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Du Jean Lorrain inédit aux Editions du Clown Lyrique

Par Spiritus
Les Editions du Clown Lyrique sont jeunes, très-jeunes, et déjà incontournables pour l'amateur de littérature fin de siècle. On se souvient qu'en 2006, Nicolas Malais avait inauguré sa maison en publiant un roman inédit de Remy de Gourmont, Le Désarroi, oeuvre importante que l'Ermite de la rue des Saints-Pères garda secrète. Eh bien, en 2008, le Clown Lyrique crée à nouveau l'événement avec un inédit de Jean Lorrain, les Lettres à Henry Kistemaeckers. Cette correspondance importante, grosse de 48 lettres, dormait paisiblement dans quelque carton du Département des Arts du Spectacle de la BNF, et jamais aucun biographe de l'un ou l'autre écrivain n'avait encore eu l'idée de l'exploiter. Puis Eric Walbecq vint, qui eut la curiosité de l'exhumer et l'intelligence de la produire, enrichie d'une présentation, de notes et d'annexes. Il est vrai que rien ne permettait d'envisager l'existence d'une telle correspondance littéraire, échangée entre le sulfureux symboliste et le journaliste, romancier et dramaturge à succès (faciles) d'origine belge, et fils de l'éditeur des naturalistes. Rien, sinon justement les salles de rédaction, les répétitions, quelques mondanités, et le goût des voyages.
Les lettres de Lorrain à Kistemaeckers - celles du second au premier n'ont pas été conservées - couvrent la fin de vie (1897-1905) de l'auteur de Monsieur de Phocas, avec des lacunes, et nous découvrent un Lorrain assez inattendu, fragilisé par la maladie, ses difficultés avec les patrons de presse, ses déconvenues judiciaires, etc. Un Lorrain intime, en somme, à la dent toujours acérée contre ses contemporains (Mendès, Sarah Bernhardt, Letellier), certes, mais qui n'hésite pas à avouer ses faiblesses, son dégoût de Paris et des cénacles, son désir de s'installer définitivement dans le Sud. M. & Mme Kistemaeckers ne furent sans doute pas pour rien dans cette décision, qui, dès leur premier courrier à Lorrain (juin 1897), l'avaient invité à séjourner dans leur résidence toulonnaise de La Clapière. Aussi est-ce la Provence qui fut le berceau de l'amitié nouvelle, une Provence que Jean Lorrain opposera dès lors, comme un soufflet, à l'artificialité parisienne :
"Les lecteurs du Journal se plaignent, trop de Provence cela leur donne chaud, à ces parisiens de malheur qui ignorent, les imbéciles qu'il fait moins cao à Toulon et surtout à Monte Carlo qu'à leur Paris de juillet - mais la bêtise énorme et son front de taureau écrasent le monde, il leur faut des comptes rendus de Trouville et d'Aix les bains ; je rentre et leur f...trais des Bois de Boulogne déserts et des Point du jour veules, car j'ai vomi le monde et les mondains !" (samedi 3 juillet 1897)
On est frappé, à la lecture de cette correspondance, par la sincérité de Lorrain. Il se livre à Kistemaeckers comme à un ami, - sur sa santé, sur son procès contre Jeanne Jacquemin, sur son emprisonnement à La Spezia -, et non comme à un confrère, dont il n'appréciait pas toujours l'oeuvre. Par ailleurs, leurs projets de collaboration feront long feu, en raison de leurs caractère et esthétique trop éloignés, même si Lorrain put le déplorer et en rejeter la responsabilité sur Kistemaeckers :
"C'est vous qui ne l'aurez pas voulu, mon cher ami.La résolution que vous n'avez pas, je l'aurais eue, moi et vous auriez modéré ma fougue.Cette association de la digue et du torrent aurait peut-être produit un excellent canal... du midi.Je le regrette et me résigne..., avec mon caractère je l'aurais oublié demain, j'aurais plus peine à chasser le souvenir de belles heures vécues dans l'espoir et la fièvre de ce travail à deux dont je me faisais fête." (18 août 1903)
Je ne suis pas un spécialiste de l'oeuvre de Lorrain. J'ai lu ce que tout le monde a lu et avais volontiers adopté l'image de dandy décadent que ses contemporains se plaisaient à reproduire et à promouvoir. L'intérêt de ces lettres est justement de nuancer le portrait trop facile, de nous montrer un peu de la vérité complexe du romancier. Bien sûr, l'ouvrage s'adresse surtout aux amateurs de cette période qui y retrouveront des noms connus : Jeanne Jacquemin, Fernand Xau, Catulle Mendès, Sarah Bernhardt, André Antoine, Cora Laparcerie, Edouard de Max, personnalités de l'art, du journalisme et de théâtre (les dernières années de Lorrain constituèrent une période d'intense activité dramatique); mais tous ceux qui auront feuilleté, un peu fébrilement, Monsieur de Phocas, ou les Pall Mall, doivent lire ces lettres d'un Jean Lorrain qui se démasque - un peu.
C'est en outre un livre qui réjouira les bibliophiles, composé en garamond et imprimé sur beau papier bouffant ivoire à 400 exemplaires seulement. Et les très-bibliophiles, puisqu'il en a été tiré 20 exemplaires sur papier rouge, auxquels a été joint un tirage sur vergé du portrait (inédit lui aussi) de Jean Lorrain.
JeanLORRAINLettres à Henry Kistemaeckers
à paraîtrele 1er marsaux
EDITIONS DU CLOWN LYRIQUE
(en pré-commande, au prix de 12 €, ici)

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