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La carotte crie encore

Publié le 12 mars 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

(référence savante, n'est-il pas, au livre d'entretiens de Serrault et Jean-Louis Remilleux, « Le cri de la carotte »).

L'entendrez-vous dans les sous-bois ce hurlement douloureux ?

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Moi-même, j'en ai entendu une toute la nuit, elle allait se faire râper, la pauvre. Elle avait peur, elle avait mal. J'ai ouvert la fenêtre, je l'ai écouté, puis je suis allé la recueillir, la sauvant d'un sort atroce. Elle m'a parlé de Michel Serrault, qu'elle a bien connu, surtout à la fin de sa vie. Elle se méfiait, au départ, m'a-t-elle dit, car c'est un parigot, comme moi, une de ces saletés de parigots prétentieux qui se moquent des pauvres péquenots un peut naïfs égarés dans la Grande Ville, on m'objectera et on aura raison (et puis de toutes façons c'est moi qui objecte donc j'ai raison car j'ai toujours raison sauf quand j'ai tort) que toutes les grandes villes françaises, y compris Paris où se concentrent les plus parvenus parmi eux, sont des villes des péquenots sans cervelle, peureux de tout, serreurs de fesses effarés comme disait Pierre Desproges, et festivistes sans trop de vergogne.

Il y a des acteurs que j'aime vraiment beaucoup, comme Serrault, justement, la carotte avait raison de m'en entretenir. Cela tombait totalement à propos car je relis en ce moment l'excellente autobiogaphie de l'acteur. J'en ai déjà parlé, je sais, diront les lecteurs pointilleux du blog, mais quand on aime on ne compte pas. Serrault est depuis sa naissance un rigolo qui ne prend pas grand-chose au sérieux, un rigolo qui a vocation à en faire son métier. C'est rare, actuellement on peut croiser énormément de rigolos qui s'ignorent beaucoup moins drôles quant à eux qui sont persuadés que demain c'est sûr ils vont devenir un grand chanteur, une comédienne mondialement connue, mannequin vedette, ça ne saurait tarder.

Peu leur importe de travailler, ils veulent être célèbres et gagner de la thune, surtout gagner beaucoup d'argent car « pourquoi toujours les autres et pourquoi pas moi ? ». D'ailleurs, souvent, ils évitent de rester à côté de toi car ta présence pourrait gêner leur ascension fulgurante. Ce genre de médiocres tape sans cesse aux mêmes portes, souvent de manière désordonnée, persuadés qu'à la fin, quelqu'un finira par ouvrir. Ce sont eux qui font toute la vacuité du cinéma français actuel et son nombrilisme élégant et délicatement névrosé.

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Serrault, lui, a commencé petit, sans se poser la question du chef-d'oeuvre obligatoire, par les cabarets et les petits théâtres de province, l'alternance du boulevard et des « happenings » intellos. Et il a continué à s'amuser et se moquer du monde, avec la complicité d'un compère très différent de lui mais parfaitement complémentaire, Jean Poiret. Comme il l'a dit au père Van Hamme, son directeur de conscience, au petit séminaire, il veut devenir un clown et reste un clown, y compris dans ses excès, quand il perd son pantalon -exprès- à la télévision ou au théâtre dans sa loge devant le président de la République. Cela remet les gouvernants, les puissants, à leur vrai rang finalement, celui des clowns blancs qui se prennent un peu trop au sérieux. Rien n'est important, la plupart du temps le jeu social est une comédie, mal jouée il est vrai. Ce sont toujours les mêmes vieux cabotins et les mêmes vieilles actrices sur le retour que l'on retrouve toujours aux mêmes rôles. Les excentriques, de toute manière, les français n'en veulent pas, ils veulent du « bien dans les rails », bien « comme nous », dans une pseudo-vérité, ou cette conception stupide de la simplicité.

Et pourtant Serrault a perdu sa fille, à cause d'un accident de voiture, une mort dérisoire et insensée, il aurait pu alors sombrer dans la gravité, l'auto-apitoiement et le chagrin médiatique, ce qui se passe à la mort de n'importe quelle « vedette », que ce soit Mailkeul Djacksonnne ou même, soyons odieux, Nadine Trintignant, qui ne méritait pas ces excès d'indignité et d'impudeur après sa mort atroce.

Après avoir discuté de tout cela, j'ai laissé la carotte dans le potager et je suis rentré chez moi méditer. Finalement, ce à quoi les êtres humains attachent de l'importance n'en a aucune, ne compte que l'amour des siens, de sa roulotte, comme dit Michel Serrault, et des quelques personnes que l'on peut garder comme amis, amants, amantes, épouse, époux....


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