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Balzac : Portraits de Femmes

Par Mmediene

Les femmes de La Comédie Humaine, les plus saillantes du moins, sont souvent redoutablement dangereuses et pour certaines d’entre elles délicieusement immorales. Elles occupent une place de choix dans le monde changeant de la Restauration et de la Monarchie de Juillet que Balzac s’est ingénié à montrer. Cette place est celle du corps, enfin reconnu et accepté par la littérature et ses lecteurs, décrit sans fard dans ses élans, ses manques, ses demandes et ses satisfactions physiques. Balzac parle explicitement des « jouissances d’amour », en clair de l’orgasme.

La parole du corps est, ici, aussi audible que le froissement d’une robe de soie rouge qui s’ouvre et tombe en glissant dans la nuit préparée d’une chambre.

Dans l’impressionnante suite de portraits féminins dressée par l’auteur, apparaissent, comme dans un inventaire social, des visages, des formes et des styles décrits dans la multitude de leurs différences et de leurs contrastes - mais tous investis d’un suprême pouvoir de séduction.

Voyons.

Il y a la digne et aristocratique Mme de Beauséant, la femme abandonnée que l’amour d’un jeune homme réconcilie avec les fêtes inégalées de la chair ; la diaphane et très libre Mme de Maufrigneuse qui croque les fortunes et collectionne les amants ; l’incandescente et insatiable Louise de Chaulieu ; l’irréprochable et néanmoins fautive Mme Jules ; la provinciale et décidée Dinah de la Baudraye que transforme la découverte du plaisir charnel ; l’honnête et malheureuse Honorine ; la mince et nerveuse Lady Dudley qui pratique en France avec audace l’art d’aimer des Anglaises face à la lourde, lente et pieuse Henriette de Mortsauf qui meurt en doutant de Dieu dans le regret de la faute non commise ; Foedora, la femme sans cœur, bouche rouge et corps de marbre froid ; Coralie à la jeunesse sacrifiée et Florine qui saura préserver la sienne : deux actrices entretenues qui sont presque des courtisanes, presque des saintes ; la pragmatique Suzanne qui comprend que ses charmes ne pourront être appréciés et monnayés qu’à Paris ; Ida Gruget, la grisette espiègle et impertinente, qui se jette dans la Seine par amour pour un ancien bagnard vieilli ; Paquita Valdès, l’étrange et voluptueuse fille aux yeux d’or, sorte d’odalisque inventée pour satisfaire les désirs aussi bien des femmes que ceux des hommes ; Esther Gobesck, cette « machine à plaisir », belle de la beauté des femmes de la Bible et ancienne fille à numéro que touche la grâce du véritable amour mais qui, enfermée dans un couvent, regarde le corps nu du Christ avec la convoitise trouble d’une courtisane désœuvrée. Et enfin, pour clore cette galerie loin d’être exhaustive, évoquons la captivante Valérie Marneffe, si magnifiquement perverse, et dont le rôle, dans La Comédie humaine, semble être de perdre les hommes qui croisent sa magnétique chute de rein.

Les plus parfaites de ces femmes n’étant pas les plus sages et les plus laides n’étant pas les plus innocentes, la morale balzacienne en matière d’amour transparaît de façon claire dans les nombreuses pages où il l’évoque.

Brune, blonde ou rousse, mince ou bien en chair comme le voulait le goût de l’époque, mariée civilement ou de la main gauche, séparée ou célibataire, abandonnée ou abandonnante, aristocrate ou bourgeoise, lorette ou grisette, parisienne ou provinciale, sentimentalement attachée à un amant ou faisant de ce sentiment un métier, l’esprit piquant comme une promesse toujours à fleur de sa peau de lait, l’héroïne balzacienne, dans son inconscient défi à l’ordre social de son temps, provoque, par la force de sa présence, le trouble, le désir, la passion et, fatalement, leur envers : le désamour, l’indifférence, la haine et la mort.

« Toute femme ment » affirme Balzac dans Ferragus. Ce trait de caractère qui prédisposerait la femme au mensonge ne tient pas, comme voulait le faire croire la pensée bourgeoise, à sa nature mais au statut rigide que le code civil lui imposait. La femme ment, explique l’auteur, parce qu’elle n’a dramatiquement pas le choix.

Ce credo simple, énoncé dans presque chaque histoire racontée, résume le destin de ce monde séduisant et parfumé que l’écrivain dépeint avec une gourmandise qui en dit long sur ses propres appétits.


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LES COMMENTAIRES (3)

Par La lectrice
posté le 24 juin à 12:36
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Belle mise en bouche de l'univers balzacien. Si vous me le demandiez, je vous suivrai jusqu'au bout...

Par  Mmediene
posté le 14 juin à 12:33
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J'aime beaucoup ce que vous faites. Merci

Par La Madrilène
posté le 16 mai à 11:29
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On dirait qus Balzac parle de mes multiples moi.

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