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Bientôt Blade Runner ?

Publié le 24 mai 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Un jour, j'ai entendu un sinistre crétin dire : « moi je ne lis pas de romans, je lis des livres sérieux ». J'ai repensé à lui en écoutant une nouvelle dicko.jpgétonnante l'autre jour aux informations : un scientifique vient selon les médias de créer une cellule vivante (en fait il s'agirait plutôt de reprogrammation). Cela permettrait de créer des structures mi-mécanisées, mi-organique. J'ai mis ça en parallèle avec les androïdes selon Philip K. Dick qui sont dans ses romans créés à partir de cellules vivantes et mélangés à une structure électronique comme les robots de plus en plus complexes construits en Asie.

Philip K. Dick est réputé cinglé, drogué jusqu'aux yeux, pas crédible. Il écrit de la Science-Fiction délirante, ce n'est pas sérieux voyons. En plus, il ne cherchait pas à démontrer quelque chose mais à écrire, faire de la littérature.

Le monde de 2010 ressemble pourtant de plus en plus à ses livres : domination du simulacre, société hyper-médiatique, chosification du corps qui devient une machine, disparition de l'intime, de la liberté, hyper-hygiénisme, surveillance de chaque instant de ceux qui sont sur la marge, et le tout avec l'assentiment des peuples, prédominance de l'individu perdu tout seul, coupé de tout et de tous. Il imagine même un imbécile qui amuse la galerie devenir président...

Mais ça, ce n'est pas possible ? (Si ?)

Ses romans commencent souvent par un cauchemar, une catastrophe, un cataclysme, qui ne s'arrêtent pas avec la fin mais continuent ensuite, parfois il advient même que ce soit arrivé avant le début de l'histoire. Dick ne fait en somme que transcrire d'autres réalités, où les androïdes sont plus humains que leurs créateurs, où il est normal de voyager de planète en planète, la question ne se pose pas. Il ne s'embarrasse pas de détails techniques incongrus qui de toutes façons finissent bien par vieillir un jour, certains de ses personnes sont précognitifs parce qu'ils le sont, sans autre justification. Chez Dick, un « squib » est une sorte de voiture volante mais on ne sait pas sur quel principe cela fonctionne, et l'on s'en fiche, car il se tromperait sûrement et il le sait, chez lui tout le monde a un « swibble », on ne sait pas ce que c'est exactement mais qu'importe, le lecteur finit par s'en faire une idée presque précise et tangible. Ce qui compte en fait, et cela l'auteur de cet inventaire l'a parfaitement compris, c'est sa manière de raconter, et l'anticipation y est à la fois psychologique et sociologique. Et juste le plus souvent, il est effarant de constater un peu plus chaque jour que nous vivons dans un livre de ce dingue de Phil Dick que d'aucuns limitent à sa grande consommation d'amphétamines dans les années 60, drogue qu'il prenait pour écrire le plus possible et entretenir souvent chaotiquement d'ailleurs sa famille et non pour les trips. Et contrairement à la légende, il n'a pris du LSD qu'une fois. Il lui avait semblé que le quart d'heure de « trip » qui s'ensuivit avait duré plutôt quelques siècles de souffrance exacerbant un peu plus sa sensibilité déjà mise à mal, son associabilité et son inadaptation à un monde aussi médiocre que le nôtre, que ce soit la société faussement permissive des années 60, tant que l'on continue d'entretenir le système, ou notre société encore plus spectaculaire, et envahie un peu plus chaque jour par des simulacres.

Ou est-ce alors que nous vivons dans l'univers d'« Ubik » ? Et que nous sommes tous des morts cryogènisés sur une lune de Mars et que Dick est encore vivant ? Pour Dick, l'hypothèse est parfaitement envisageable et réaliste.

C'est une multitude d'univers en poupées russes, et l'on se trompe généralement sur le sens des récits dickiens. D'aucuns pensent que la réalité alternative décrite par le roman dans le roman est la nôtre, dans « le maître du haut château », qui se déroule dans un monde où les nazis ont gagné la deuxième guerre mondiale. Mais c'est encore autre chose. Il n'y a qu'un seul personnage de cette histoire qui perçoit vraiment la réalité, fugacement, juste en s'asseyant sur un banc. Pour Dick, il est évident que nous vivons dans un cauchemar, que c'est lui qui est mort et non sa sœur jumelle, le trauma originel et absolument indispensable à connaître si l'on veut comprendre le monde dickien. Mais il n'y a pas que ça car l'œuvre est complexe comme le montre ce livre, c'est aussi une auto-fiction, le récit du propre parcours de Dick qui finit, après son accident mystique de 74 par trouver un sens à l'absurdité, ou du moins en partie car dans « SIVA » ou « Radio Libre Albemuth », le monde reste parfaitement non-sensique. Un autre thème passionnant est finalement que ce qui fait le plus horreur à Phil Dick est l'uniformisation des esprits, des corps, des comportements, afin de maintenir un ordre social vermoulu qui n'a plus d'autre justification que l'avidité de quelques uns et plus aucune légitimité acceptable.


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