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Marcel Aymé, les bêtes, les enfants, les innocents

Publié le 07 juin 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

« Le critique se montre beaucoup moins soucieux d'éclairer l'opinion que de paraître intelligent. »

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Citation d'une interview à un critique après la première des « Sorcières de Salem » d'Arthur Miller, écrivain communiste, qu'il avait traduit en français tout comme « Vu du pont », lui l'écrivain réputé infréquentable après la Libération.

Invité en 1949 à l'Elysée pour effacer son indignité il répondra ceci à la Présidence de la République : « Si c'était à refaire, je les mettrais en garde contre l'extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d'un mauvais français comme moi et pendant que j'y serais, une bonne fois, pour n'avoir plus à y revenir, pour ne plus me trouver dans le cas d'avoir à refuser d'aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu'il voulussent bien, leur Légion d'honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens. »

Je suis un cas à part, je suis un anar de droite, ou réputé tel, qui préfère Marcel Aymé à Céline, et bien sûr à Nabe, ce qui n'arrive pas souvent. Céline, Louis-Ferdinand a des fulgurances, des images magnifiques, mais sa détestation générale de l'humanité laisse un malaise qui a beaucoup de mal à se dissiper. Nabe a des côtés sympathiques mais il devrait parfois se relire, et c'est de toutes façons surtout la communauté de ses fans enamourés qui m'insupporte. Et pourtant, j'aime bien « le Voyage au bout de la nuit » et c'était un ami d'Aymé qui défendit aussi Brasillach à un moment dangereux. Je me souviens aussi de la réaction d'un monsieur d'âge mûr sage et raisonnable, pondéré, qui me dit qu'« Aymé » c'est « faible quand même ». Je lui demandais d'expliciter son point de vue, qui m'agaçait sérieusement. Il ne répondit pas vraiment sur le contenu mais me conseilla de lire des auteurs plus « engagés », plus concernés par le monde et les problèmes politiques actuels « comme le racisme et tout ». Ce brave homme avait l'écharpe rouge quasiment obligatoire autour du cou pour tout homme ayant de nos jours des prétentions intellectuelles et des opinions d'homme de gôche. Ainsi que le disait fort justement Kléber Haedens, critique littéraire également infréquentable aux yeux des bonnes âmes dont ce type était certainement, c'est très vulgaire de clamer sur tous les toits que l'on est pour la liberté, la justice et la paix dans le monde en montrant sa bobine partout puisque cela va de soi pour tout homme un peu honnête. Kléber trouverait notre époque extrêmement vulgaire. Lui aussi préférait le merveilleux des romans ou contes de Marcel Aymé aux divagations nombrilisto-centrées des gendelettres modernes. Ils appellent ça de l'auto-fiction alors que c'est juste les restes du Nouveau Roman vulgarisés.

Aymé n'était pas vraiment un engagé car s'engager c'est faire un choix mais cela ne l'empêchait pas d'écrire dans « Silhouette du scandale » : « L'injustice sociale est une évidence si familière, elle est d'une constitution si robuste, qu'elle paraît facilement naturelle à ceux mêmes qui en sont victimes ». On notera aussi que l'homélie en chaire du curé de Claquebue dans « La Jument verte » pourrait être encore le discours des libéraux actuels, des petits enfants raisonnables de notre époque grisâtre.

Marcel Aymé n'était pas très bavard dans la vie, c'était un taiseux. Disait-il deux mots que l'assistance émue se taisait de saisissement quand il était chez Gen-Paul à boire du picrate de Montmartre et du vin d'Arbois, et écouter le peintre massacrer telle ou telle scie à la mode à la trompinette. Pendant les alertes, quand il habitait rue de Norvins, sous les bombes, il ne s'affolait pas plus, ne disait pas grand chose, il se contentait de regarder les gens et de sourire un peu dans le vide, engoncé dans une robe de chambre moletonnée rosâtre. Il avait souffert de la grippe espagnole et une paralysie partielle du visage lui en était restée, à moins que ce ne soit un habile subterfuge pour éviter de répondre aux cuistres. Il réservait sa verve, son amour des autres, sans illusions, à ses personnages, surtout aux enfants, aux innocents, même si ce sont des géants assassins aux mains comme des battoirs comme Dermuche. Dermuche est un simplet qui a massacré trois rentiers pour leur voler un plat à musique. La veille de Noèl, le jour de son exécution, on le retrouve dans sa cellule redevenu nourrisson. Après quelques hésitations, les autorités décident de l'exécuter malgré tout. On apprend alors que les trois rentiers sont ressuscités. Rendant son innocence à l'assassin, la main de Dieu lui avait également remis ses péchés.

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C'est quand il parle d'enfance qu'il est le plus intéressant, le plus profond, tout comme ses histoires de paysans qui ne s'étonnent jamais de voir une ancienne déesse païenne se balader dans leurs champs accompagnée de serpents, ou d'entendre les animaux parler et discuter avec deux petites filles comme dans « Les contes du chat perché » : « Les petites étaient ennuyées de savoir que le loup avait froid et qu'il avait mal à une patte. La plus blonde murmura quelque chose à l'oreille de sa soeur, en clignant de l'oeil du côté du loup, pour lui faire entendre qu'elle était de son côté, avec lui. Delphine demeura pensive, car elle ne décidait rien à la légère.

- Il a l'air doux comme ça, dit-elle, mais je ne m'y fie pas. Rappelle-toi Le Loup et l'Agneau... L'agneau ne lui avait pourtant rien fait.

Et comme le loup protestait de ses bonnes intentions, elle lui jeta par le nez :

- Et l'agneau, alors ?... Oui, l'agneau que vous avez mangé ?

Le loup n'en fut pas démonté.

- L'agneau que j'ai mangé, dit-il. Lequel ?.. »

Car « la nature ne se perd pas. Ce qui se défait d'un côté se refait d'un autre. » comme il l'écrit dans « La Vouivre » excessivement mal adaptée au cinéma par Georges Wilson.

Il s'était essayé au début de sa carrière au réalisme social mais ce n'était pas très bon. C'est « La rue sans nom »Étroite, coincée entre deux rangées d'immeubles lépreux, c'est la rue des miséreux. Un homme, Finocle, l'arpente fiévreusement au début de l'histoire : il recherche Méhoul, un ancien complice de ses méfaits. Celui-ci habite la rue, dans un sordide deux pièces-cuisine, avec sa femme, belle autrefois, et Manu, son voyou de fils. Aujourd'hui, Méhoul est rangé des voitures, pauvre mais honnête. L'apparition de Finocle suscite en lui le rejet total de son passé crapuleux. Mais son complice menace : s'il refuse de l'héberger avec sa fille il le dénonce à la police.

Son théâtre est excellent également, sauf à la fin où ses pièces sont juste des illustrations de discours politique, comme dans les « Maxibulles », après « Clérambard » ou « la Tête des autres ». Il n'y atteint pas quand même le génie théâtral de Ionesco. J'aime bien cependant au moins cette réplique de « Clérambard », pièce dans laquelle une brute est séduite par les fioretti de Saint François d'Assise : « Le monde souffre de ne pas avoir assez de mendiants pour rappeler aux hommes la douceur d'un geste fraternel ». Malgré la ruine, le vicomte de Clérambard s'impose en tyran sur gens, en particulier sur sa famille, et sur les animaux. Au début de la pièce, il vient de tuer le chien du curé. Au village, nombreux sont les gens qui voudraient lui donner une correction, mais personne n'est assez courageux pour aller jusqu'au bout. C'est alors le gardien du château du vicomte, Gustalin, organise un simulacre et se déguise en saint François.

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Quand il fait dire le fameux « Salauds de pauvres » à Grandgil dans « Traversée de Paris », dans laquelle Martin qui est le Bérenger d'Aymé transbahute du cochon à travers tout Paris pour un commerçant véreux, ce n'est pas par détestation des pauvres mais à cause du mal ordinaire, de la bêtise quotidienne de ceux qui se laissent aller un peu trop souvent aux facilités que leurs dictent leur instinct grégaire. Il y a d'autres répliques saignantes dans « la Traversée de Paris », le film (on trouve la nouvelle dans le recueil « le Vin de Paris »), dont ceux-là, après qu'un couple de cafetiers bredouillent face aux éructations de Grandgil :

« - Grandgil : Suffit, j'en sais déjà trop. Non mais regarde-moi le mignon, là, avec sa face d'alcoolique et sa viande grise avec du mou partout, du mou, du mou, rien qu'du mou ! Mais tu vas pas changer d'gueule un jour, toi, non ?! Et l'autre, là, la rombière, la gueule engélatinée saindoux. trois mentons, les nichons qui déballent sur la brioche. 50 ans chacun, 100 ans pour le lot, 100 ans de conneries !

- Martin : Mais où est-ce qu'il va chercher tout ça...

- Grandgil : Mais qu'est-ce que vous êtes venus foutre sur terre ? Nom de Dieu, vous n'avez pas honte d'exister ? Hein ? ».

On oublie souvent le conte de « l'huissier » dans le recueil « Le Passe-Murailles ». À sa mort, Maître Malicorne, impitoyable huissier, n’est pas accepté au Paradis à cause de ses mauvaises actions envers les pauvres. Pour lui donner une nouvelle chance d’accomplir de bonnes actions, Dieu le renvoie sur Terre. Mais le personnage n'a rien compris et note toutes ses bonnes actions dans de grands cahiers, sauf une, la seule qui lui permettra de rentrer en gràce. Ce mot rappelle bien sûr la nouvelle éponyme : Un brave homme, pieux et aimé de tous, respecté pour son calme et ses vertus, se retrouve affublé d’une auréole phosphorescente. Son épouse, bonne chrétienne mais pas trop, car elle anxieuse des ragots des voisins, estime quant à elle « qu’il vaut mieux être bien vu de sa concierge que de son créateur », elle l'encourage à s'en débarasser en commettant successivement chacun des sept péchés capitaux. Non seulement il n’y parvient pas, mais se complait tellement à pécher qu’il finit par devenir proxénète sur les trottoirs de Montmartre. Enfin j'ai une tendresse particulière pour « les Bottes de Sept Lieues » : Dans la vitrine d'un brocanteur excentrique de la rue Drevet, un bric-à-brac somptueux éblouit les écoliers qui passent devant quotidiennement : le porte-savon de Marat voisine avec le stylographe du traité de Campo-Formio, le moulin à café de la Du Barry avec les charentaises de Berthe aux grands pieds. Au milieu de cet assemblage hétéroclite, les bottes de sept lieues... Qui en deviendra l'heureux propriétaire ? Antoine, l'enfant pauvre, n'ose même pas rêver les porter un jour, et pourtant, le marchand un peu fou les vendra pour un prix modique à sa mère après s'être mis en colère contre un héron empaillé avec qui il a l'habitude de jouer aux échecs.

Amaury Watremez

On trouve les « Nouvelles Complètes » en quarto chez Gallimard


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