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Le Mal n'existe pas, par Maxime Zjelinski

Par Juan Asensio @JAsensio
Le Mal n'existe pas, par Maxime Zjelinski
Depuis quelques années maintenant je m'interroge sur l'idée largement répandue que la loi du marché ne doit pas être celle des cœurs. À proprement parler, cette idée n'en est pas vraiment une, il s'agirait plutôt d'une rébellion instinctive du bon sens : si les hommes se voyaient les uns les autres comme des marchandises et appliquaient entre eux le principe de concurrence réglant les choix du consommateur, la société deviendrait invivable, nous ne serions plus que des objets les uns pour les autres.
Cette position éthique donne lieu à une distinction radicale entre le marché économique d'une part (biens, services, monnaie, travail, etc.) et ce qu'au prix d'un abus de langage on appellera le marché humain. On estime grosso modo que nul critère soi-disant supérieur de justice sociale ne peut se substituer aux lois du premier marché sans entraîner ces effets pervers bien connus que sont le chômage, l'inflation, l'assistanat, l'exploitation, et autres. Inversement, la société aurait tort de s'appliquer à elle-même les règles du marché sous prétexte d'augmenter la satisfaction de ses membres, puisque ce faisant elle assécherait les liens entre les personnes. Il n'y a guère que les fanatiques de Mandeville, partisans d'une lecture maximaliste de la Fable des abeilles, pour mettre en doute les conséquences néfastes d'une telle confusion entre l'homme et la marchandise.
Notre quotidien milite d'innombrables manières pour la défense du tissu social contre une application trop stricte des principes du libéralisme classique. L'égoïsme ordinaire n'est pas le moindre de ces vices retenus à charge contre la légitimation de l'intérêt au sein de la société. Si, recherchant le plaisir à tout prix, nous nous considérions tous comme des moyens de l'obtenir, c'en serait fait de la civilisation, nous régresserions au niveau des bêtes, qui se dévorent les unes les autres. Notre vision du monde est imprégnée de cette conviction que la société, pour fonctionner, doit se composer de personnes désintéressées jusqu'à l'abnégation.
Dans les faits, cette philosophie se traduit par une hypocrisie d'autant plus critiquable qu'elle invoque, sans toujours s'en rendre compte, la noblesse des principes chrétiens. L'esprit de l'évangile — pardonner, ne pas contraindre, tendre l'autre joue — flatte une certaine conception de la grandeur, assimilant la recherche de l'intérêt à une forme d'avarice.
Cette éthique au rabais, prétendument indifférente au profit, dissimule en vérité l'égoïsme le plus recherché que l'on puisse imaginer. Car si les moralistes nous ont formés à rechercher partout l'intérêt et la pensée de derrière qui motive les actes apparemment les plus vertueux, on n'a pas assez mis en garde contre une alliance possible entre l'égoïsme et la patience chrétienne.
Comprendre la nocivité de cette étrange combinaison requiert un effort de réflexion. Il faut s'attendre à ce que, l'homme étant ce qu'il est, la douceur des uns excite l'appétit des autres. De sorte que, stimulé par la générosité d'une partie de la société, l'autre se hâte d'en profiter. Ainsi, il y a toujours et partout le risque qu'à la libéralité réponde la rapacité. En d'autres termes on prend le risque, en étant bon, de subir un mal, dans la mesure où par la faute d'autrui, ce qui devait être un échange se transforme en don gratuit, donc en perte nette.
Et bien sûr on ne peut guère compter sur une conversion soudaine du loup à la religion de l'agneau. Ce que Montesquieu disait du pouvoir, et La Boétie de la servitude, s'applique de même à l'intérêt : pour que je cesse d'exploiter mon prochain, il doit cesser de m'en donner la possibilité. Or, notre agneau n'a aucune raison sérieuse de court-circuiter cette logique malsaine.
Est-ce à dire qu'il est désintéressé ? Nullement, et c'est là tout le génie de ce mariage blanc entre le vice et la vertu. La patience du doux n'a la plupart du temps rien à voir avec la sainteté. Nulle besoin de se référer aux Écritures pour comprendre cette douceur infinie. L'explication est beaucoup plus triviale : on s'intéresse plus à la souffrance provoquée par l'injustice, qu'à l'injustice elle-même.
Cette préférence pour l'immédiat n'a en soi rien d'étonnant. Pour la plupart des gens, l'expérience du mal est une expérience individuelle. Le reste de la société est une abstraction. Personne, sauf peut-être ces minorités qui font de leur lutte celle de l'humanité toute entière, ne croit sérieusement que son problème est aussi celui de la société. Tout simplement parce que personne ne fait le lien entre le mal qu'il subit aujourd'hui et celui qu'il a laisser s'enfuir la veille. Que l'auteur du méfait ait pu se sentir encouragé par la colère sans suite de ses précédentes victimes n'est évident pour personne.
Il est normal, dans ces conditions, que la victime se soucie plus de passer l'éponge que d'obtenir réparation. Ce désintérêt pour la justice s'explique parfois par l'intensité de la souffrance, le plus souvent par l'hédonisme : la sensation d'échec est si désagréable que l'on veut s'en débarrasser au plus vite, de n'importe quelle manière, pour de nouveau profiter de la vie. On se vante alors, l'air vaillant, d'être passé à autre chose, et même de plaindre la personne qui pour s'être si mal comportée doit être bien triste. Une façon comme une autre d'abolir l'insupportable frontière entre le fauve et le gibier. Et surtout, le moyen le plus sûr de nier l'existence du Mal.
Car c'est bien le Mal qui pose problème aujourd'hui. Les sociologues sont formels : ça n'existe pas. Judas manquait d'argent. Le Mal donc n'existe pas, mais la vulnérabilité au Mal, elle, existe. Et pour cette raison on ne manque jamais l'occasion de rendre la victime responsable de son malheur, puisque rien ne l'empêchait de s'en arracher (sauf si bien sûr elle appartient à une de ces catégories sociales, ethniques ou religieuses éternellement victimes). Ainsi, il n'y a que deux choses à faire : se sauver — si le mal n'est pas déjà fait — ou tourner la page. De A à Z, la personne est seule avec elle-même, et à aucun moment on ne s'inquiète du fait que l'entreprise du Mal ne présentant aucun risque pour celui qui s'y livre, d'autres personnes en feront immanquablement les frais. Le Mal n'existe pas, ceux qui l'ont aperçu doivent se taire ou oublier.
Et puisque le Mal n'existe pas, parler de justice et d'injustice n'a plus de sens. On n'exige rien d'une apparition, d'un spectre, d'une illusion d'optique. Le seul fait de vouloir réparer une injustice est perçu comme un désir de vengeance. Or on fait, dès la plus tendre enfance, la distinction entre la vengeance, au bénéfice du seul individu, et la justice, qui intéresse la Cité dans son ensemble.
Ainsi, ceux pour qui la Justice avec majuscule prime sur la vengeance avec minuscule confient à une autorité supérieure le soin d'en définir le contenu pour le bien de tous. La justice des hommes, dit le sage, n'est pas la justice de Dieu. Et la vengeance, en règle générale, est contraire à l'esprit de justice, puisqu'en recherchent son intérêt, l'individu néglige celui de la société.
Ce point de vue, on s'en doute, a peu de chances de convaincre un libéral. L'intérêt individuel en effet, sans se confondre avec celui de la collectivité, ne lui est pas non plus contraire. Nulle part on n'a vu des hommes former une société sur la seule base de l'intérêt individuel. Toujours une variable supplémentaire et passablement irrationnelle entre en jeu dans les relations sociales. Mais tout de même, nulle part on n'a vu tenir debout une société composée d'hommes ignorant leur propre intérêt et poussant la sagesse, ou plutôt le vice, jusqu'à tolérer la pire iniquité.
Ainsi faut-il considérer qu'en se souciant de son intérêt, l'individu fait plus de bien à la collectivité qu'en ne s'en souciant pas. Si bien que la vengeance, bien qu'insuffisamment proche de la Justice, en demeure la condition nécessaire. Car si je ne fais pas payer personnellement, à celui qui m'a fait du tort, ce que la loi autorise par retenue plus que par complaisance, les éléments nuisibles de la société n'ont aucun intérêt à changer de comportement, et la société elle-même n'a aucune chance de s'améliorer.
Il faut avoir foi en la loi pour juger cette conclusion excessive. C'est qu'à côté des lois écrites, qui par souci d'efficacité s'interdisent de voir au-delà des crimes et délits les moins contestables, il existe des lois non-écrites qu'il incombe à chacun de faire respecter. Mépriser ces lois au motif que les temps changent, que tout le monde fait des erreurs, ou encore que la société se régule d'elle-même, c'est placer une confiance excessive dans une idée abstraite, puisque l'existence d'une société dépend des personnes qui la composent, et c'est précisément parce que ces personnes savent reconnaître une injustice que l'on peut dire de la société qu'elle se gouverne elle-même.
Cela étant dit, la question se pose au libéral de savoir ce que vaut la liberté si l'individu se voit interdire par la théorie de définir son propre intérêt. Après tout, que signifie le laissez-faire si l'on précise : mais pas comme ça ? Sur le marché humain, on a vu que l'individu ne recherchait pas forcément son intérêt, mais l'ombre de son intérêt. De même, sur le marché du travail, on sait qu'un employeur choisissant ses candidats pour d'autres raisons que leurs compétences mutile son propre intérêt en passant peut-être à côté d'une formidable opportunité. En d'autres termes, l'intérêt réel, par opposition à l'intérêt perçu, a-t-il la possibilité de se défendre contre une interprétation erronée ?
Concernant le marché du travail, il est raisonnable de penser que l'employeur n'a de toute façon pas intérêt à faire trop de mauvais choix. Sa marge d'erreur n'est pas infinie, elle dépend du chiffre réalisé par l'entreprise. La recherche du profit a donc une valeur contraignante. Économiquement, préférer à son intérêt réel un intérêt subjectif est, à terme, une stratégie suicidaire pour l'entreprise.
Il n'y a rien de tel sur le marché humain, où l'on survit toujours à son propre masochisme. L'intérêt ne s'impose pas de lui-même. Rien n'oblige qui que ce soit à se sentir lésé et à demander réparation, s'il préfère oublier ou pardonner. Et rien n'oblige par conséquent à condamner l'absurdité du free riding. Le sens de la dignité est inégalement répandu, ce n'est pas nouveau.
Ce qui, en revanche, est un phénomène peut-être plus récent qu'on ne le croit, c'est la fausse éthique accompagnant ce comportement. Les rats en effet ont toujours existé, mais ils ne se sont pas toujours pris pour des lions. La richesse des pauvres n'est plus une consolation, mais un alibi.
Qu'à l'éloge du pardon chrétien ou de la constance du sage s'ajoute la condamnation morale de la vengeance, la défiance des initiatives individuelles et le culte de l'État-providence, cela n'a rien d'anodin. Pierre Rosanvallon liait le dépérissement de la société civile au poids excessif de l'État-providence : faut-il expliquer le détournement de l'éthique chrétienne et la banalisation du masochisme par la confiance irraisonnée de la société dans l'État et le repli égoïste sur sa vie privée ?

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