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Deux portraits du diable : Daniel Arasse, Arturo Graf

Par Juan Asensio @JAsensio

Deux portraits du diable : Daniel Arasse, Arturo Graf

Crédits photographiques : David Ramos (AP Photo).
41au-bEv5wL._SS500_.jpg591cb04b3b6408ab5f643bc7eb37f592-500x500.gifÀ propos de Daniel Arasse, Le portrait du Diable (Les Éditions Arkhê, préface de Thomas Golsenne, 2009) et Arturo Graf, L'art du diable (Éditions Parkstone, 2009).LRSP (livres reçus en service de presse).
Empruntons quelques lignes extraites de la préface de Thomas Golsenne afin de présenter la thèse principale de l'ouvrage de l'historien de l'art Daniel Arasse, disparu en 2003, thèse qui, à vrai dire, est fort simple : «L’idée fondamentale de [l'auteur] est que le Diable n’est plus pensé, par les humanistes, que comme une superstition, à l’instar des sorcières; le vrai Diable, il est en l’homme» (p. 17).
Cette intériorisation de la figuration diabolique ne sera jamais mieux perçue que par l'étude des arts picturaux, un domaine dont Daniel Arasse est spécialiste.
Avant d'aborder ce thème, citons un texte du génial Léonard de Vinci, qui semble, aux yeux mêmes de Daniel Arasse, essentiel afin de comprendre la mutation qui se joue sous nos yeux : «On verra sur terre des créatures se combattre sans trêve, avec très grandes malice et morts fréquentes des deux côtés. Leur malice ne connaîtra point de bornes […]. À cause de leur superbe, ils voudront s’élever vers le ciel, mais le poids excessif de leurs membres les retiendra en bas. Rien ne subsistera sur terre ou sous terre ou dans les eaux, qui ne soit poursuivi ou molesté ou détruit et ce qui est dans un pays sera emporté dans un autre; et leurs propres corps deviendront la sépulture et le conduit de tous les corps vivants qu’ils ont tués. Ô Monde ! que tardes-tu à t’ouvrir et à les engouffrer dans les profondeurs des crevasses de tes grands abîmes et de tes cavernes, et ne plus montrer à la face des cieux un monstre aussi sauvage et implacable ?» (1)
Daniel Arasse commente ces lignes de la façon suivante : «L’humanité n’est pas seulement ici diabolique dans sa furie et sa malignité destructrices; elle évoque la révolte de Lucifer contre le Ciel, mais aussi Satan dévoreur et sépulture de l’humanité coupable, tandis que la fin est un appel au «monde», et non à Dieu, pour qu’il engloutisse dans la terre (en Enfer ?) le monstre humain, la force littéraire de la prophétie venant de ce que ces thèmes clairement religieux sont abordés en termes exclusivement laïcs» (p. 93).
Le grand basculement a désormais survenu, avec les tout premiers triomphes d'un exercice de la raison qui, d'ici peu, rejettera les croyances dans le domaine des fables pour vieilles femmes : le diable a délaissé ses oripeaux, qui le trahissaient un peu trop clairement, pour intérioriser, humaniser sa puissance de décréation.
«La condition et le prix de la dignitas hominis, ajoute Daniel Arasse, sont que le diabolique est également intérieur à l’homme : seule des créatures à avoir été libre, l’homme peut s’élever jusqu’à Dieu, mais il peut aussi descendre jusqu’à la Bête, jusqu’au diabolique» (p. 74).
Pic de la Mirandole, sur cette dignité de l'homme qu'il compare à un prodigieux caméléon, dignité qui semble nouvellement conquise, semblera ne jamais tarir d'éloges, écrivant par exemple : «Qui donc s'abstiendra d'admirer l'homme ? [...] lui-même se figure, se façonne, se transforme en prenant l'aspect de n'importe quelle chair, les qualités de n'importe quelle créature» (2).
Cette dignité, si elle fait de l'homme le miroir de Dieu qui après tout a façonné à son image sa créature (3), peut très facilement se transformer en son contraire, l'indignité diabolique : l'homme, s'éloignant de Dieu, imite l'ange et fait la Bête.
Antichrist-1.jpgDaniel Arasse, quoi qu'il en soit, fixe très précisément le basculement à partir duquel le diable va s'humaniser, devenir plus redoutable et, bien évidemment, perdre de sa superbe élémentaire. En s'humanisant, le diable gagne en consistance psychologique et perd en force surnaturelle, puisque, désormais, il va être l'hôte passager d'un amas fragile de chair et d'humeurs. Le grand et terrible cycle des possessions qui défrayèrent la chronique historique est encore loin, qui rappellera à un Jean-Joseph Surin, confesseur et exorciste de la Mère Jeanne de Anges, que le démon, même caché au dernier recès de la chair féminine qu'il tourmente et martyrise, conserve une puissance proprement surhumaine.
«Texte phare, écrit Daniel Arasse, le De pictura d’Alberti pose, dès 1435, que le grand œuvre du peintre n’est pas de faire un colosse […] mais de peindre une historia, une composition de figures engagées dans une action et organisée selon les principes de la rhétorique classique» (p. 76). Et l'auteur d'enchaîner, fort logiquement : «Dans un tel contexte, la figure-type du Diable, son «portrait» au sens traditionnel, doit disparaître du champ pictural : non seulement sa configuration monstrueuse en fait une figure peu vraisemblable, mais le champ culturel auquel elle appartient contredit celui que travaille à définir la peinture nouvelle» (pp. 77-8).
Cette intériorisation de la figure de Satan s'exprime également par un autre biais, celui de la multitude de ces artes moriendi censés inculquer aux mourants les vertus d'une agonie pleine de résipiscence : «Les Artes moriendi ne sont pas le produit de la culture moderne; ils portent témoignage d’une évolution interne du sentiment religieux. C’est l’humanisme qui porte un coup catastrophique à l’image traditionnelle du Diable car il donne une dimension philosophique et artistique à cette intériorisation du Démon, au point d’exclure du champ de la représentation la figure monstrueuse et objective» (p. 73). De fait, si «des textes continuent d’affirmer avec force la conception traditionnelle selon laquelle le Diable et les peines de l’Enfer sont objectivement réels et doivent avoir une fonction terrifiante», leur «succès ne dure pas et ils sont remplacés par les «arts de bien mourir» et les «arts de bien vivre et de bien mourir». Or, on l’a vu, le Diable y a encore sa place, mais il est l’acteur d’un drame moral où prend figure une lutte intérieure qui a quitté les manifestations publiques de la pénitence collective pour entrer dans la chambre du mourant» (pp. 72-3).
Selon Daniel Arasse, c'est la fresque de Luca Signorelli qui offre un exemple saisissant de la progressive mais inéluctable intériorisation de la figure diabolique : «Le cycle d’Orvieto est en effet l’un des lieux où se manifeste le plus clairement le passage de la «figure-portrait» du Diable traditionnel à la figure humaine comme «portrait diabolique»; la figure du Diable n’y manifeste plus la négation de l’ordre divin, le «chaos devenu chair» [Georges Bataille]; son image ne transmet plus le mythe de l’Ange révolté; le diabolique y est désormais coextensif à l’humain : il est une dimension de l’humain même» (p. 89).
Devenu «une dimension de l'humain même», le diabolique, selon Daniel Arasse, trouvera une ultime scène de représentation dans les théories pseudo scientifiques qui fleurirent sur le cadavre du Dieu mort au XIXe siècle et qui voyaient dans la difformité ou la laideur de certains visages le très vieux signum diaboli que les exorcistes ne se lassaient pas de chercher dans la chair torturée des sorcières (4) : «Dès lors que le Diable se donne à voir au travers d’indices démoniaques, confirmant et concluant le processus d’intériorisation spirituelle amorcée bien plus tôt, le système de la représentation diabolique est promis, alors même que la croyance au Diable n’est plus dominante, à l’ultime succès laïc et scientifique, au sein des enquêtes et des démonstrations triomphantes de l’anthropométrie judiciaire à la fin du XIXe siècle. Les séries de visages monstrueux, qui sont autant de visages de criminels, sont un avatar darwinien et scientiste de croyances anciennes et de la physiognomonie en tant qu’elle permettait d’identifier le tempérament mauvais dans les traits fixes du visage» (pp. 100-1).
Il ne restera alors plus à Daniel Arasse qu'à conclure en écrivant : «Contraint d’abandonner le royaume de la morale religieuse, le Diable se déplace dans celui de la morale sociale où il se manifeste comme anormalité humaine, criminel et monstre social, exorcisé par l’anthropométrie policière» (p. 101).
Occultation du démoniaque, sa forclusion, comme je le notais à propos de telle saisissante nouvelle d'Arthur Machen, son humanisation progressive bien que, dans certains romans, la face humaine redevienne parfois gueule de la bête, comme nous pouvons le voir avec l'exemple du personnage de Cénabre.
Arturo Graf n'est pas un inconnu pour les lecteurs attentifs de ce blog, puisque je l'ai évoqué dans cette note sur une très belle étude sur les aventures littéraires posthumes d'Ulysse. Il ne s'agit là que d'extraits du texte de Graf, assez soigneusement traduits du reste, ce qui est plutôt inhabituel pour ce genre d'ouvrages, somptueusement illustrés, qui d'habitude ornent la rubrique Beaux livres des revues de presse de fin d'année.
Notes
(1) Léonard de Vinci, Les carnets (introduction, classement et notes par E. Maccurdy, traduction de Louise Servicen, Gallimard, 1987, t. II, pp. 494-5) cité par Daniel Arasse à la page 93 de son ouvrage.
(2) Pic de la Mirandole, De la dignité de l'homme (Éditions de L'Eclat, coll. Philosophie imaginaire, 1993), p. 13.
(3) Ressemblance elle-même porteuse de danger, car, comme l'écrit Daniel Arasse, «Les recherches de Léonard et de Dürer sur les proportions participent de l’optimise inhérent à la conception harmonieuse de l’homme, fait à l’image de Dieu; mais elles montrent aussi qu’une telle conception a pour conséquence que l’humain devient le lieu d’une immanence diabolique, dont le visage est alors le masque révélateur» (p. 94).
(4) «On peut, dès lors, définir avec précision le rôle de l’image d’exorcisme, peinte ou gravée : elle montre ce que l’on ne voit pas, elle «certifie l’irreprésentable» [Georges Didi-Huberman] et elle fixe en même temps les conditions de la représentation moderne du diabolique : l’idéogramme qui garantit la vérité diabolique du vu, une défiguration humaine où l’«horrible difformité», la hideur physique est l’indice du mal» (p. 100).

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