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Adèle Blanc-Sec - film et BD : une comparaison

Publié le 14 avril 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Adèle Blanc-Sec – Du vrai, les albums, et du frelaté, le film

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J'ai découvert Adèle il y a longtemps, j'ai commencé par « le Savant Fou », le troisième tome, juste après avoir lu plusieurs romans de Jules Verne, Jacques Tardi y liait une subtile dérision à la fantaisie et au romantisme du roman-feuilleton, je m'étonne d'ailleurs que le scénario ne conserve pas plus d'éléments d'« Adèle et la Bête » qui étaient largement moins anecdotiques, je songe par exemple à l'histoire d'amour d'Adèle avec Lucien Ripol, le cambrioleur. Et Adèle est une héroïne, nom de Zeus, ce qui donnait largement plus de piment aux histoires qui étaient déjà de ce fait à des années lumières des sagas pour enfants sages et des tribulations scientifico-apocalyptiques de célibataires anglais imaginées par Jacobs, Blake et Mortimer, que Tardi a failli reprendre, ou des aventures d'un autre célibataire endurci, Tintin. Je lui dois quelques unes de mes premières émotions esthétiques et sensuelles ; c'est comme les films découverts au cinéma à l'adolescence, beaucoup allaient voir par exemple « Riz amer » pour les bas de Silvana Mangano dans les années 50, il n'y allait pas pour le néo-réalisme. Ce qui amusait n'était pas de toute façon ce que racontait Tardi, mais l'ambiance, et aussi l'irrespect total envers les institutions. Grâce à lui j'ai commencé à entrer dans l'âge adulte et j'ai appris à avoir un peu plus de recul quant aux évènements historiques dont la Première Vraie Boucherie Mondiale qui n'a pas été suffisante, les mêmes protagonistes ayant remis le couvert vingt ans plus tard, sujet qui passionne le dessinateur qui en dit ceci : "J'ai entendu parler de la Grande Guerre, à l'âge de cinq ou six ans, par ma grand-mère. J'ai très vite voulu en savoir plus. Ce qu'elle me racontait avait trait au quotidien dans les tranchées. Je faisais des cauchemars, mais j'étais proprement fasciné. Par la suite, j'ai vu des photos et mon désir de dessiner cette guerre en a été accru." Dans les aventures d'Adèle, la première Guerre a d'ailleurs un rôle central.

Tardi découvre les bandes dessinées grâce à un camarade qui lui glisse le journal « Tintin » sous la clôture du jardin. étudie à l'École des Beaux Arts de Lyon, puis monte « ensuite » aux Arts Décoratifs de Paris, Il fait ses débuts, en 1969, dans l'hebdomadaire « Pilote » comme beaucoup d'autres auteurs de BD découverts par Goscinny. En 1972 paraît sa première longue histoire, « Rumeurs sur le Rouergue », écrit par Pierre Christin. Se cherchant, explorant différents styles de dessin et de thèmes, il livre plusieurs récits incomplets, il publie chez Dargaud, en 1974, « Adieu Brindavoine » qui naît donc avant la série d'« Adèle Blanc-Sec », puis « Le Démon des Glaces », une histoire très « julesvernienne ». Plus tard, il construira des passerelles entre toutes ses histoires. Parallèlement à sa série fétiche, Il ne cesse d'évoluer et d'enrichir sa démarche artistique, avec entre autres « Griffu », très fellinien dans son inspiration, ce qui n'est pas un hasard, (sur un scénario de Manchette, sorti chez Dargaud, en 1982, réédité en 1996 chez Casterman), « Ici Même », plus poétique, (scénario de Jean-Claude Forest, prépublié dans le mensuel « A Suivre » en 1978, et édité chez Casterman en 1979); « Le Trou d'Obus » publié en 1984 à l'Imagerie Pellerin, le célèbre Éditeur des Images d'Épinal, bien que ce ne soit pas vraiment de l'imagerie d'Épinal traditionnelle ; et l'excellent « Tueur de Cafards » (scénario B. Legrand, chez Casterman, 1984). En 1982, il adapte le fameux roman policier de Léo Malet, « Brouillard au Pont de Tolbiac », et en 1988, il poursuit avec « 120, Rue de la Gare » suivi en 1996 de « Casse-pipe à la Nation » qui semble être plus un travail de commande qu'une relecture enthousiaste de Léo Malet. Il réalise un de ses rêves en illustrant de quelques six cents dessins en noir et blanc l'œuvre puissante et majeure de Louis-Ferdinand Céline, « Voyage au bout de la Nuit » (Éditions Futuropolis/Gallimard). Cette publication rencontre un succès formidable et Jacques TARDI illustre alors successivement dans la même collection, deux autres ouvrages de Céline: Casse-Pipe (1989), et Mort à Crédit (1991). Personnellement, je trouve qu'il est permis de préférer largement les albums d'après Léo Malet et la série des « Adèles », beaucoup moins chichiteux selon moi. Il a été impressionné par son sujet et marque trop de déférence.

J'avais emprunté « le Savant Fou » à la bibliothèque de mon collège, affrontant sans trop de scrupules le regard réprobateur de la maîtresse des lieux qui désapprouvaient éclectisme de mes lectures. Déjà j'avais horreur des bouquins didactiquement civiques z-et engagés, se proposant de faire l'éducation des masses dés la petite enfance, que les masses soient d'accord ou pas. Et j'ai fini par lire et relire très souvent la plupart des chapitres des aventures d'« Adèle » qui s'arrêtaient au « Secret de la Salamandre », qui met en vedette Lucien Brindavoine, dans lequel on ne la voit que deux ou trois cases à la fin, ou dormant dans la glace.

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Dans les aventures d'Adèle Blanc-Sec, les flics, et pas seulement Caponi (je m'étonne qu'il n'ait pas gardé son prénom originel qui est Léonce et non Albert), sont des abrutis finis, tout comme les truands il faut dire. Mais, nuance de taille avec le film, ce sont des abrutis un peu complexes, et pas seulement monocouche, dans le film, Caponi est un « auguste » qui ne pense qu'à manger (je suis sûr qu'il ne mange même pas cinq fruits et légumes par jour l'inconscient). Les préfets de police sont des fous sanguinaires, quand ils ne sont pas gourous de secte, les scientifiques sont sadiques et sans conscience, et érotomanes, et les monstres sont plus humains que tout ce beau monde. Le détective qui pourrait être un héros, Simon Flageolet, est un pleutre qui finit indic. L'intrigue foisonnante des albums est très simplifiée, sombrant même dans le simplisme très enfantin ou plutôt infantile du style Harry Potter avec le dressage du ptérodactyle, dont les effets spéciaux sont en plus, cerise sur le gâteau, plus ou moins ratés. Il faut bien vendre des figurines qui plaisent aux clients des chaînes de junk food qui font la publicité du film. Certains critiques qui aiment bien les histoires simples, beaucoup souffre de microcéphalie, trouvent que c'est encore trop compliqué pour eux et pour les gosses. Cela permet certainement de vendre le film aux distributeurs et aux annonceurs, et de rameuter les brouteurs de « pop-corn » dans les salles. Le film raconte l'histoire d'Adèle Blanc-Sec, jeune journaliste intrépide, qui est présentée comme prête à tout pour arriver à ses fins, la principale étant de guérir sa soeur, y compris débarquer en Égypte et se retrouver aux prises avec bandits égyptiens. Au même moment à Paris, c'est la panique à cause de l'apparent réveil d'un ptérodactyle qui terrorise la capitale.

En un temps que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître... », on connaît la suite, on pouvait faire du cognac « 3 étoiles » avec de la sciure, de l'alcool à brûler et quelques pneus, maintenant, ça ne passe plus car l'estomac ne résiste pas; « Adèle Blanc-Sec » le film c'est un peu comme ce « 3 étoiles » frelaté, le produit fini a presque le goût, la couleur et l'odeur, mais c'est du frelaté de première classe même si le long-métrage a la caution du créateur du personnage. Certes, Louise Bourgoin a la silhouette d'Adèle et plus ou moins les expressions, mais elle n'en pas la personnalité ni le charisme et surjoue ses émotions. Et à la fin, on a l'impression que son personnage est interchangeable avec celui de sa sœur Agathe. De fait, elle est toujours dans la peau de la « miss Météo » de Canal qui fait des sketchs marrants (sic) et sans prétentions pour parler du temps qu'il fait. A un moment, pourtant, on voit passer en caméo une comédienne qui aurait pu prendre le rôle sans problèmes, avec plus de classe, de second degré et de fantaisie, c'est Frédérique Bel qui joue la « cocotte » qui assiste à l'exécution du professeur Espérandieu. Elle a le grain de folie diffus en plus qui en ferait vraiment l'incarnation du personnage de Tardi. Peut-être était-elle moins malléable dans le rôle que Louise Bourgoin ? Le problème est finalement que si le film a pu saisir la lettre des albums, il n'en saisit pas l'esprit. Cependant, il a au moins un avantage, il amènera peut-être quelques adolescents à découvrir Tardi...

Amaury Watremez

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