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La Palestine et la pampa, par Jean-Luc Evard

Par Juan Asensio @JAsensio

La Palestine et la pampa, par Jean-Luc Evard

Crédits photographiques : Musa Al-Shaer (AFP/Getty Images).
La lucidité commande de le prévoir, l’initiative diplomatique prise ces derniers jours par trois États d’Amérique latine – reconnaître la souveraineté de la «Palestine libre et indépendante» – fera vite école. Le style (la politique et la diplomatie «par les symboles») vient en droite ligne du management et de la contre-culture humanitaires. Il déteint désormais, c’est son intention, sur celui des managers politiques officiels, et signale ainsi un véritable basculement des rapports de force au Proche-Orient. Il s’opère simultanément à d’autres réajustements de dimension transnationale : les pays «émergents» agissent désormais comme des «grandes puissances». Et toute affaire dont ils s’emparent en reçoit un cachet de sérieux que leurs aînés ne contestent plus.
Le geste fait suite, d’ailleurs, aux démarches entreprises en ce sens par le Président de l’Autorité palestinienne et va certainement servir à tester les dispositions d’autres gouvernements. La boule de neige sera bientôt avalanche, et ses effets, incalculables. On mesure maintenant combien s’est renforcée la pression exercée sur Israël depuis l’épisode mi-dramatique mi-burlesque de la vedette turque prise d’abordage au printemps dernier. Les amateurs ont cédé la place aux professionnels, le cahier des charges n’ayant pas varié. Ne s’agit-il pourtant, dans cette forme d’internationalisation du conflit, que de la «question palestinienne» ?
La réponse, d’abord et comme toujours, exige qu’on rappelle la prémisse géopolitique de rigueur là-bas : si le conflit dit «conflit du Proche-Orient» est lui-même un ensemble pluriel de conflits enchevêtrés, le conflit singulier dit «conflit judéo-arabe» n’en est pas nécessairement, tant s’en faut, le foyer ou le centre de gravité. Et même, il n’a pris à la longue son cours inextricable que pour une raison toujours fatale aux conflits, et aux conflits politiques en particulier : il est devenu un conflit de substitution, dont les protagonistes, liés comme ils le sont par l’absence de principes des commencements de 1948, ne peuvent dénoncer l’architecture de trompe-l’œil. Les simulacres sont aussi indispensables à la conduite des conflits d’intérêts qu’ils sont mortellement dangereux à celle des conflits d’existence, lesquels ne se vident réellement que si l’un au moins des adversaires impose la reconnaissance inconditionnelle de son intégrité morale. Telle est la clause aristocratique qui jamais ne sera respectée là-bas, et sans laquelle la paix est pire qu’impossible : elle serait sans joie, non – elle l’est déjà puisqu’elle est le nom de l’état de guerre larvée ou déclarée qui fait le quotidien de toute la contrée depuis des décennies. Jamais les Arabes devenus «les Palestiniens» n’ont admis que leurs premiers adversaires, et les pires, avaient été leurs propres dirigeants rejetant le plan de partition et répartition proposé au printemps 1948 par les Nations Unies, et jamais les Israéliens ne songèrent à convaincre les élites arabes de leur mensonge d’État car ce mensonge semblait faciliter, au moment où ils s’y attendaient le moins, la proclamation de la souveraineté d’Israël, souveraineté à sceller dans l’urgence de la guerre dès le premier jour.
On n’apprend donc à mesurer les magnétismes géopolitiques de «là-bas» et à dessiner les diagonales de ce parallélogramme des forces qu’à une stricte condition : toujours se demander de quels conflits inavoués, non-dits ou refoulés le conflit judéo-arabe est le substitut – et ainsi pour Israël, non pas fardeau simple d’un conflit, mais fardeau double du non-dit de conflits latéraux et simultanés. Depuis 1948, le Proche-Orient vit d’un double refoulement fondé sur un calcul politique assez primitif : les États arabes censurent le refus qu’ils opposèrent en bloc au premier plan de partition des Nations Unies, et Israël, de son côté, échange leur peu de bienveillance possible en taisant ses propres fonctions de régisseur en charge (de facto, non de jure) du sous-prolétariat arabe lâché par ses diverses autorités de référence, et ainsi laissé pour compte de l’échec de la partition de 1948.
Une sorte de répartition malsaine des rôles s’est ainsi installée dans la durée, et instaurée en régime rhétorique vivier d’une illusion tragique : les États arabes peuvent endosser le rôle de «défenseur» des Palestiniens, certains d’avance qu’Israël leur concédera cette feinte. Israël, en effet, de son côté, avalise ainsi bien plus qu’un mensonge d’État : Israël reconnaît les États qui vivent de ce mensonge et légitime par là des frontières et des régimes, faute d’avoir soi-même de pleines et substantielles frontières. Israël vit ainsi au jour le jour de sa décision de tolérer et d’encourager le double langage des divers États arabes, car Israël est même né de sa capacité à exploiter à son profit ce double langage, comme s’en scandalisaient en leur temps des intellectuels israéliens tels que Gershom Scholem et Martin Buber. (La peu banale victoire militaire de 1948 doit beaucoup à cette lucidité.) Dans la langue de l’école de Palo Alto, cet effroyable imbroglio porte un nom bien simple : double bind.
C’est cette boucle perverse du double bind judéo-arabe instauré en 1948 que va perturber la proclamation internationale d’une «Palestine libre et indépendante». La procédure a ceci d’intelligent que les appareils diplomatiques les plus volumineux se sont trop déconsidérés pour pouvoir résister à l’apparence de l’audace, et que les Palestiniens agiront désormais comme si de fait ils avaient levé le blocus. Par ricochets, ils relanceront la question de Jérusalem, non plus seulement par référence abstraite à la «parité» ou à l’«égalité» entre Juifs et Arabes, mais par référence actuelle à la surface territoriale (les Territoires) instituée «État» par d’autres États, et auquel, en bonne règle, une capitale ne peut donc pas ne pas être adjugée. Ce que «les Palestiniens» n’ont pu réussir de l’intérieur, et même pas par le terrorisme, ils pourraient bien y parvenir de l’extérieur. Que les Territoires soient eux-mêmes morcelés et doivent le rester, ne semble curieusement gêner personne. Anomalie qui en dit long sur les arrière-pensées embusquées en amont des prochains développements du conflit. Dans le conflit de substitution qu’est la question palestinienne, j’en vois de trois sortes :
- le morcellement confessionnel du monde arabe et ses expressions politico-militaires travaillent les Territoires ni plus ni moins qu’ils configurent et défigurent le Liban ou l’Irak;
- pour se prémunir de l’Iran, Israël cherche des alliances arabes, et les trouvera;
- le conflit palestinien est devenu une épreuve de vérité pour Israël tout entier, pour les Juifs qui y vivent : quid des «colonies» ? (question géopolitique des frontières de l’État) Quid de la coexistence entre laïcs et religieux, que divise l’approche de la «question palestinienne» (question des modes de régulation de l’autorité législative, exécutive et judiciaire) ?
Comment ne pas le remarquer ? Dans ces trois sphères de tension spécifique, c’est à chaque fois, à l’état pur, l’idée de modernité occidentale (et d’alternative à cette modernité) qui oriente les conflits. Les Juifs modernistes l’ont toujours été ardemment. Mais c’est la première fois dans leur histoire qu’ils ont à répondre, en Orient, de la modernité… occidentale, et eux-mêmes, pour la première fois aussi, à se placer sans faux-fuyant entre ces deux pôles.
Là-bas, il est possible de dire : «modernité occidentale» sans risquer la redondance. Il est possible de le dire, mais il y a peu de chose aussi difficile à faire.

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