Magazine

Marchands de Bonheur

Publié le 29 avril 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Je ne vous ferai pas l'insulte, amis lecteurs, et amies lectrices, de vous rappeler ce qui a la réputation certes d'un cliché, tout à fait exact dans sa signification cela dit, qui veut que l'on n'est jamais conscient de son bonheur bonheur_insoutenable.jpgquand on le vit. Tout ça c'est de la philosophie de comptoir diront les grincheux, mais parfois les philosophes de zinc ont raison. On ne comprend que l'on était heureux que lorsque tout est perdu après avoir couru derrière des chimères improbables, la célébrité, l'aventure, le romanesque. Ainsi, le quadragénaire qui trie des livres, et de vieilles photos, comprend que sa vie était toute douce et tranquille quand il avait trente ans alors qu'il croyait être enfermé dans une routine. La trentenaire qui croyait étouffer dans son travail, sa vie amicale, amoureuse et familiale, s'aperçoit qu'elle a laissé le Paradis derrière elle, un Jardin d'Eden qu'elle ne voyait pas autour d'elle. Le bonheur est volatil, léger, il passe vite. L'adolescent qui veut absolument grandir tout de suite, ou rester un enfant, ne le sait pas non plus.

L'herbe est toujours plus verte chez le voisin, sa femme plus belle, et sa réussite plus éclatante. Le bonheur ne se met pas en bouteille, ne se réchauffe pas au micro-ondes. On voudrait rappeler la femme que l'on aimait quand on avait une vingtaine d'années, qui était de notre genre, contrairement à Odette pour Swann, mais on n'ose pas, pour préserver le rêve, par lâcheté, et par peur aussi d'être déçu comme Frédéric Moreau quand il voit les cheveux blancs dans le peigne d'écailles de Madame Arnoux. Maintenant, les écrivains, comme Philippe Delerm, ou Anna Gavalda, ont du bonheur une conception beaucoup plus étriquée, à la manière d'Amélie Poulain qui s'occupe de celui des autres parce qu'elle est au fond une sociopathe névrosée, ou une connasse (TM).

Et le temps passe.

Il y a beaucoup de marchands de bonheur pourtant qui prétendent nous le fournir. Mais ce n'est pas comme dans un épisode délirant de « Doctor Who » qui voyage vers l'année 5 milliards sur la « Nouvelle nouvelle Terre », pas si agréable et paradisiaque qu'elle semblait l'être de prime abord mais où une injection permet d'oublier tous ses soucis, mais aussi donc ceux qui nous sont proches, puisque l'on s'inquiète toujours pour eux et un spray empêche le chagrin, la peine, l'angoisse. De fait, la société de la « Nouvelle nouvelle Terre » finit par s'effondrer pour cause de trop grande utopie et à se bloquer dans un immense embouteillage.

Notre terre n'est pas en reste, on voit un peu partout des publicités qui nous promettent le bonheur si l'on boit tel soda, si l'on achète tel système de ventilation, tel véhicule, ou tel gadget électronique dont on se passait très bien jusque là. Les cosmétiques, de la poudre de perlin pinpin en concentré, nous aident à conserver intact notre « capital-jeunesse », à ne pas écorner notre « capital-vieillesse », et à enrichir durablement notre « capital-santé ». On remarque qu'il n'est jamais question de « capital-culture » ou de « capital-réflexion ». Il n'est pas jusqu'à un chanteur pour midinettes qui a vraissemblablement des aspirations messianiques, Cali, pour demander « c'est quand le bonheur » en plongeant dans son public qui adore ça. Je préfère la chanson de Marina Foïs dans « Filles perdues, cheveux gras ».

Et maintenant les politique s'y mettent un peu plus, ils ont commencé depuis longtemps faut-il le dire, à prétendre vouloir le bonheur pour les citoyens, un bonheur quasiment obligatoire, sucré et nauséeux jusqu'à l'insoutenable bien entendu, à leur idée. Évidemment, nous leur ressemblons tous un peu, nous voulons le bonheur pour nos proches, mais seulement selon l'idée que nous nous faisons de la chose, sans songer une seule seconde à ce qu'ils veulent, eux, et qui est souvent meilleur. J'ai horreur du « care » de Martine Aubry, cette ressucée de « Tout le monde il est bô, tout le monde il est gentil ». Même « quand ça jordanise, quand le pauvre fedayin copie par bêtise la prose à monsieur Jourdain » on préfère continuer à égrener les perles et les lieux communs. Le « Care » c'est « je fais attention à toi si tu fais attention à moi » et même il peut y avoir un contrat entre nous pour officialiser la démarche, ce n'est donc rien d'autres, le « Care » que la doctrine libertarienne de Milton Friedmann et son fiston adaptée au joli monde des Bisounours, que l'on se doit de regarder à travers des lunettes roses, bien sûr.

Amaury Watremez (qui remercie ses lecteurs : 500 visiteurs par jour en moyenne, et 45000 pages vues par mois).


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Amaury Watremez 23220 partages Voir son profil
Voir son blog