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Le Sur Racine de Roland Barthes, par René Pommier

Par Juan Asensio @JAsensio

Le Sur Racine de Roland Barthes, par René Pommier

Crédits photographiques : Luis Robayo (AFP/Getty Images).
«[…] on peut vouloir une libération, une révolution contre l’écriture; sans pitié alors, totale, à la différence de ce qui vient d’être tenté en charpie et traînasserie par cette fin de siècle : une fausse écriture, secouée et violée, fille soumise à toute la parole possible, tous ces méta-langages, écritures d’écritures, et ces hypo-langages, cadavres qui bafouillent le monde ancien… Autre serait de retrouver la source de la Parole, la vox cordis, rauque chanteuse, colombe souterraine. Il faut se quitter pour l’entendre, savoir seulement qu’elle existe.»
Pierre Boutang, Le Purgatoire.

Barthes ! Barthes ! Barthes ! En voilà un qui ne s'est jamais quitté pour entendre autre chose que sa musique un peu fade, pas vraiment désagréable, doucereuse, anodine, répétitive, comme tel couplet infantile d'une chanson d'Hervé Vilard. Roland Barthes est mort. Vous ne me croyez pas ? Roland Barthes est mort, qui n'a jamais été un auteur. Il n'y a donc pas que les auteurs qui disparaissent physiquement : leurs charognards aussi sont mortels. Je revois l'un de mes professeurs de français, piaffant, comme un hongre hystérique, en nous jetant à la figure quelques bouchées mal mâchées de sa provende : Barthes ! Barthes ! Bart... J'ai bien dû faire quelques cauchemars remplis de signes où je m'égarais dans des labyrinthes savants, de gigantesques bibliothèques contenant des livres qui n'avaient pas été écrits par des auteurs, moi courant dans les interminables coursives, une horde de bêtes à ma suite. Je me retourne : rien que des ânes. Barthes encore, Barthes !
Celui-là, j'ai en tout cas parcouru toute sa bibliothèque, je l'ai lu bien trop de fois, en classes préparatoires surtout, délaissant quelques jours mes chers Bernanos, Conrad et Faulkner, perdant donc considérablement mon temps, le consacrant à des livres que j'oubliais, étrangement, au moment même où je les lisais, lisant et relisant même, reprenant sans fin les textes les plus connus de cet écrivant plutôt qu'écrivain surestimé, textes qui jamais ne m'ont marqué, auteur dont j'ai le plus grand mal à comprendre la vogue universitaire, lectures poussives censées m'ouvrir les portes d'airain de l'Alma mater où je n'entrais que pour en sortir le plus rapidement possible, abandonnant Barthes et quelques autres de ses pairs aux rayons poussiéreux.
Barthes ! Le claquement de ce nom a la durée même, infime, qu'il m'a fallu pour oublier à peu près tout de lui. Vertu propitiatoire du langage : le nom est le secret de la langue, Benjamin et Scholem ont évidemment raison contre ce raseur (d'Occam ou plutôt d'Occase ?).
Il est vrai que si Derrida est une étoile de la pensée, outre-Atlantique, Barthes, très probablement, doit lui aussi y briller d'un éclat soutenu, formant, avec quelques autres esprits éclairés français, la constellation du Paon faisant la roue, hélas visible sous les deux hémisphères. Que de temps, oui, perdu à lire Roland Barthes ! Quelle sincère contrition aussi : Barthes m'a appris l'humilité et m'a également enseigné que l'homme qui ne se surveillait pas retombait systématiquement sur les pieux jamais complètement arrachés de son âme. Ainsi, comme envahi par un sentiment insupportable de gêne voire de culpabilité, puisque bien de mes amis m'ont répété que Barthes (Barthes ! Barthes !) était important, j'ai souvent éprouvé ce lancinant remords qui vous pousse à ouvrir de nouveau un livre un peu trop vite refermé : comment avais-je pu, moi qui me prétendais critique littéraire, dédaigner les très fines amphibologies ambidextres et infundibuliformes de l'un des maîtres de Renaud Camus ?
Je le relisais donc ce docteur trop subtile, sans jamais me lasser ou plutôt, si, en ne pouvant bien longtemps réprimer un profond soupir d'ennui. Mon acharnement était alors plus fort que mon ennui, c'est dire que je ne lâche rien. Je le relisais sans relâche et je m'ennuyais tout autant à le relire : un véritable possédé vous dis-je. Masochisme juvénile : j'ai perdu le goût de relire Barthes, je dois l'avouer pour de fort mauvaises raisons puisque ses défenseurs les plus ardents, une Sarah Vajda par exemple, ont mystérieusement cessé de me parler, considérant sans doute que Barthes n'avait aucun besoin d'être défendu contre un cancre de mon espèce, pas même digne de saluer le génie approximatif de l'auteur de Contamination. Quant à l'excellent Renaud Camus, n'ayant échangé aucun mot avec lui concernant Barthes, je n'ai franchement pas le courage de m'en entretenir avec ses très pitoyables sociétaires.
Cancre ? Non, puisque, je le répète, je fus plutôt élève appliqué (néanmoins très doué, mes professeurs de français s'en souviennent encore !) se forçant donc à lire puis relire les principaux textes de Barthes. Amnésique incurable en revanche car j'ai absolument oublié Barthes, sans faire le moindre effort : ses livres ont glissé sur mon esprit comme une gouttelette d'eau plate sur une plaque de titane polie. J'exige de mes lectures, y compris d'essais de critique littéraire, qu'elles s'incrustent en moi, non qu'elles me chatouillent, je veux des fauves plantant leurs crocs dans mon crâne, pas des chèvres aimant le sel et les doigts de pied et encore, je reste poli. Un livre sans doute aussi difficile que passionnant devrait être écrit qui étudierait les livres que les lecteurs oublient, les étranges raisons de cet oubli, les motifs inavouables les faisant parfois revenir à ce qu'ils ont, de guerre lasse, laissé tomber.
Même Charles Du Bos l'irréprochable fait figure de lion affamé lorsque je le compare à Roland Barthes, ce chaffoin plantigrade.
Contre le (finalement) très consensuel Antoine Compagnon qui croit déceler, dans les textes les plus tardifs de Barthes, une espèce d'antimoderne refoulé, René Pommier affirme qu'il s'agit de l'un des plus extravertis et remarquables cacographes du siècle passé, dont les écrits ont apparemment ensemencé les plates-bandes où poussent les courges sémiologiques de Genette et de tant d'autres professeurs enseignant les hypo et les hyper-littératures plutôt que la littérature. Comme si cela ne suffisait pas, le moindre imbécile qui, sur la Toile, a créé son petit blog pour y aligner un sujet, un verbe, un complément et, les jours de divine inspiration (zut, j'oubliais que Dieu est mort, avec ou plutôt avant l'auteur), un et un seul adjectif, se croit lui aussi tenu de faire allégeance à Roland Barthes dont les écrits ont si peu de poids, n'étant qu'habile rhétorique, comme si une précieuse ridicule, disons Hélène Cixous, s'était avisée, avec un plumeau de gaze, d'inscrire dans la matière d'un dolmen, pour porter témoignage de son existence vaine et sotte, son amour des bluettes.
L'irrévérencieux (et mécréant, ajouta-t-il, malicieusement, dans l'un de ses courriels) René Pommier publiera en janvier 2008, aux éditions de Fallois, Sigmund est fou et Freud a tout faux.
Roland Barthes donc !

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