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La Petite Anthologie Magnifique : Poème d'Emmanuel Signoret

Par Spiritus
Emmanuel SIGNORET(1872-1900)

La Petite Anthologie Magnifique : Poème d'Emmanuel Signoret

Comme Edouard Dubus, Emmanuel Signoret n'eut guère le temps d'achever son oeuvre qu'il voulut, entre toutes, magnifique. L'orgueil de Signoret, jeune provençal désargenté qui n'hésita pourtant pas à se lancer dans l'aventure d'une petite revue, Le Saint-Graal, qu'il dirigea et anima seul, au-dessus des querelles naturo-symbolistes, ses yeux de myope rivés sur un idéal impossible, est de ceux qui agacent ou emportent l'admiration. Signoret aimait Saint-Pol-Roux. Son nom, à côté d'autres, apparaît dans les deux préfaces de ses recueils les plus célèbres. Dans Daphné, dont j'extrais "La Maison des Rossignols" (le plus long poème du volume) : "La Littérature, aussi, est en sève. Les générations nouvelles promettent à la France l'été merveilleux des idées. Saint-Pol-Roux vient de se dresser étrangement, élevant des livres noyés de mystère." Dans les Vers dorés : "Saint-Pol-Roux scintillait, avec, derrière lui, des profondeurs d'ombre." En deux ans, Signoret s'était libéré des infuences et pouvait en parler au passé, sûr, désormais, de son art. Gustave Kahn brossa un juste portrait du jeune aède en un article du 12 avril 1908, paru dans Le Siècle :
"Signoret a des préfaces de mégalomane. Il faut les lui pardonner, les dépasser et lire les poèmes. Ils ne justifient pas cet orgueil immense et candide, par là même désarmant. Elles ont même, ces préfaces folles, un point d'émotion. 
Elles ont été sans doute, avec quelques amitiés très solides, celles de Gide, de Rodenbach, de Souchon, la consolation héroïque du pauvre diable de poète de talent miné par la maladie, la pauvreté et dont la critique ne s'occupait guère. Il se drapait dans un manteau de trous et de soleil. Il y a dans le riche tissu de sa poésie des trous, mais il y a aussi de beaux reflets ardents de soleil fauve et doré."
LA MAISON DES ROSSIGNOLS
à Saint-Pol-Roux.
Le parc d'or vert et d'ombre est clos par neuf enceintesDe murs crépis, se déployant silencieux;Par leurs fentes, on voit frissonner l'hyacinthe;Des cimes d'arbres se balancent dans les cieux ! 
Sur les gazons, on voit miroiter des nigelles,Et le murmure des oiseaux est éternel :Tonne l'eau des bassins au marbre des margelles !- Mais quand s'approfondit un Couchant solennel, 
Quand le soleil des soirs s'assied sur les terrasses,Sur les tuiles, en rouges gouttes de clartéCourt le sang du soleil comme le sang des racesQui, dans l'enchantement du parc, ont habité; 
Là, débordant les cimes d'arbres, un Palais trembleQui, se haussant, surpasse aussi les horizons :Aux cieux dormants, on voit blanchir bouleaux et trembles,Et les nigelles miroiter sur les gazons. 
Quand, sur le parc maudit, s'abaisse un ciel d'orage,De son nid rose et vert, quand s'envole un éclair,Sonne un feuillage, sous l'averse qui l'outrage.- Quand, d'échos foudroyés, les antres sont couverts, 
Joyeux, le parc attend qu'une aurore calméeS'épanouisse à l'orient des horizons :Mais les fenêtres sont, depuis des ans, fermées ! -La nigelle fleurit et miroite aux gazons. 
* 
C'est la Maison des Rossignols ! Seule, l'habiteL'enchanteresse au front d'azur, qu'on ne voit pas.Fleur de pourpre pieuse, en son épiscopatVint l'Evêque escorté des sacrés cénobites, 
Et les portes du sud, sur leurs gonds, ont tonné,Au clair des violons, ont frémi les feuillages,Des barques, aux bassins, ont creusé des sillagesQu'on a comblés de jasmin rose et de genêts. 
Des torches ont rougi les bras noirs des statues,Des cymbales ont fait les horizons grondants.Puis, quand s'ouvrit la porte d'or de l'occident,La torche est morte et les cymbales se sont tues. 
L'Evêque a trépassé ! Les portes éclatantes,Comme s'attendrissait une aurore de lait,Ont jeté sur ses pieds sacrés et blancs d'attenteUn adolescent pâle et qui me ressemblait ! 
* 
"Cessez les chants, ô rossignols ! Mourez, les roses !Et que l'éclair des yeux de l'eau passe en mes yeux :Ton front, sur mes genoux ployés, que tu le poses !N'est-ce pas qu'ils sont morts les vieux azurs des cieux ? 
N'est-ce pas que tu veux mourir aux hautes joies ?Dormir aux grottes d'eau quand luit l'été fatal ?Que la forge d'enfer sur la terre rougeoie,Pourquoi veux-tu l'éteindre et que te fait le mal ? 
Et la souffrance, en toi, des aurores livides !...Viens cueillir avec moi les grands coquelicots,Tes pas aimés manquaient à mes cavernes vides,Tes poëmes sont adoptés par mes échos ! 
Te voici devant moi, jeune comme une aurore,Mes roses m'ont prédit la pudeur de tes mains,Le coeur des hommes bat dans ton seul sein sonore :Viens te coucher dans mes cheveux, sous les jasmins !" 
Et des flûtes sonnaient sous la lueur des branches,Le ciel brillait comme un beau vitrail violet;Et blancs muguets, jasmins blancs et jacinthes blanches,Toutes les fleurs avaient un coeur qui m'appelait ! 
* 
"- Comme un lys naît des eaux, surgisse un dieu qui guideL'abeille au saule roux, la chèvre au bois glacé ! -Aux sons des sources d'or - sous le feuillage humideCueillant la Lyre dans les fleurs, veux-tu danser ? 
Pourquoi donc égorger en moi les hautes Joies ?De ton enchantement faut-il qu'on te guérisse ?De la Rose la joue auguste, ici, rougeoie :Que le sentier qui mène aux grottes s'abolisse; 
Le mal de l'aube dont ma chair a grelotté,Ce n'est pas le baiser des femmes qui l'apaise;Un soir, au bleu des lacs, j'ai goûté leur beautéQuand la lune brillait aux feuilles des mélèzes. 
Comme tout un ormeau s'effeuille dans le vent,Ainsi le souvenir de la chair possédée :Vienne le jour où, comme un lourd soleil levant,Resplendisse l'Idée ! 
Femme, l'aube qui tombe a fait tes bras luisants :J'ai l'horreur de mon coeur et je n'aime personne.J'ai le dédain de l'acte et hais les méprisants,Mais je me prends à frissonner quand l'heure sonne ! 
Femme, une palme est née et ma droite verdoieEt ruisselle du sang des fleurs qui m'ont tenté;Et j'ai brûlé mon coeur, afin qu'une clartéSe levât sur mes voies ! 
Tu m'as tendu l'amphore où tu n'avais pas bu;Mais dédaignant tes mains, j'acceptai tes corolles :Vers les grottes, tes pas errants se sont perdus;Puisses-tu dérober aux sources des paroles ! 
Naisse l'azur intérieur ! qu'un clair dieu guideAux épis mûrs, le pâle Choeur de tes pensers : -Aux sons des sources d'or - sous le feuillage humide,Cueillant la Lyre au sein des fleurs, veux-tu danser ?" 
* 
Du chant des rossignols ma parole est couverte :Les bras noyés par la lumière des bassins,Elle marche dans l'éclat blanc de ses deux seinsResplendissants aux plis de sa robe entr'ouverte. 
Son pied cadencé tombe et sa jupe s'emplitD'un flot de papillons et de fleurs voltigeantes;Elle chante; et d'un tel éclat sa voix s'argente,Que la voix de cristal des rossignols pâlit ! 
Elle s'en vient baiser mes mains victorieuses :Puis ses yeux s'abaissant sur les fleurs qu'elle aima,Font présider aux couronnes qu'elle formaLes lys immaculés et les roses rieuses ! 
* 
Quand sa voix se taisait, des feuilles débordantesLe chant des rossignols, par nappes, s'abattait :Comme lutte leur aile avec les vents, luttaitLeur vaste chant contre le bruit des eaux grondantes. 
Et les sources tonnaient ! Mais, pleins de rossignols,Plus haut retentissaient les ormeaux et les charmes;Lors, la belle, les yeux baissés, ploya son charmeComme un mélancolique oiseau ferme son vol. 
Puis elle releva ses yeux silencieux.Sa robe était tombée et sa face éclatanteVêtit l'aspect de la vierge de mes attentes :Sa lèvre renversa mon front blanc vers les cieux ! 
* 
Sa chair calma mes yeux comme ces fraîches lunesQui passent sur les fleurs, les lacs et les rochers,Quand un vorace ciel a fait les vierges brunes :Les fleurs, les rocs suants, sous leur flamme, ont séché. 
On frissonne à la paix des lunes glorieusesComme en entrant au froid des sources, pour le bain !- Elle forma douze couronnes, de ses mainsOù présidaient les lys et les roses rieuses; 
Elle posa douze couronnes sur mon front,Me pressa douze fois de sa bouche farouche,Puis elle disparut comme un soleil se couche,Comme meurt l'or grondant des vivaces clairons. 
* 
Maintenant, j'étais seul sous l'horreur verdoyanteDes feuillages s'épaississant vers l'horizon.Et pour multiplier son image fuyanteLes nigelles d'argent miroitaient aux gazons ! 
Les sources prolongeaient leur bucolique orage,Comme un éclair, la voix des rossignols brillait :Et le Rosier de jeunes roses s'habillait :D'angéliques lauriers me couvraient de courage, 
Des lauriers nouveau-nés, mais blancs de fleurs, pareilsPar la félicité de leurs feuillages sombresA la Nuit magnifique et blanche de soleils,Et l'on prophétisait en passant sous leurs ombres ! 
Les cavernes de fraude et d'ombre revêtues,Ont croulé dans la Mer (car la Mer mi-voiléePar les branches du parc scintillait). Leurs statuesCaptives ont bondi vers la voûte étoilée ! 
* Quand veillé par les lys et les roses des boisJ'y dormirai - bercé des flots - mon dernier somme,Puissent les rossignols décider de leur voixL'étoile du bonheur à jaillir sur les hommes !
Bibliographie
  • Le Livre de l'Amitié, Vanier, Paris, 1891, in-18.
  • Ode à Paul Verlaine, Vanier, Paris, 1892, in-18.
  • Daphné, Bibliothèque Artistique et Littéraire (La Plume), Paris, 1894, in-16.
  • Vers Dorés, Bibliothèque Artistique et Littéraire (La Plume), Paris, 1896, in-12.
  • La Souffrance des Eaux, Bibliothèque Artistique et Littéraire (La Plume), Paris, 1899, in-16.
  • Vers et Prose, n°20 du Saint-Graal, Bibliothèque du Saint-Graal, Puget-Théniers, février 1899, in-8.
  • Le Tombeau de Stéphane Mallarmé, Bibliothèque du Saint-Graal, Puget-Théniers, 1899, in-8.
  • Chant Civique, Bibliothèque du Saint-Graal, Cannes, 1900, in-8.
  • Le Premier livre des Elégies, Bibliothèque du Saint-Graal, Cannes, 1900, in-8.
  • Poésies Complètes, publiées et préfacées par André Gide, Mercure de France, Paris, 1908, in-18.
A consulter : Emmanuel Signoret : incarnation du poète, par Paul Souchon, éd. La Couronne Littéraire, coll. "Autour de...", Paris, 1950 - auquel j'emprunte cette bibliographie.

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