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Gonzo-lectures : Hunter Thompson et Lester Bangs

Publié le 23 mars 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

A propos de...

« Hunter S. Thompson : Journaliste & hors-la-loi »

de Willia Mackeen (Auteur), Philippe Manoeuvre (Préface)

« Lester Bangs mégatonnique rock critic »

de Jim DeRogatis (Auteur)

Deux livres édités chez Tristram (ainsi que les deux recueils des critiques de Lester Bangs) qui est décidément un très bon éditeur, rappelons que ce sont eux qui rassemblent progressivement l'intégrale des nouvelles de J.G. Ballard (Je n'ai pas d'intérêt chez eux et ne touche pas de royalties).

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Bien sûr, cela engendre un sentiment assez bizarre de parler d'un rock critique cultivé et allumé, fondateur du mythique "Creem" et du créateur joyeusement mégalomane et barré du gonzo-journalisme d'une paisible petite ville de provinces sans trop d'histoires excepté les ragots nauséeux et commérages habituels (on y trouve toujours un vieux magistrat obsédé sexuel, un ecclésiastique ou du genre onctueux ou bien jeune et dynamique adulé par toutes les vieilles filles du coin etc...). On peut gloser un peu partout sur tous les sujets, j'adore moi-même gloser, je glose, je glose c'est tout ce que je sais faire diront les mauvaises langues, mais il y a des lieux où ça devient franchement surréaliste. C'est un peu comme parler de morale à Jérôme Kerviel et ses copains. Et pourtant, aujourd'hui, il fait un vrai soleil californien dans mon bled de l'Eure d'où je vous écrie, bien-aimés lecteurs, un vrai soleil pour décor en carton-pâte et piscines bleue fluo.

Le journalisme, et l'écriture, « gonzo » c'est d'assumer sans aucun scrupule ni remords une parfaite subjectivité, même une ultra-subjectivité. Paradoxalement, c'est un journalisme extrêmement honnête car le journaliste « gonzo » explique les raisons de sa subjectivité et il finit par donner de la réalité une image plus vraissemblable que les auteurs d'articles réputés plus raisonnables alors qu'ils sont tout autant soumis à leur subjectivité et beaucoup plus dans un moule strict. Il est officiellement inventé par Bill Cardoso mais à mon sens il trouve ses racines dans la « non-fiction » mise au point par Truman Capote, et magnifiée, dans « De Sang Froid ».

Je ne sais donc plus où donner de la tête depuis quelques jours, avec la parution coup sur coup de cette biographie d'Hunter Thompson, grand barjot devant l'éternel, alcoolique, drogué et bon écrivain, et inventeur d'un nouveau journalisme, alors que d'autres se contentent d'écrire comme au bon vieux temps de Théophraste Renaudot, et de la réédition de deux volumes de critiques de Lester Bangs et d'une biographie de cet autre dingue pour tout le monde, enfin, dingue, c'est le catalogage facile de ceux qui restent dans les rails, qui disent « bonjour » à la dame et traversent dans les clous, car il reste d'une pertinence jamais égalée sans doute quant à la critique musicale moderne, flairant les escrocs et se moquant du commercial. Lester Bangs, qui ressemble à Franck Zappa et par le physique et par l'excentricité, s'est rarement trompé et était sceptique, entre autres, quant aux mouvements hippies et communautés sous la coupe de gourous ayant toujours de forts besoins sexuels, ceux-ci on le remarque ont toujours une sexualité exigeante, et ce dés les premiers temps du « Summer of love ».

On était loin de l'été de l'amour légendaire, c'était surtout une période de faste pour les dealers et les mâles alphas de base qui pouvaient enfin assumer leur tendance à la phallocratie et surtout à la polygamie, ainsi que le montre sans le vouloir Alain Dister dans son livre de souvenirs et journal des tribulations d'un petit bourgeois friqué au pays des baba-cools. La figure de Lester est légendaire, on le voit, ou plutôt son incarnation par Philip Seymour Hoffman, dans l'excellent « Almost Famous » de Cameron Crowe qui est un comme un souvenir pieux et coloré de ses années de liberté et d'insouciance, peu après tout le monde s'étant souvenu que seul le fric compte vraiment dans la société spectaculaire qui est la nôtre. Finalement, c'est bien cela, c'était l'adolescence de la société hyper-consumériste actuelle, les années soixante et les années soixante-dix.

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Thompson aimait bien tirer au fusil à pompe sur des cibles diverses le soir à la veillée et avait demandé à ce que ses cendres soient projetées d'un canon, ce qui fût fait à Aspen, Colorado. Il multipliait les paradoxes, en avait plein son jardin secret, il était totalement indocile, ce qui me le rend immédiatement sympathique, et aimait bien l'armée, conchiait les conservateurs mais maltraitait aussi les gauchistes balayettes et les libéraux-libertaires bientôt recasés dans les affaires ou dans la pub, quand ce n'est pas dans l'administration. Il aimait bien les années 60 qui pour lui se terminent quelque part avant la fin de la guerre du Vietnam et peu après l'assassinat de Sharon Tate, dont les coupables sont une douzaine de tarés menés par leur gourou dégénéré (pléonasme), une bande de fous dangereux que tout le monde à Beverly Hills laissait entrer dans les domaines ultra-luxueux car c'était « hype » et ça faisait tellement bien pour la clientèle jeune. Hunter a vécu à Cuba, où il a bu beaucoup de rhum et confectionné de nombreux « daïquiris », rhum, sucre, le jus d'un demi citron vert, un peu de marasquin, de la glace pilée, le tout au mixer, servir frappé, et de « Cuba libre », du rhum blanc, du cola, un demi citron vert et là aussi beaucoup de glaçons (Bien sûr la consommation de coquetèles c'est très mââââl), et fait ses premières véritables armes en écriture après quelques articles pour une revue de l'armée américaine où il passe déjà pour un emmerdeur de première doué et sûr de sa valeur. Bien sûr, il n'a jamais eu là-bas de relations hiérarchiques quelconques avec les gradés ou semi-gradés.

Il lui est venu ensuite l'idée stupide quand on connaît la fin de l'histoire (il se fait casser la figure) de vivre avec des « Hell's Angels » peu porté sur l'auto-dérision et la remise en question des certitudes, en plus un « Hell Angel » c'est très suceptible. « La Grande Chasse au Requin » et « Le nouveau Testament Gonzo » rassemblent ses textes et points de vue parus dans différents organes de presse dont « Rolling Stones » et « Newsweek », il y suit les campagnes présidentielles de sa manière toute personnelle. Les années soixante et un peu des années soixante-dix y sont quelques peu démystifiées. On y retrouve les mêmes constatations amusées et un rien désabusées que chez Joan Didion, dont les textes sur ces années là sont tout aussi fabuleux.

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Et dans le même temps il aime autant ces deux décennies, celle des illusions et celle des désillusions, que Philip K. Dick pour qui elles n'ont jamais finies comme il le prétend quand il raconte sa crise mystique de 1974 qui lui inspire « Radio libre Albemuth ». A moins qu'il ne se foute du monde et ait trouvé l'explication la plus abracadabrante qui soit pour justifier sa concupiscence à l'égard de la fille qui lui amenait des calmants de la pharmacie voisine.

Ou pas.

« Las Vegas Parano » est plus sombre que les deux recueils sus-nommés, le livre, censé narrer l'incapacité de Thompson à couvrir une course moto se déroule à Las Vegas, il y détruit une ou deux chambres de palace avec son compère, qui est aussi son avocat (il ne doit pas avoir besoin de beaucoup d'autres clients vu les excentricités du journaliste), ils se droguent et boivent de trop, collent une trouille bleue à un auto-stoppeur plein de bons sentiments. Ils voient des oiseaux de proie au-dessus du désert qui mène à la capitale du Nevada, certains fondent sur leur voiture, une Cadillac de location. Cest bien de mauvaise augure, car finalement ce que finit par décrire l'auteur, c'est l'effondrement progressif de la société des « baby-boomers » et l'avènement du festivisme obligatoire, comme le « kick-off » d'Oprah, le genre d'évènements qu'il aurait détesté : des milliers de personnes se sont rassemblés sur Michigan Avenue à Chicago à l'initiative de la grande prêtresse des talk-show US et ont procédé à une grande effusion grégaro-sentimentale à la noix, on s'embrasse, on s'aime tous, et en plus on passe à la télévision, le même genre d'effusion qu'au moment de l'élection d'Obama ou lors de l'élimination d'un candidat décérébré pendant un loft télévisuel. Le troupeau se drogue à la sentimentalité de masse et a besoin de sa dose de bons sentiments hebdomadaire, au minimum, ensuite, en politique, en religion aussi on aime bien ce genre de grands rassemblements, voire pour rien ou pas grand-chose, ainsi les « flash mobs ». Hunter Thompson rejoindrait Philippe Muray dans sa description de l'« homo festivus » actuel qui fait la fête pour tout et n'importe quoi afin d'éviter, surtout, de réfléchir par lui-même ou de se soucier du reste du monde.

Le ciel javellisé est toujours aussi clair au-dessus du toit en zinc du bureau d'où j'écris. Par les baies vitrées, on voit au loin, derrière ce qui reste vert dans les creux et replis de la vallée de la Seine, un amoncellement d'immeubles aux vitres « mercure » comme les « Ray ban » d'un flic de série « B » américaine, des non-lieux qui grignotent un peu plus chaque jour l'espace. Je ne sombre pourtant pas dans la mélancolie pour autant.

On peut regretter ces époques vécues par Lester Bangs ou Hunter Thompson, où dans les feuilletons ou les films, les héros comme les méchants fumaient comme des pompiers, buvaient comme des trous, ou ne respectaient pas les quotas maintenant obligatoires de didactique bien-pensante que se doit de comporter tout long ou court ou moyen métrage : manger cinq fruits et légumes par jour, affirmer bien clairement que la cigarette c'est mâââl et j'en passe et des meilleures. Les jolies femmes ne se sentaient pas obligées de se torturer pour conserver leur physique pré-pubère, elles avaient des hanches, de la poitrine et n'avaient pas honte d'être callipyges.

Et on peut aussi réinventer le présent.


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