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"Physiologie des lunettes noires"

Publié le 15 avril 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Lunettes noires et miroirs de l'âme

Les lunettes noires protègent du soleil du réel

« Tu es le soleil de ma vie » Sacha Distel à Brigitte Bardot est une des citations que son auteur met ironiquement en exergue de ce petit livre, le dernier de Jérôme Leroy. Il le dédie également à Marcello Mastroianni dans la Dolce Vita qui porte des lunettes noires tout au long du film pour ne pas montrer son immense lassitude et son mépris de la vacuité intellectuelle des parasites mondains qu'il doit fréquenter de part son métier.

Je l'ai lu d'une traite, affalé sur mon canapé, en fond sonore, j'écoutais du Jazz, Thelonious Monk, et sa subtile dérision. Il n'y avait rien à la télévision, c'était donc la soirée parfaite pour lire et terminer cet opuscule qui traite de la physiologie des lunettes noires. J'ai fait un lapsus évocateur en le demandant à mon dealer de livres habituel, ou plutôt ma « dealeuse » car c'est une dame, qui a ronchonné comme à chaque fois que je lui demande un livre au titre impossible, puisque j'ai appelé ce livre, Mystique des lunettes noires. Je ne me trompais pas tant que ça, il s'agit bien de mystique aussi, et d'eschatologie.

Et bien sûr, plus personnellement, je l'ai lu pour avoir comme un ersatz de conversation avec Jérôme, qui est mon « meilleur ennemi ». Ce livre ressemble à celles que nous avions chez lui, avec des amis, au mitan de la nuit, après plusieurs verres d'excellent vin car il a un goût très sûr sur la question. Il y a dans ce livre des remarques d'une grande finesse sur son ancienne corporation, sur la société en général, sur le monde qui vient. Jérôme Leroy semble retenir parfois ses élans réactionnaires, en s'affirmant communiste, j'ai compris pour quelles raisons grâce à ce livre.

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C'est assez simple, on ne renie pas sa jeunesse et sa jeunesse c'est l'URSS, et son premier amour rencontré là-bas, et l'expérience d'une enfance heureuse grâce à des convictions finalement généreuses comme il le pense, le bonheur de cette enfance n'ayant rien à voir selon moi avec ces idéaux mais avec la sensibilité et la générosité intrinsèque des parents, ceux-ci fussent-ils d'infâmes réacs aux yeux de la bien-pensance. J'aime bien qu'un chapitre démystifie toute cette mythologie autour de l'écrivain forcément cancre et maudit, j'aime bien ce qui est dit de Simenon, excellent raconteur d'humanité, et comme le lit Leroy, « nous sommes tous des personnages de Simenon à un moment ou un autre ». Comme lui j'étais aussi plutôt un premier de la classe dévorant les livres par crainte d'affronter le monde, et rêvant d'autre chose. J'ai beaucoup apprécié la description de son passage chez Ardisson dans « Lunettes noires pour nuits blanches » et sa difficulté à jouer la comédie de l'auteur blasé et déjà branchouille, personnage avec lequel il aurait aimé qu'on le confonde. Je trouve intéressant que finalement ce qu'il en dit montre qu'il est finalement devenu ce masque, derrière les lunettes noires qui l'avaient jusque là protégé de la médiocrité du réel.

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C'est encore une chose que nous partageons, cette nostalgie originelle de l'enfance et du sein maternel. Les personnes douées d'une grande sensibilité savent rarement mener une petite vie bien tranquille, bien normale, dans un cadre ordinaire qu'elles trouveront étriqués. On peut croire que finalement les écrivains, et les créateurs en général, sont des anciens gamins mal dans leur peau, et qu'ils restent en somme des névrosés, mais ce qu'ils en tirent, ce qu'ils font de leurs blessures est mille fois plus précieux que, au hasard, le positivisme pénible de notre époque.

Les lunettes noires ne protègent pas des blessures de l'existence

Riant à de nombreuses reprises et appréciant le contenu des premiers chapitres, appréciant la plupart des références que je partage avec l'auteur, j'ai également ressenti une grande amertume quand il a parlé d'Odrey Odéon dont j'ai été également amoureux, fou amoureux, malgré sa détresse et sa folie, et dont je me suis sevré brutalement pour ne pas souffrir plus. Odrey Odéon portait des lunettes noires en toutes circonstances, ou presque. Elle ressemblait à Audrey Hepburn, en particulier dans dans Petit Déjeuner chez Tiffany, on entend encore « Moon River » à la guitare , l'auteur l'évoque, en robe Givenchy et chapeau Ballenciaga, devant la boutique du célèbre bijoutier les petits matins après des nuits de vertiges et de fêtes absurdes, c'est très beau quand c'est au cinéma, dans la vie, on a mal, et ça fait souffrir longtemps. Odrey Odéon appelait ses lunettes noires ses « odreys » par jeu, et aussi par dérision, ainsi que le souligne Jérôme Leroy.

Odrey et moi buvions du vin dans un bistro à l'ancienne du quartier du Faubourg Saint Antoine, un endroit secret encore peu infesté par les bourgeois libéraux-libertaires, il y avait une photo d'Antoine Blondin au dessus du zinc, nous étions en bonne compagnie. Après, je n'y suis jamais retourné, car je ne faisais que rêver cet endroit, je ne le voyais pas tel que. Comme tous les faux cyniques, les sarcastiques qui ont besoin de se protéger, je jouais la comédie, et cela a presque marché, un soir, un seul, je l'ai prise dans mes bras, j'ai croisé son regard, sans les lunettes, elle a dit : « Finalement tu es timide » et c'était tout. Je dois avouer tout simplement que l'abîme entraperçu derrière son regard m'a fait terriblement peur.

Moi qui me voyais comme Georges Peppard dans le film avec sa quasi-homonyme !

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Les lumières de Bastille tourbillonnaient, cela dit plutôt que dans un roman de Truman Capote, j'étais dans un Lelouch, mêmes clichés romantiques à la noix et j'entendais presque Nicole Croisille, je perçus donc rapidement la dérision de la situation, bien malgré moi. J'aurais voulu croire en la possibilité d'un amour. Je n'aime pas avoir le peu de lucidité que j'ai, ou le sens du grotesque (une petite bombonne comme moi avec Jean Seberg ou Audrey Hepburn, voilà qui laisserait toujours un doute), ou celui de la vérité, je souhaiterai parfois me tromper complètement sur ce que je ressens et je compris une chose sur elle.

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Elle sombrait progressivement. Il n'y avait pas de mystère, pas de jeune femme en détresse.

Et je réalisais de même que je ne suis jamais lucide quand je tombe amoureux, suprême ironie. Pourtant, j'en étais conscient auparavant.

Cette évocation d'Odrey, tendre et impitoyable, a éveillé également en moi le souvenir de quelqu'un que j'appellerai Anna Saint-Michel, qui ressemblait, elle, à Anna Karina, qu'évoque aussi ce livre, le même genre qu'Odrey Odéon. Enfin, je trouve que c'est le meilleur livre de Jérôme depuis longtemps qui parle de choses très futiles, mais finalement qui s'avèrent fondamentales. C'est la futilité qui fait le ciment d'une société, les petites choses qui nous paraissent anodines, mais que plus tard on se rappelle car on sait alors que c'est un bonheur infini que l'on a perdu, ou l'idée d'un bonheur infini, une fiction. Odrey était une fiction, Anna Saint-Michel était une fiction, elle aussi portait des wayfarers, et elle s'habillait en noir quand elle sortait « dans le monde ». C'était une femme-enfant vulnérable et dure, une petite fille gâtée et paumée à la fois. Elle détestait qu'on la comprenne, elle ne voulait surtout pas qu'on la voit telle qu'elle était car ne s'aimant pas.

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Les lunettes noires ne protègent pas de la tentation de l'acédie

Il est pourtant étrange que ce livre résonne ainsi en moi. Concrètement, je suis à l'exact opposé des opinions et certitudes de l'auteur. Je suis un accro du réel, pour mieux le détester, le réel est pour lui un cauchemar ; je suis caustique, un peu cynique et sarcastique, Jérôme croit que la nature humaine est « répressible » et que l'on peut espérer un nouveau monde plus juste et plus beau bientôt. A l'inverse de Jérôme Leroy, je crois en Dieu, je crois que Lui seul peut inspirer l'amour aux êtres humains, qui en sont incapables tous seuls, se leurrant continuellement qui sur une apparence, qui sur un statut social, et je ne crois au bout du compte en rien d'autres, ou si peu.

Je ne suis pas sûr qu'il en soit autant persuadé il est vrai, de l'imminence d'une « nouvelle » humanité plus heureuse, d'un Age d'or, parlant également beaucoup de la fin du monde qui lui semble à peu près certaine dans quelques temps, bientôt, si le temps le permet.

Des deux je me demande souvent si ce n'est pas moi le plus sadien au bout du compte. Ainsi qu'il l'affirme dans un article sur l'étranger de Camus : « Mais il y a en effet un air de parenté troublant entre tous ces petits frères de la désolation, ces compagnons de l’acédie », que nous sommes tous deux, tous deux bien contre notre gré. Je retiens aussi cette phrase que je partage entièrement : « Cette banalité du mal va de pair avec une inappétence foncière, une indifférence aux sentiments du commun des mortels ».Il est quand même dans ce livre des formules que je trouve, disons, délicates ; ainsi l'auteur se dit « gueule de droite » et « cœur rouge ». Tu sais très bien, mon cher Jérôme, que le cœur n'est pas forcément de gauche, je ne vais pas te ressortir les histoires de monopole sur cet organe.

Amaury Watremez

Physiologie des lunettes noires

de Jérôme Leroy aux Éditions des Mille et Une Nuits (12 euros)


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