe que par ma conscience. Ma conscience peut mourir dans le sein profané de cette fille. Ainsi s'établira la gloire de Dieu. Judas est nécessaire au monde. Mais est nécessaire aussi, beaucoup moins que Judas, quelque chose comme le valet de Judas», Les Hauts-Quartiers (Seuil, coll. Points Romans, 1991), p. 422.

14:15 Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, Paul Gadenne, éditions Séquences


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