Magazine

Pétrone au XXIème siècle

Publié le 13 décembre 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

« Tu vois les poux sur autrui, tu ne vois pas les tiques sur toi-même. »
   *
« Trimalchion battit des mains et [dit] : "Las, dit-il, il a donc vécu plus longtemps, ce vin, que le chétif humain! Aussi, allons-y à gogo. La vie, c'est le vin. C'est du véritable opimien que je vous sers. Hier, je n'en ai pas servi du pareil, et c'étaient des gens autrement bien qui dînaient. »
Extraits du « Satiricon » de Pétrone en éditions Gallimard/Folio
   *
Le-festin-chez-Trimalcion.jpgUne biographie de cet auteur que j'aime beaucoup à ce lien.
J'ai lu ce matin une interview de Michel Onfray dans « Marianne », où celui-ci compare notre période avec celle du début de la décadence de l'Empire Romain, et cite Pétrone et son Satiricon. Comme dans cet ouvrage dont le point d'orgue est le dîner chez Trimalcion, selon Onfray quand tout le reste s'est évaporé, la nourriture est tout ce qui reste car elle seule permet de créer un semblant de sentiment de communauté par la convivialité et le plaisir partagé, la conception de l'individu devenant unidimensionnelle et lui déniant progressivement le droit de ressentir des sentiments hors normes ou d'évoquer des opinions qui ne vont pas dans le sens imposé par le système, de là le succès des émissions culinaires et de coaching.
Il semble bien que la comparaison est totalement pertinente malgré tout.
Je la cite à dessein car Michel O. n'est pas exactement un réactionnaire ou le genre de personnes que l'on qualifie ainsi habituellement. Et pourtant regretterait-il également la douceur perdue d'un temps plus tourné vers les autres au point de créer une université populaire (il est de gôche c'est donc populaire) du goût et d'essayer de redonner un nouveau souffle au jardins ouvriers ce qui n'est pas du tout une mauvaise idée pour que tout le monde ait accès à des produits de qualité.
Il aurait donc en lui quelques restes suffisants de lucidité pour percevoir que ce qui paraît totalement futile au plus grand nombre est finalement fondamental et que l'être humain moderne, se croyant au zénith du progrès alors qu'il devient une marchandise perd de plus en plus son humanité.
A peu de choses près : nous n'avons pas encore eu un Caligula au pouvoir, cependant, ou un Néron, Pétrone faisait partie de sa cour, mais à le connaître un peu, sans être dupe de quoi que ce soit, la folie des hauteurs ne poussant encore nos hommes, et femmes, de pouvoir qu'à satisfaire pour le moment que des pulsions somme toutes vulgaires, des pulsions d'esclaves engraissés.
Que d'ailleurs ils justifient très puérilement quand on le leur reproche, ainsi Jean-François Copé samedi chez Ruquier pour qui c'est normal que les hommes politiques aient des privilèges car ils travailleraient d'arrache-pieds toute la journée au bien commun.
Copé ressemble beaucoup aux courtisans présents au banquet de Trimalcion, ambitieux et serviles, capables de toutes les bassesses pour conserver leur rang, comme ils le seront plus tard au Salon de Madame Verdurin.
J'ai donc décidé de demander à Pétrone lui-même pour vérifier, ce que je peux faire sans trop de difficultés disposant chez moi d'une machine à remonter le temps individuelle ou collective en parfait état de fonctionnement (une bibliothèque). Pétrone est donc apparu au milieu de mon salon, en toge, l'air un peu débraillé, des cernes sous les yeux, une barbe de trois jours aux joues, le regard très vite malicieux et un sourire déjà railleur aux lèvres.
Esprit fin et lucide, réputé sacarstique et méchant à cause de Tacite qui lui consacre malgré tout une très belle page dans « le dialogue des Orateurs », il consacrait ses jours au sommeil et la nuit à ses affaires, pas toujours très honnêtes, et surtout aux plaisirs pour lesquels il possédait beaucoup de goût et de science. Je me promis de ne pas lui dire comment il allait finir mais de l'avertir quand même de faire attention aux manigances d'un certain Tigellinus, ce qui lui causerait du tort.
Je regrettais de le faire venir aussi tôt, (il était dix heures du matin), mais déjà il s'animait malgré tout.
Il commença par s'étonner :
« Tu portes les braies des barbares ? Es-tu un esclave savant (il avait vu les livres) ? T'a-t-on affranchi ? Dans ce cas j'espère que tu n'étais pas un de ces anciens commerçants qui se prend à quelque prétention une fois sa fortune faite ».
Je le rassurai, je lui expliquai qu'il n'y avait plus d'esclaves et que le commerce et les finances et toutes les professions y afférant étaient maintenant des métiers de citoyens, ce qui l'épouvanta. Il fut encore plus épouvanté quand je lui dis que l'argent du commerce et du négoce était ce qui permettait de nos jours d'acquérir le plus d'honorabilité au regard de notre société.
Il commenta cela en ces termes :
« Vous avez donc perdu aussi l'honneur en plus de votre dignité pour être si fiers d'être aussi soumis ». Ne perdant toutefois pas ses esprits, il me demanda aussitôt après où est-ce que l'on pouvait boire du bon vin en bonne compagnie dans mon monde. Je lui expliquait que boire du vin était très mal vu, comme de boire n'importe quelle autre boisson fermentée, sauf quand cela impliquait une compétition pour montrer que l'on possèdait beaucoup de biens. Il ne s'étonna guère :
« C'est un peu comme chez Trimalcion, on expose toujours sa richesse, mais au moins chez lui on buvait du vin pour le plaisir d'en boire, et de le partager avec des amis, fussent-ils d'un soir ».
Nous sortîmes bientôt.
Dehors, il ne s'étonna pas, il me dit qu'il se sentait comme à Rome dans le quartier des « insulae », il trouvait les femmes un peu plus vulgaires encore que les filles du Suvure. Il rajouta promptement que celles du Palatinat l'étaient tout autant s'assurant une situation en se trouvant un mari ou un compagnon fortuné ce qui revenait au même comportement que les putains avec leurs protecteurs. Il me parla également de quelques courtisanes ayant fait carrière de cette manière, je lui assurais que là encore rien n'avait vraiment changé, on en trouvait même qui avait des prétentions musicales.
Après avoir observé les jeunes hommes dans la rue, à Rome on était à voile et à vapeur sans que cela ne porte à conséquence, il releva que ceux-ci lui rappelaient les personnages de son roman, Encolpe et Giton, surtout Giton qui ressemblait à une fille.
Je lui expliquai que l'on appelait ça la mode « métrosexuelle », que l'homme devenait en quelque sorte la copine de toutes les femmes. Il me demanda si l'homme se conduisait quand même en mâle de temps à autre, paraissant inquiet sur la question. Il demanda si ces jeunes hommes se maquillaient, je lui répondis que non, mais que certains utilisaient les mêmes produits de beauté que leurs compagnes et n'admettaient pas d'avoir un seul poil sur le torse, « Un peu comme les jeunes esclaves à destination des vieux pervers aux orgies habituelles de l'Empereur ». Il n'y voyait pas malice, « Pétrone n'est pas un moralisateur », dit-il, lui ne s'en scandalisait pas, la décadence étant déjà bien commencée à son époque faut-il le rappeler.
Arrivé au troquet où je l'emmenais, Pétrone proposa d'acheter carrément le tonnelet de Beaujolais sur le comptoir du cafetier.
Il m'expliqua qu'il connaissait bien les tonnelets, qu'il en avait une bonne expérience, appréciant vivement cette « invention gauloise » qui donnait bon goût au vin, meilleur que celui préconisé par les vignerons du Latium. Le vin était assaisonné avec des épices, le fénugrec, l’iris, le couin, la résine, la fleur de gypse, le sel ou même l’eau de mer, ce qui n'était pas toujours très agréable au palais, le vin ayant alors le goût d'une « potion d'apothicaire ».
Pétrone déplora l'éruption du Vésuve qui avait coûté à Rome la perte de tous ces vignobles, « c'était comme la fin du monde », précisa-t-il.
Le bistrotier n'était pas ému par la toge de Pétrone, en rigolant il affirma à un autre client qu'il avait tellement l'habitude des poivrots bizarres que « 'çuila en robe le gênait pas tant qu'y paye ». Quand Pétrone lui donna un sesterce en argent, il se montra des plus empressés, apportant non seulement le tonnelet mais aussi tout un plateau de fromages « pass'que c'est bon de gouter à ça avec le vin ». Le romain apprécia ses initiatives : il me fit part de sa joie et de son contentement à trouver enfin « un citoyen qui savait vivre sans façons ».
Pétrone n'était pas saoûl, il savait se tenir. A peine laissait-il échapper comme par mégarde un propos un peu plus égrillard. La soirée était très agréable. Hélas, une voiture s'arrêta, la radio tous hauts parleurs dehors vomissait de la musique ou plutôt du bruit plus ou moins rythmé. Pétrone bondit, il n'eut pas peur de « cet étrange char à quatre roues puant et visiblement malcommode », il me confia que pendant les fêtes des « Mystères d'Éleusis » il avait vu plus étrange encore. Par contre les sons tonitruants qui sortaient du véhicule le mirent en colère. Il voulait rentrer sans plus attendre à son époque.
Nous nous quittâmes en bons termes cependant, après avoir bu ensemble un (ou deux plutôt : une « rincette » et une « sur-rincette ») verre de calva, du velours liquide. Je lui parlais de Tigelinnus, mais il fit un geste de la main comme pour dire que ce n'était pas grave, il me dit que c'était la nature humaine et qu'il savait déjà tout cela.

Ci-dessous la bande-annonce du film de Fellini


Satyricon bande annonce
envoyé par tous_les_peplums. - Court métrage, documentaire et bande annonce.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Amaury Watremez 23220 partages Voir son profil
Voir son blog