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Atiq Rahimi, Syngué sabour (pierre de patience.) 2008

Par Mmediene

  

 

  

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Atiq Rahimi

Syngué sabour

Prix Goncourt 2008

P.O.L Editions

L’impatience de la pierre

L’intrigue du roman se dévoile au fil du récit dit par la voix d’une femme qui aime et refuse l’homme blessé, son époux, gisant pratiquement à même le sol dans une pièce nue. En amont du temps que continue celui de la scène inaugurale, l'avant texte qui ne peut que s’imaginer, cet homme est devenu pour la narratrice un poids de plus en plus lourd à porter, et en même temps le confident muet idéalement attaché au plus doux de sa mémoire. Mais le texte nous dit que ce personnage ne compte plus depuis « l’accident », que désormais il ne peut qu’assister passivement aux événements sans pouvoir intervenir ni agir sur eux.

L’histoire se raconte au rythme d’une guerre qui se manifeste à l’extérieur de ce huis clos par des tirs, des explosions, des cris proches et lointains que suspendent de longs silences, des trêves encore plus menaçantes que le bruit vivant de la violence. Un drame non situé géographiquement mais que des marqueurs politiques vont lentement localiser. En filigrane se dessine l`horreur des tueries fratricides dans un pays où règnent les forces de la peur, de jeunes et beaux assassins qui s’imposent en prenant Dieu en otage.

Le point nodal de cette histoire est une chambre blanche aux murs nus. L’homme blessé est étendu sur une couche au dessus de laquelle une récente photo de lui indique la vertigineuse accélération du temps. Maigre, barbu, ses blessures ne saignent plus. Il respire encore, mal, dans ce coma qui est l’une des formes de la mort. La femme, régulièrement, emplit d’eau bouillie la poche de perfusion qui le maintient vivant.

Des mouches, des fourmis, une guêpe, une araignée tissant sa toile animent par instants l’espace autour du gisant immobile qui peut-être perçoit le mouvement de la vie sans vouloir le montrer. Le lecteur ne sait pas non plus s’il a conscience de cette femme qui le nourrit, le lave, le change, lui parle déversant sur lui tout l’amour qu’une épouse, avec la vigilante attention d’une mère, peut prodiguer à l’homme qu’elle s’est choisi.

A l’inverse de l’héroïne de L’Amant de Marguerite Duras, la narratrice de Syngué sabour ne se place pas dans le temps révolu des nostalgies coloniales et des caprices du sexe mais dans celui concret d’un univers violent en train de s’automutiler par carence affective.

La lente agonie de l’homme va subir un ultime avatar quand sa femme, une nuit de grande peur et de grande solitude, se donne à l’un des jeunes gens armés qui investissent la demeure du couple. Elle éprouve devant les maladresses de l’adolescent - hâte à faire, étreinte insatisfaisante - l’audacieux désir de l’initier aux gestes de l’amour. L’acte se consomme, puis se répétera à chaque retour du garçon, tout près du mari blessé dont on ne sait s’il entend les gémissements de son épouse qui jouit d’un autre corps que le sien. Naît alors en elle, à partir de cette révélation inimaginable, l’éblouissante découverte du plaisir, un sentiment fait de haine et de honte à l’égard de l’homme à demi mort qui fut l’homme de sa vie, le premier qui partagea ses nuits. Elle croit pouvoir effacer les traces de son parjure en redoublant d’attention à son égard et s’active dès lors, comme en suspens et plus légère, entre le temps des soins et celui des sens qu’elle semble découper au rythme d’un chapelet qu’elle égrène d’un doigt impur.

Ce temps qu’elle s’invente, ce surcroît de vie qu’elle s’offre, la préserve, nous fait-elle comprendre, de la panique et de la folie meurtrière qui l’environnent.

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Les jours ainsi s’écoulent, répétés, prévisibles dans leur atroce banalité. Le récit de cette addition de petits riens est confié à la fameuse pierre qui donne substance et titre au roman. Cette pierre de patience, magique et pratique, absorbe les confidences de celle que la plus haute des solitudes contraint à formuler, l’amnistiant du même coup de ses fautes ou de ses doutes.

Si l’intention de Rahimi, à son amorce, peut paraitre originale du point de vue de la thématique1 – naissance d’une femme à son corps, rejet des totalitarismes et, au bout, assumer dans ses écarts et ses incertitudes l’écriture se faisant – il faut hélas constater que le style de l’écrivain, qui relève plus de la recette que de l’invention, range Syngué sabour dans la série des textes qui ne sont que de menues variations ratées des textes fondateurs qui l’ont inspiré : les nettes, précises et épatantes, oui épatantes, stances durassiennes. A l’évidence le choix surprenant des Goncourt n’aurait pas été motivé que pour des raisons littéraires. Lesquelles ?

l. Il faut rappeler que les premiers romans de Rachid Boudjedra, notamment La Répudiation et l’Insolation publiés respectivement en 1969 et 1972, traitaient avec beaucoup d’audace, tant stylistique que politique, de la place de la sexualité et du sang dans la société musulmane traditionnelle : sang de la circoncision, des menstrues, de l’hymen déchiré le soir des noces - et même celui, sinistrement symbolique, du bélier égorgé le jour de l’Aïd.

Besançon, janvier 2009


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LES COMMENTAIRES (2)

Par La fille à la perle
posté le 19 juillet à 13:22
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Votre analyse me va. Ecrire c'est inventer, ce roman ressemble à une version revue d'un roman de M. Duras, dommage.

Par L'une de vos lectrices
posté le 24 juin à 12:31
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Triste mais vrai. Ce n'est pas un bon roman. C'est tout sauf un roman. Mais Rahimi est photographe _ tout n'est donc pas perdu.

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