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L'ironie du sort de la mode ironique

Publié le 26 avril 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

00791184-photo-affiche-l-ironie-du-sort.jpgActuellement, le « héros » le plus populaire du petit écran, le docteur House, est un sale type odieux, car disant toujours la vérité et ce qu'il pense, ne se trompant que rarement sur les motivations profondes de son entourage, et perçant à jour les mensonges et les hypocrisies de ses patients. Le public prétend le trouver séduisant, il en est même qui prétendent en vouloi comme ami, alors que dans la vie, ils le trouveraient parfaitement insupportable. Il constitue en fait un alibi, quelqu'un qui aime la vérité, qui déchire les masques, qui se moque des conventions les plus ridicules, c'est bien, mais dans la fiction. C'est un héros qui vaut le détour : cultivé, c'est rare dans les séries américaines, cynique, sarcastique, se fichant totalement de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une autorité et pourtant ayant la passion de guérir ses malades.

Pendant deux ou trois décennies, un des chanteurs les plus appréciés des baby-boomers fut Gainsbourg, qui se trouvait laid, qui était cynique, sarcastique et pourtant un séducteur, gràce à sa blessure qui transformait beaucoup de femmes qu'il croisait en infirmière prête à se dévouer pour lui. La blessure qui se porte en sautoir est extrêmement séduisante, mais pour que ça fonctionne, il faut qu'elle soit authentique, dans le cas de Benjamin Biolay par exemple, c'est du toc, on le voit tout de suite. Gainsbourg pratiquait l'ironie et la dérision car ce qui lui a permis de connaître le succès, la chanson, était pour lui un divertissement, un art mineur « pour des mineures », suprême ironie du sort. Depuis, pour plaire aux filles, les laiderons aux yeux du monde ne se rasent plus et ne se lavent plus qu'un jour sur trois, prononcent quelques lieux communs sur un ton hâtif pour les faire passer pour des saillies définitives, en s'imaginant que cela suffit.

Quand on revient au réel, la plupart préfère se soumettre aux conventions car c'est quand même largement plus confortable.

Comme je suis un bon élève ou du moins je l'étais, je procéderai avec méthode, ou du moins j'essaierai. Il y a donc au moins trois définitions possibles de l'ironie en préambule.

Dans le dictionnaire, l'ironie consiste à affirmer le contraire de ce que l'on veut faire entendre.

C'est dur à comprendre à notre époque de premier degré roi, de larmes en prime-time, et d'effusions en gros plan. Et notre société vit dans une fiction continuelle, on lui présente comme fondamentaux des évènements mineurs, on la manipule et le pire est qu'elle aime ça, que cela lui plaît. Cette fiction l'amène à vivre dans ce qui n'est qu'une aliénation, et personne ne veut entendre raison et réaliser que tout ce barnum médiatique, politique et économique n'a rien de réel, l'ironie permet de voir les choses en face, de les affronter, d'en percevoir la dérision et le grotesque. C'est l'imbécile qui court après le bonheur sans questions, qui ressemble plutôt à la félicité de la bête de somme contente d'avoir du fourrage et à manger, pour être heureux sans remords, vivre au jour le jour sans réfléchir aux conséquences de ses actes, penser à se réaliser, à développer son « capital santé », son « capital vie », son « capital humour », manger cinq fruits et légumes par jour car ce qui fait du bien à l'intérieur se voit à l'extérieur et l'extérieur est tout ce qui compte.

Avoir par contre le sens de la dérision, et saisir l'ironie des évènements, c'est prendre le risque de voir très vite ce qu'il y a derrière le décor, les mensonges, c'est prendre le risque d'être lucide somme toute. Cela peut rendre malheureux, car derrière les attitudes d'un enfant, ou d'un adolescent, on voit tout de suite l'adulte qu'il sera, ou inversement derrière l'adulte on devine l'enfance mal vécue, les complexes, la douleur cachée parfois. Derrière le personnage, le sens du dérisoire permet d'apercevoir la vraie personne : ainsi une femme dite « libre » peut cacher une petite bourgeoise avec des envies de charentaises et d'une vie popote, ce qui est légitime, un petit gros peut avoir des envies d'aventures romantiques, un type avec des oreilles maxi-feuillues s'avérer être un virtuose de la langue française et de la musique, et un couple moderne peut vite sombrer dans le vaudeville à l'ancienne, chacun jouant la passion et allant voir ailleurs la plupart du temps.

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Ce qui est triste c'est que ce genre de discernement des caractères est la plupart du temps juste, et la comédie que joue la plupart des personnes, fausse si ce n'est grotesque. La vie est souvent une comédie absurde, dit comme ça, ça ressemble à un cliché, mais c'est le cas, et j'ajoute qu'elle ressemble à une comédie de Ionesco, le langage, les conversations y sont généralement un long catalogue de lieux communs et de banalités que les nouveaux médias répandent un peu plus, le tout menant à une standardisation souhaitée des esprits, l'humanité rêvant de s'uniformiser croyant qu'elle éliminera ainsi la souffrance et le mal. Nous jouons tous un rôle, celui que l'on croit obligatoire, avec tout ses corollaires, les atrabilaires de même.

Quant à la perception de l'ironie dans la société actuelle, je me demande parfois si nous ne sommes pas déjà dans le fantasme d'un personnage d'un roman de Philip K. Dick dont je rappelle l'argument : cinq personnes sont coincées dans un accélérateur de particules qui explose alors qu'elles le visitent. La conséquence est que chacun d'entre eux peut ainsi matérialiser sa propre vision du monde, issue de leurs névroses, de leurs blocages, de leurs peurs. J'ai le sentiment que nous vivons dans celui de la dame patronnesse du récit, puritaine mais moderne, se voulant rationnelle et complètement paranoïaque ; les maisons sont rose bonbons, et bleu fuchsia, le centre des villes est construit partout sur le même modèle, autant de non-lieux à perte de vue, les femmes sont en robe d'été comme dans des pubs pour breaks familiaux et les hommes ont tous une chemisette, une coupe en brosse, une cravate noire et des stylos qui dépassent de la poche de poitrine. Progressivement, ce monde se dégrade et l'on s'aperçoit que les êtres humains y sont petit à petit assexués, ils n'ont plus de sexe du tout, ceux qui pensent différemment subissent un sort atroce. Comme les quatre autres, il finit bien sûr par s'effondrer sous le poids de tant de psychose.

Ma définition de l'ironie serait plutôt celle-ci : « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » de Maurice Barrès (extrait de Sous l'œil des barbares). Barrés savait détecter chez l'autre l'imbécilité dés le premier coup d'œil, il laissait une petite chance, puis n'écoutait plus. Léon Daudet le décrit pliant ses longues jambes dans un fauteuil « club » de l'Assemblée Nationale, acceptant avec courtoisie de discuter avec les quémandeurs et les journaleux, les collègues d'hémicycles, les disciples en attente de leçons.

Henri de Régnier définit quant à lui le côté séducteur de l'ironie, qui est aussi dangereux : « Les femmes préfèrent la brutalité à l'ironie. Le brutal se met nettement dans son tort à leur égard ; l'ironiste les met en méfiance vis-à-vis d'elles-mêmes et cela ne pardonne pas. » (Extrait de Lui ou les Femmes et l'Amour). Les femmes sont comme Sainte Beuve pour qui l'ironiste est un lâche, et selon lui « De toutes les dispositions de l'esprit, l'ironie est la moins intelligente ». Notre époque est comme Sainte-Beuve, elle déteste le second degré, ce qui demande un peu d'intelligence pour comprendre, les phrases qui ont un double ou un triple sens, les personnes se moquant du monde et qui refusent de se soumettre aux diktats à la mode. Elle se méfie de la dérision et du cynisme, elle n'aime pas ce qui va contre le consensus mou vaguement humanitariste en vogue.

A ce propos, c'est quand même plutôt amusant la définition de Sainte Beuve, lui qui fut par ailleurs un grand ironiste et incapable de créer quoi que ce soit, faisant son métier de critiquer la création des autres.

Ce qui est réellement ironique.

C'est encore l'ironie du sort : Gainsbourg, Sainte-Beuve, même combat.

Exprimer son ironie quand on n'est pas encore connu ou reconnu, que l'on n'a pas son nom dans les dictionnaires, c'est risquer d'être considéré comme un cynique, bien que l'on confonde avec la misanthropie. Un cynique est un être humain qui a voulu aimer les autres, le monde et tout ce qui l'entoure sans voir que ce monde était marqué par le Mal. Quand il s'en est aperçu, il ne voyait plus que ça, que ce qui ne va pas, les ridicules et les hypocrisies, les forfanteries et les vanités, les complexes d'infériorité et de supériorité. Il s'est construit une cuirasse de dérision et de causticité pour se protéger, c'est peut-être déjà plus humain que d'autres qui se construisent des personnages grandiloquents. Le cynique n'est pas si loin que ça du mystique, il sait très bien que ce monde n'est que vanité en concentré et rien d'autres et il peut croire qu'il passera, ce qui lui permet de sublimer. Bien sûr, comme le cynique est réputé méchant, c'est bien commode pour ne pas l'écouter, on le rejette.

L'ironie ou du moins sa forme institutionnelle, peut pourtant sembler à la mode.

L'insolence à la radio ou à la télévision se porte bien, et aussi dans quelques livres. Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle insolence, il s'agit de celle qui se vend bien, de celle du roquet qui mord le mollet des passants mais dont les dents sont limées depuis longtemps. Il y a quelques années dans « le Fou du roi », j'écoutais par exemple Guy Carlier faire ses chroniques télé, c'était parfois presque drôle, le plus souvent laborieux, depuis il a pété deux ou trois câbles et se prend pour une conscience, donnant en exemple de femme politique une ancienne harengère à en juger par sa façon de s'exprimer.

Il y avait déjà Didier Porte et Christophe Alévêque. Carlier, lui, a sombré dans la guimauve, le mièvre, le sucré ; quand il se met d'une voix calme et pincée à nous entretenir de ses origines prolétaires, selon lui, pour justifier des goûts de fond de cuvette, on a envie de l'étrangler. La cerise sur le gâteau étant quand il croises ses anciennes cibles et qu'il s'aplatit (autant que ça lui est possible). Maintenant, il aime tout le monde. Et puis je trouve particulièrement grotesque ses plaintes concernant sa grossitude, qu'il assimile à une culture, un peuple, une race (?) lâchant entre deux pleurnicheries que ses contradicteurs sont en fait des racistes anti-gros. Je peux me permettre de lâcher ça étant moi-même voluptueux. Il fait parfois du Céline de Prisunic presque honorable, mais s'arrête toujours bien là où il faut.

Didier Porte et Christophe Alévêque sont des missionnaires de progrès quant à eux, pas des humoristes ou des polémistes comme les autres. Ils font rire mais ils délivrent aussi un MESSAGE. Ils sont là pour instruire le peuple, attaquer la politique du gouvernement – ça ne me déplait pas du tout bien sûr- mais ne se posent pas de questions sur leur place dans une station dirigée par un copain de la femme du type qu'ils attaquent quasiment chaque jour. Et curieusement, ces deux humoristes n'attaquent jamais vraiment le système pourtant largement plus responsable du bazar actuel. N'oublions pas Guillon qui se pose de lui-même en « héritier » (ici on ouvre les guillemets avec des pincettes) de Desproges, il n'y a qu'une seule différence mais elle est de taille, Desproges était prêt à partir et perdre une bonne sinécure si on lui changeait une virgule dans un texte, Guillon, lui, la virgule, il la change tout seul comme un grand.

On reste dans la mythologie habituelle, la blague didactique : un zeste de Chavez, un chouïa des épiciers de Tarnac, mais si, rappelez-vous, les petits bourgeois jouant aux gendarmes et aux voleurs et se faisant piéger, pas mal d'attaques contre le Pape et le catholicisme ; si encore toutes les religions étaient brocardées, je n'y verrai aucune malice, mais on ne peut s'empêcher de spécifier quand on parle de la burqua qu'il y a aussi l'intégrisme catho qui est, on le suggère très fortement, bien pire : L'Inquisition, les tortures byzantines, tout ça...

En face, qui c'est que c'est que l'on a ? Laurent Gerra et Nicolas Canteloup. Deux orfèvres en matière d'humour. Le premier rappelle avec émotion ces grands couillons dans les vestiaires adolescents qui font des concours de pets avant et après l'effort, ces grands pendards de chambrée virile post-pubère qui aiment bien les blagues qui tâchent, les bonnes grosses vannes bien en-dessous du niveau de la ceinture, si seulement, on est déjà au niveau de la prostate en fait. On rigole, on rigole, sur le président, mais on est plus lâches contre les opposants, faut pas déconner, on reste dans le ciblé, le cadré, le normé. Car si on va trop loin, on perd un bon paquet d'oseille (le pognon encore, chers petits amis !).

Quand j'ai vu toutes ces anciennes et nouvelles vedettes réputées pour certaines tellement insolentes et irrévérencieuses rappliquer en quatrième vitesse à l'Élysée pour réclamer une application sévère de l'Hadopi après nous avoir bassiné sévère pendant des lustres avec des leçons de morale de correction politique sur la liberté de pensée (la leur), je n'ai pas été surpris. On avait déjà vu que là, quand on parle de pognon, adieu non pas "veau, vache, cochon", mais bonnes intentions et grandes déclarations.

On me cite pourtant souvent les individus ci-dessous comme modèles d'insolence et d'irrévérence, j'ai un peu la nausée.

L'ironie qui n'est pas dévoyée par le système, par le commerce, est comme l'humour « la politesse du désespoir », car on ne peut pas faire grand-chose contre la sottise « au front de taureau » contrairement aux voeux pieux des idéologues en tout genre qui croient encore maintenant que la nature humaine peut être dirigée dans le bon sens, forcément vers un progrès que l'on s'imagine constant, vers le paradis matérialiste qui transformera un jour ou l'autre complètement l'homme en machine..

Amaury Watremez


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