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Putain de maladie

Par Vanillette

Putain de maladie

Elle est jeune. Jolie. Elle est artiste. Elle a un petit ami. Et puis des amis aussi. Un appartement. Et puis un travail aussi. Enfin elle avait un travail. Et puis elle souffre aussi. D'une schizophrénie. Voix persécutantes, paranoïa. Quand je l'ai rencontré, elle me disait qu'elle avait perdu cinq ans de sa vie avec ces conneries. Hôpital, médocs, rue, hôpital. Pour elle, c'était fini. "Lorsqu'on est malade, on prend des médicaments. Ensuite on est guéri. Donc lâchez-moi, laissez-moi reprendre possession de ma vie s'il vous plait". Marre d'être le joujou de la psychiatrie, qu'elle disait. Cobaye involontaire selon elle. Alors elle a décidé d'arrêter le traitement. Puisqu'elle était guérie. Nous on trouve ça légitime. Les médecins un peu moins. Légitime parce qu'elle est un sujet et qu'elle veut voir ce que ça fait sans. Parce que selon elle, elle est guérie. Légitime parce que les neuroleptiques, ça fait des effets secondaires à se taper la tête contre les murs. Que dans la maladie, elle a pu croire que les médocs la détruisaient. Légitime alors, l'envie de tenter la vie sans neuroleptiques. A nous d'accompagner cela. Tenter avec la personne de cerner les effets de l'arrêt sans la frustrer, sans la heurter, sans la réduire à sa folie. Puis le licenciement a eu lieu. Nous l'avons appelé pour savoir comment elle vivait cette nouvelle. Libre à elle de vivre cet échec. La vie. Pas de réponse de l'autre côté. Messages laissés, pas de réponse. Décision d'aller sur place. Quatrième étage d'une tour posée au milieu d'une autoroute bruyante. Pas de réponse. Silence derrière la porte. Pourtant le vent qui passe dessous. Après plusieurs tentatives, nous prenons la décision d'entrer. Elle est là. Assise en tailleur. Une lettre entre les mains. A l'envers. Des tas de papiers déchirés à côté d'elle, des sacs emplis de linge, le vent qui souffle à n'en plus finir. Nous lui parlons, elle ne répond pas. A les yeux dans le vide, cille très peu, ne sursaute même pas lorsque le vent fait claquer la porte de la cuisine. Catatonique, il dit le docteur. Un syndrome schizophrénique qui se caractérise par le repli complet de la personne. Depuis combien de temps est-elle comme ça ? Est-ce qu'elle nous entend ? Très vite, nous décidons l'hospitalisation. Nous savons qu'elle en a une peur bleue. Ne veut plus vivre cette expérience castratrice. Nous lui murmurons que nous souhaitons cette hospitalisation. Qu'il n'est pas possible de la laisser comme ça. Elle ne cille pas. N'entend pas donc. Nous insistons. Parlons de prendre des affaires. Elle ne réagit pas.Une hospitalisation sous contrainte sera décidée. Et nous savons qu'une hospitalisation sous contrainte, ça va mal finir. Pas possible de faire autrement. Du fond de la pièce, je la regarde. Me dit que nous pénétrons l'intimité de cette jeune fille alors qu'elle ne s'en rend pas compte. La vie continue dehors. L'autoroute vit des heures survoltées. Nous sommes là. Autour d'elle. Regardant le papier-peint moisi et vieille époque. Ou les trous qu'elle a fait dans les murs. Les coups dans l'armoire. Ses œuvres décharnées. Nous l'informons de l'hospitalisation à la demande d'un tiers que nous allons réaliser. Que les pompiers vont venir pour l'accompagner à l'hôpital. Nulle réaction. Nous tentons l'approbation parce que nous savons.
Ça tape à la porte. Alors que nous chuchotons. Les pompiers crient quand ils parlent. Une méthode pour désamorcer peut-être. Ici rien n'est à désamorcer. Nous expliquons. - C'est une jeune fille que nous suivons. Elle présente des troubles psychotiques.- Lesquels ?- Schizophrénie- Ah oui bipolaire ?- Non... schizophrène.

Putain de maladie
Autant de difficultés pour expliquer que le gars qui parle est docteur (il n'a pas la tenue et le charisme de rigueur). De suite, ça détend l'atmosphère et ils parlent moins fort. Trop exigu pour nous tous. Mais elle n'entend pas. Ne voit pas. A toujours le regard fixe. Et la lettre entre les mains. Et le vent s'engouffre. Les pompiers lui expliquent - fort - qu'elle va devoir descendre. Ils tentent de la soulever. Elle est en situation de catalepsie, elle reste donc dans sa position initiale. Je sors. Pour laisser de la place. A la contrainte.Dehors j'attends. Puis j'entends. Le cri strident qui fait monter les larmes. Cri vain dans un infime bout de barre d'immeuble. Mais cri de la conscience qui revient. Et coups. Et violence. Fuite d'un pompier. Qui revient avec une coque. Ultime soumission. Elle nous voit et nous supplie de faire quelque chose, demande pourquoi on est rentrés sans son autorisation, demande qu'on appelle la police pour la protéger. Tout va bien trop vite. La soumission. La force physique. La violence. Elle ne comprend pas. Putain de maladie. 
Allez pleure, la vie. Moi je me barre d'ici. Mais après avoir croisé son regard, sanglée qu'elle était. Putain de maladie.


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