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La mise à mort de don Juan, par Paul-Marie Coûteaux (Infréquentables, 9)

Par Juan Asensio @JAsensio

La mise à mort de don Juan, par Paul-Marie Coûteaux (Infréquentables, 9)

Crédits photographiques : Warrick Page (Getty Images).
Tous les infréquentables.
Du monde, Antoine aimait à peu près tout : les vieux alcools et les grandes soirées, les longues nuits autant que les beaux jours, les objets précieux comme les lointains voyages, les plaisirs en général et les femmes en particulier, à quoi s’ajoutaient les innombrables bonheurs qu’offre l’éducation quand elle est parfaite, la politesse, l’hypocrisie, les mots d’esprit, l’érudition ou bien encore le goût des langues; les langues, il en maniait plusieurs aisément, à commencer par la française par laquelle il parvenait à se distraire de temps en temps en écrivant des romans, des nouvelles, ou des poèmes, ou parfois des chansons. Finalement, il aimait le monde dans son entier, à la seule exception d’un mal terrible qui le poursuivait et qu’il repoussait non sans de remarquables succès, le travail.
Pour Antoine, «tout ce qui est divin est sans effort»; telle était la devise du héros, comme elle était celle de l’auteur d’un étrange roman, Un Monsieur de Compagnie, paru en 1962 aux éditions Grasset. Il faut croire que cet éloge du «paratravail», c’est-à-dire de la paresse et du mode de vie aristocratique qu’elle seule permet, était encore acceptable en ces temps-là puisque, dès sa parution, Un Monsieur de compagnie connut un large succès, principalement auprès de ce public cultivé qui ne prohibait point encore l’aveu d’une tendresse pour le monde ancien, la défense et l’illustration de la civilisation française, ni même cet esprit de chevalerie qui reste le plus incisif accusateur des temps modernes, de la machine, de l’égalité obsessionnelle et du renversement braillard des valeurs classiques.
Ragaillardie par les Hussards, la génération qui tenait encore pour supérieures les valeurs héritées des grands siècles de la France et de l’Europe, ne se savait pas si près de disparaître : bien qu’il vînt de nulle part, elle accueillit à bras ouverts l’auteur de cet insolent roman, André Coûteaux, qui, par amour pour une belle bordelaise autant que par distraction venait d’avoir un premier fils, moi-même : l’ouvrage fut traduit en sept langues, publié en poche, porté à l’écran (par Philippe de Broca, cinéaste français alors en vogue). Le sémillant «Monsieur de compagnie» qui passait d’autant plus aisément pour jeune que la jaquette de l’éditeur indiquait une date de naissance qui le rajeunissait de presque dix ans, se trouva bientôt invité en de multiples capitales, châteaux et lits divers à travers toute l’Europe, aidé par un savoir-faire dont il exposa les recettes dans un petit Traité du Pique-assiette qu’il ne commit pas l’imprudence de publier, et qui, certaines recettes n’étant bonnes qu’à la condition d’être réservées à quelques-uns, comme tant de choses, dort encore sagement dans mes cartons.
Sous quelques ponts
Pour cet apatride qui se voulait «clochard de luxe», se faire inviter, et surtout réinviter, était, avant qu’il n’en fasse un art, une nécessité : né «en 1933» (en réalité en 1925), à Ankara, d’un père belge dont les aïeux s’étaient installés sur les rives du Bosphore pour les nécessités du commerce avec les «échelles du Levant», et d’une mère russe qui, née en Ossétie du Nord dans une bonne famille ralliée à l’armée blanche de Wrangel et atrocement décimée en quelques années, avait fuit les Rouges par Odessa en parvenant à cacher sous ses haillons, jusqu’à Constantinople, des colliers de pierres précieuses (il prétendait être baron belge par le premier, ce qui était vrai, et prince russe par la seconde, ce qui l’était beaucoup moins…), André Coûteaux avait fait ses études en Suisse et en Angleterre, où, devenue veuve, la terrible Katevana, ma grand-mère, le tint éloigné aussi longtemps que possible de ce qu’elle appela jusqu’à ses derniers jours «Stamboule» aux fins de faciliter son remariage avec un agent de la Banque Ottomane, vicomte français doté d’un grand nom et d’un bel apanage en Sologne. Son frère Paul (auquel je dois mon prénom, comme il le devait au souvenir du jeune Tsarévitch martyrisé), ayant été étouffé par la foule lors des obsèques d’Atatürk, le malheureux Andreï se retrouva finalement seul à vingt ans, n’ayant, outre l’alcool, d’autre consolation que de prendre pour patrie la langue française, de se dire Européen (tendance Koudenove-Kalergi), de chercher refuge à Paris où il prétendait avoir plusieurs fois couché sous les ponts (je me demande parfois lesquels, pendant mes promenades), en somme de se transformer en une sorte de «Sans Domicile Fixe» avant la lettre, ou l’abréviation – de ces abréviations qui finissent par abolir toute noblesse, jusqu’à celle des clochards.
Paresse oblige : journaliste intermittent ou, comme on disait alors «indépendant», «correspondant de guerre» polyglotte et vagabond, il se trouva contraint de pousser à la perfection l’art de séduire, qui fut longtemps une politesse avant que l’imbécillité moderne n’en fît une affectation suspecte, et d’accepter conséquemment l’hospitalité qu’on lui offrait ici ou là d’abondance, et qu’il savait d’ailleurs prolonger à merveille, par exemple en assurant ses hôtes qu’ils auraient l’honneur de protéger chez eux l’éclosion de son grand œuvre, ce qui lui permettait de faire de longs séjours luxueux et tranquilles où bon lui semblait avant de s’en aller courir d’autres villégiatures.
C’est ainsi que, plusieurs années après le premier, finit par paraître à Paris un deuxième roman (sans doute aussi quelques enfants, dont mon seul frère connu, Stanislas, ignore autant que moi l’existence), sous le titre L’Enfant à femmes : troublante histoire d’un fils qui, voyant dépérir son père brutalement plaqué par sa femme, lui en procure d’autres à foison, allant jusqu’à prouver que, avec un peu d’innocence, on pouvait aisément acheter quelques femmes dans les grands magasins. Bien que l’ouvrage ne fut point précisément féministe, il rencontra un public plus vaste encore (près de 100 000 exemplaires vendus); certes, c’était celui du Figaro plus que du Monde, de Jours de France plus que du Nouvel Observateur, mais la chose, à l’époque, n’était pas encore très grave. Il écrivit pour des revues, en dirigea d’autres, assez distraitement pour que la charge ne fût jamais durable, rédigea le scénario de plusieurs films (dont celui de Mon Oncle Benjamin, devenu un classique du cinéma national), alliant à la sagesse française, «de tout un peu», celle de la Grèce antique, «rien de trop».
L'amour déserté
Sa renommée s’élargit trois ans plus tard avec Un Homme, aujourd’hui, publié en 1968, juste à temps avant que ne déferle sur les lettres françaises la grande vague soixant’huitarde qui, de coqueluche, allait faire de lui un infréquentable. On ne trouve pas seulement, dans ce troisième roman, de nombreuses pages que la pudeur filiale devrait, pour bien faire, me retenir de juger admirables, telle que celle-ci : «Pour ce qui est des femmes, je n’ai pas la faiblesse si désuète du mariage et, quoique d’esprit fort peu religieux, l’Église me paraît sage qui, du moins, limite les dégâts en interdisant le divorce – autrement, les gens se marieraient tout le temps. Je n’ai goût qu’à celles, par bonheur assez nombreuses, auxquelles je plais, si j'ose dire, d’entrée. Les autres ne valent pas le temps qu’elles exigent pour être séduites et j’ai appris très tôt à quel point elles peuvent déranger l’entendement, et l’existence»; on y trouve aussi un esprit classique ou, pour mieux dire, ce grand air des temps anciens dont il faudra attendre des écrivains comme Philippe Muray et quelques fins observateurs des métamorphoses du «premier sexe» comme Éric Zemmour pour comprendre, mais trop tard, que, bien devant que la pensée qu’on dit progressiste pour cacher qu’elle n’est que petite-bourgeoise, lui seul peut encore dresser l'acte d’accusation authentique des obsessions des temps modernes, notamment cette pointe avancée que deviendra bientôt le féminisme, et le code étroit qu’elle imposera aux relations amoureuses, jusqu’à les étrangler, asséchant finalement l'amour lui-même : «Je vis mon époque dans l’éclairage sans ombre de la maturité. J’y vois les femmes devenues nos égales et nous, du même coup, leurs égaux […]. Je les affectionne, je les caresse, je les prends… non plus comme un protecteur et un maître mais, si l’on veut bien me permettre un néologisme, comme un lesbien, en d’autres mots comme quelqu’un qui, débarrassé de toutes responsabilités à leur endroit, n’a plus besoin justement de «jouer à l’homme». Depuis qu’elles ont fait de nous des égaux, les femmes, en somme, nous ont rendu les droits jusqu’alors reconnus à leur seule faiblesse : le droit de penser d’abord à nous-mêmes».
Une comète égarée des Hussards
Las, il récidiva en 1972 avec un roman que le langage nouveau n’allait pas manquer de déclarer machiste, et dont le titre sonnait en effet comme l’hallali du séducteur à l’ancienne, Don Juan est mort. Sombre mise à mort d’un vieil aristocrate espagnol fidèle à la conception qu’il avait de Dieu, des hommes, et conséquemment des femmes, ainsi qu’à quelques mâles valeurs et vieilles vertus d’honneur où la critique voulut voir, non sans quelque raison, un éloge de l’âpreté féodale mais aussi, par ce facile effet d’amalgame qui allait ravager peu à peu la pensée française tout entière, d'un franquisme prétendument illustré de pied en cap.
Les Hussards étaient passés, dont il n'aura peut-être été qu'une comète égarée. De Gaulle aussi était mort, ce prince qu’une gogoche qui se prenait pour une opposition publiait tantôt pour fasciste, tantôt pour monarchiste, et dont le dernier voyage, en juin 1970, (en Espagne justement, pour aller voir Franco…), parvint aussitôt, signe d'un brutal renversement des temps, à scandaliser jusqu’à ses partisans, lesquels s’apprêtaient déjà, sous l’appellation de «gaullistes» censée valoir absolution de tous leurs péchés, et ils furent nombreux, à voter une série de lois de bien-pensance qui feraient tomber sous le coup de la loi une bonne partie des propos qu’avait tenus leur grand homme.
Car on fut moins libre du temps des gaullistes convertis aux droits de l’homme qu’on ne l’avait été sous de Gaulle; Antoine avait aussitôt reconnu un frère dans ce résistant de tous les âges, s’enflammant à l’occasion pour ce grand chevalier qui avait d'un coup d'épée, ou de plume, sauvé le vingtième siècle de la France, comme ce jour de juillet 1967 où, après avoir, selon ce que me raconta sa seconde femme Béatrice, explosé d'enthousiasme pour certaine sortie sur un balcon de Montréal, il fit sonner tôt son réveil, fait chez lui des plus rares, pour aller à Orly ovationner le Général rentrant du Canada aux petites heures, n’y trouvant que de ministres contrits et de bien rares admirateurs : dix ans plus tard, il ne décolérait pas contre ces «petits Français» qui n’étaient pas fichus d’acclamer leur héros. «Vous autres Français, n’êtes que des petits bourgeois, y compris tes gaullistes !», me lança-t-il un jour, quand, nous étant trouvés sur un quai de gare et nous étant aussitôt reconnus, nous en arrivâmes finalement à faire connaissance : par quoi, en effet, il avait tout dit.
Dès lors, plus rien n’allait échapper au pullulement de ces «petits bourgeois» qu’il voyait partout, et qui bel et bien proliféraient de toutes parts, droite et gauche confondus. Ce fut donc au tour d’Antoine de disparaître : bien entendu, la critique fut féroce pour ce Don Juan est mort qui échappait à toutes les catégories, et qui se vendit mal. Mai 68 était passé comme la tempête sur un paysage de Gainsborough et, si tout paraissait à la même place, tout était cependant changé : vinrent les temps où quiconque avait de l’esprit était réputé «faire son intéressant», où prier Dieu était suspect mais où il était obligatoire de s’intéresser au phénomène religieux, où l’on se devait d’encenser les femmes mais non de les honorer (ou mollement, tant il est vrai que dans l'égalité justement, toute érotique s'étiole), de «parler sexe» aussi ostensiblement qu’il se pouvait, mais point de s'y adonner tranquillement avec qui bon vous plaisait quand c’était avec discrétion, de faire sa révérence à d’obscures machines bruxelloises mais non de célébrer les grands lustres de l’Europe chrétienne que celle-ci pourtant tuait à petits feux.
De libre penseur, il était d'un coup devenu réactionnaire, fatwa si définitive que, s’il parvint encore, en 1974, à éditer chez Julliard un recueil de nouvelles Le Zigzagli (du nom de ces petits bateaux du Bosphore qui zigzaguent d’une rive à l’autre, image qui lui allait à merveille), c’est à l’amitié d’un obscur éditeur, Jean Dullis, qu’il dut de faire paraître, ou plutôt disparaître, son dernier roman, La Guibre : mais il importait peu que ce fût un livre aimable puisque son auteur ne l’était plus.
Autant les années soixante avaient été lumineuses, et contrariantes les années soixante-dix, celles du grand tournant de la civilisation, autant furent lugubres les années quatre-vingt. Réfugié à la campagne dans une longue maison normande où j'allais le voir de temps en temps, dont le centre était un âtre immense aux feux infernaux, encadré de piles de livres, d'amas de vieilles bouteilles de vodka et de morceaux de manuscrits dont il brûlait la plupart, il n'écrivait plus que dans le vide : voyant qu’il ne plaisait plus, Don Juan n’avait plus le cœur à faire sa cour. Il s’arrangea donc pour tomber malade, contractant pour plus de sûreté plusieurs affections graves : il n’avait pas soixante ans quand, un matin de janvier où je lui tenais la main, il abandonna finalement son corps à ce monde qui s’était si brutalement détourné de lui. C’est ainsi que mourut Don Juan, et je crois qu'il me reste à guetter le jour où, sous un trait ou bien un autre, il rejaillira de ses cendres.
L’auteur
Paul-Marie Coûteaux est député français au Parlement européen élu en juin 1999 sur la liste menée par Charles Pasqua, Philippe de Villiers et Marie-France Garaud, vice-président du groupe Indépendance et Démocratie et membre de la Commission des Affaires étrangères. Chevalier des Arts et des Lettres, il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Clovis, une Histoire de France (Lattès, 1996), L'Europe vers la guerre (Michalon, 1997), Traité de savoir disparaître à l'usage d'une vieille génération (Michalon, 1998), La Puissance et la Honte (Michalon, 1999), De Gaulle Philosophe, Tome 1 : Le Génie de la France (Lattès, 2002), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), Ne laissons pas mourir la France ! Gaullisme, souverainisme : correspondances avec Nicolas Dupont-Aignan (Albin Michel, 2004), Être et parler français (Perrin, 2006), De Gaulle Philosophe, Tome 2 : La colère du peuple (Lattès, 2010) et enfin De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xénia, 2010).

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