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Comment distinguer un vrai rebelle d'un faux

Publié le 23 avril 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Vrai rebelle, Faux rebelle ? - Dijan, Jourde et Naulleau

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Dédié en toute cordialité à un éditeur courageux qui m'a inspiré cette note et m'a donné envie de me coltiner au sujet bien que nous ne soyons absolument pas d'accord sur le sujet.

Pierre Jourde a écrit sur son blog une excellente critique à mon avis du dernier livre de Dijan, Incidences, ce Brett Easton Ellis en version avec édulcorants, dans la lignée du Jourde et Naulleau, mais aussi du Petit déjeuner chez Tyrannie. Il a la plume incisive et précise car il a lu les livres dont il parle. Il s'en est souvent pris plein la tête du fait de ses descentes en flammes avec son compère Naulleau. Il lui arrive de mettre les pieds dans le plat de manière directe : en écrivant par exemple un roman décrivant en toute inconscience et de manière cinglante des péquenots du village rural où il habite, se faisant caillasser pour la peine, pour être lucide et dire la vérité. On pourrait croire que tous deux sont revenus au paddock, l'un écrivant maintenat à « Elle », qui n'est certes pas un magasine réputé pour son irrévérence, et l'autre sévissant chez Ruquier et sur « TPS Star » qui n'est pas exactement une télé pirate.

On est en droit de les soupçonner de rentrer dans le rang, d'être tous deux des rebelles de salon, des subversifs officiels qui joueraient leur rôle de trublions pour gagner du bon pognon. On les perçoit arrivistes et revanchards, censeurs et provocateurs, provinciaux jaloux des auteurs parisiens, voulant se faire remarquer pour atteindre au nadir de la célébrité littéraire et "gagner leur strapontin", c'est ainsi que sont souvent qualifiés ses deux auteurs ainsi que tous ceux qui osent s'opposer à l'arbitraire d'une élite culturelle auto-proclamées.

Tout le monde ne peut pas être Léon Bloy, poursuivi toute sa vie par les créanciers, Georges Orwell, ou Baudelaire qui était quand même un héritier fortuné, ou Philip K. Dick qui devait écrire sans arrêt pour gagner un peu sa vie, ou Bukovski qui ne fut découvert que tardivement, ou dans un autre style, et comme il l'écrit, il est ravi d'être enfin reconnu par le grand-public, même s'il ne peut s'empêcher de tout foutre en l'air lors de son passage à « Apostrophes » , Jean-Edern Hallier voire Marc-Édouard Nabe qui aimerait bien qu'on le prenne pour un poète maudit 2.0, tout comme le précédent, ce qu'il n'est pas, ce qui ne veut pas dire bien sûr qu'il est dénué de talent, ou Edern qui écrivit de très belles pages sur le désert.

Je ne suis pas sûr du tout que les poètes maudits ou les écrivains dans la dèche écrivent forcément très bien quand ils étaient au fond de l'abîme de la dèche, dans la dèche on pense surtout à survivre, à manger et à garder un toit au-dessus de sa tête.

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La bohème n'a qu'un temps, elle ne mène pas forcément au talent, tout comme les paradis artificiels et même les génies, comme Arthur Rimbaud, en ont marre au bout d'un moment. Peut-on également reprocher à Jourde ou Naulleau d'être ambitieux et de vouloir être lus ou entendus par le plus grand nombre ? Je ne crois pas. Je trouve que ce genre d'ambition n'est pas exactement un défaut, surtout si l'on a quelque chose à dire, ou à partager avec les autres. Je songe aussi à cet éditeur lillois, X..., qui m'assurait au Salon du Livre être très « modeste », vouloir rester dans les marges, qui affirmait ne pas vouloir que l'on parle de lui et dont le catalogue se composait de ses six romans et recueils de poésie moderne, un livre de X.., édité par X.. sur une idée de X.. illustré par des photos de X.. . Pour quelqu'un qui prétendait rester « humble », ça faisait mauvais genre. Il eut la chance quelques temps après d'être édité au Mercure de France, ce qu'étrangement il ne refusat point.

Je pense aussi que l'humilité n'est pas la première vertu des écrivains, des écriveurs ou des écrivaillons, sinon ils ne coucheraient pas sur le papier ou un traitement de textes ce qui leur vient à l'esprit. Jourde et Naulleau sont maintenant en haut de la pyramide, après avoir été des soutiers de l'édition et de l'écriture, Béni soient-ils par le Très Haut le Miséricordieux pour leur réussite après tout. Et puis lire la prose de bons apôtres jouant la comédie de la France d'en bas, simple, pas intello, car les intellectuels seraient tous des prétentieux, tout comme les personnes qui ont peu lu.

Nous qui écrivons sur le net, blog ou articles, nous faisons également partie du système à notre échelle. Ce serait bien sûr tellement romanesque si mes articles circulaient sous le manteau, ronéotypés sur une vieille machine en douce, dans ma cave, avec un compagnon de résistance faisant le guet en haut de l'escalier, le tout c'est d'être conscient du jeu et de ne pas compromettre pour autant son intégrité, ce qui est possible. Jourde n'aime pas Dijan, il l'écrit et argumente, de même pour Marie D., Emmanuelle Berheim, et d'autres cibles.

Cependant, notre époque tout en faisant mine de les encourager déteste ceux qui vont contre le vent, contre l'allégeance obligatoire aux présupposés en vogue, ceux qui remontent contre le courant ou ne suivent pas les têtes de bétail du troupeau sont toujours considérés comme méchants, aigris, jaloux, envieux et j'en passe. La dérision semble bien pourtant reine alors qu'il ne s'agit que d'une version frelatée, on tire la plupart du temps sur les mêmes cibles et on fait dans le citoyennement didactique, le consensus vaguement humanitariste : le racisme c'est pas bien, la violence c'est pas bô, et le multicultureux c'est super.

C'est mâââl de critiquer en nos temps rose-bonbon, c'est mâââl de dire du mal sous nos cieux de progrés, alors que selon les codes de conduite actuelles, en cas de tentation de critique, ou de réflexion personnelle, il vaut mieux penser à autre chose, mettre en avant des choses positives, mettre des bonnes nouvelles dans le journal. Mais ainsi sont les emmerdeurs, les empêcheurs de tourner en rond, ils mettent le doigt là où ça fait mal, ils ne veulent pas cacher la connerie d'un paravent pudique, ils s'en moquent pour l'épuiser et la combattre. Et je trouve que c'est hautement salutaire, même si c'est de l'intérieur. Je connais Pierre Jourde et Éric Naulleau, depuis Petit déjeuner chez Tyrannie, que j'avais défendu avec d'autres sur le site zazieweb.fr qui bien que souvent édulcoré et bien sage n'en permettait pas moins de faire entendre parfois des voix discordantes sur la littérature actuelle. Le premier était alors seulement prof, le deuxième était petit éditeur indépendant qui vivotait. J'ai discuté avec lui il y a quelques mois déjà de la possibilité ou non de conserver sa discordance même en étant intégrés au monde médiatique, il m'a rappellé avec justesse qu'il continuait à faire découvrir par son travail éditorial aux « Éditions des péninsules » des auteurs des pays de l'Est, en particulier de Bulgarie, en les traduisant et en les diffusant largement, ce que sa nouvelle notoriété lui permettait de faire plus confortablement.

Dans le Jourde et Naulleau, à mon avis une lecture indispensable, Il est question de Christine Angot et de sa fascination pour les excréments, ainsi que de la répétition des mots dans son oeuvre, on part à la recherche des propositions de subordination chez Emmanuelle Bernheim, ils se moquent de l'égocentrisme qu'ils sentent dans les écrits de Philippe Labro comme de ceux de Bernard Henry Lévy qualifié de clown blanc « qui ne vérifie pas ses sources », des métaphores un rien pompeuses de Dominique de Villepin, on raille les insuffisances de Sollers, premier des dilettantes, le franglais "hype" et branchouille de Guillaume Dustan, des clichés déversés par tombereaux d'Alexandre Jardin ou des symboles employés par Camille Laurens ou Madeleine Chapsal. Et finalement, l'on finit par comprendre que Naulleau et Jourde ne sont rien d'autres que des lecteurs exigeants au fond.

Dans le concert actuel de louanges, de révérence et d'allégeance béate du plus grand nombre aux tenants du pouvoir et à leurs thuriféraires, les contradicteurs sont considérés comme des types méchants, des salauds alors qu'ils ne sont que lucides. Quand une "vedette" de la télévision, du cinéma ou de la chanson, vient vendre sa camelote livresque, certes plus intéressante financièrement pour les éditeurs que des manuscrits littérairement plus riches, des auteurs qui essaient de caser leurs petites histoires ça rapporte moins qu'une stââr qui narre par le menu ses coucheries ou énumère ses émotions à grandes eaux, elle refuse de se confronter avec un peu de recul à son travail, quand elle a écrit le livre, refuse tout regard critique car elle a gagné un peu de fric et pense que cela lui permet d'être absoute de l'éventuelle médiocrité de son livre. Le pire est que ces vedettes sont généralement défendues becs et ongles par le public qui ne rêve que d'une chose, gagner autant de fric, être célèbre même pour rien. On confond médiocrité et simplicité, culture et prétentions, sincérité et sensiblerie ou pleurnicheries. On ne veut plus de hiérarchie du goût. C'est à tout les niveaux, aucun privilégié n'acceptant de se remettre en cause, et avec lui ses privilèges, ou le clientèlisme dont il a bénéficié, de toutes façons ceux qui le reprocheraient, ce n'est rien que des jaloux.

Les espaces de liberté, hors des normes, comme ce site, sont déjà une réponse, loin des forums littéraires alibis pour de grandes maisons d'édition ou des libraires virtuels sur le web. On verra d'ailleurs, pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, que les vrais censeurs sont toujours ailleurs, à d'autres endroits que ceux que l'on attendrait, qu'ils accusent souvent leurs contradicteurs de maladie mentale (il faut être fous pour les contredire ?) ou d'être mal dans leur peau, ou complexés, de méchants drôles perturbés en l'occurence.

Amaury Watremez

Le Jourde et Naulleau : Précis de littérature du XXIe siècle, par Pierre Jourde et Éric Naulleau

Chez Mots et Cie collection Humour (13 Euros 40)

et on pourra lire aussi avec profit

Le cadavre bouge encore. Précis de réanimation littéraire : Auteur : Pierre Bottura, Oliver Rohé, Bernard Quiriny, Juliette Joste chez 10/18, recueil de textes sorti en 2004 (11 Euros)

Deux affiches cinéphiliquement honteuses en illustrations


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