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"Le Bloc" - de Jérôme Leroy

Publié le 06 octobre 2011 par Amaury Watremez @AmauryWat

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 Ayant eu des différends avec Jérôme Leroy, il aurait été facile de faire de la critique assassine, j'ai préféré faire une critique plus mesurée, cela me paraît plus judicieux.

photo ci-dessous prise sur le site du "Grand Rouen"

Bloc
On pourrait lui reprocher d'aborder un sujet opportunément d'actualité qui risque fort de créer un « buzz » comme on dit dans le Landerneau médiatique, mais on ne va tout de même pas reprocher à un écrivain de parler de son époque et des angoisses qu'elle lui inspire, et de vouloir être lu par beaucoup de lecteurs.

Dans son dernier roman sorti aujourd'hui, 6 octobre, Jérôme Leroy évoque le danger tout à fait possible selon lui de l'accession au pouvoir d'un parti qui ressemble beaucoup au Front National, le Bloc patriotique, dont les chefs sont un vieux briscard de l'extrême-droite, ancien « soldat perdu » de l'« Algérie française », Dorgelles, qui a laissé les rênes de son mouvement à sa fille, Agnès, depuis quelques années.

Vous voyez de qui je veux parler bien entendu.

L'auteur de ce livre revient à la tradition des néo-polars des années 70, très politisés et bien écrits, voulant alerter la société sur ses dérives possibles. Il est dans ce livre plus proche de la finesse de Manchette que des gros sabots anti-fascistes de Didier Daeninckx. L'auteur connait bien son sujet également, et le milieu de droite.

Il a même « fait » Saint Cyr, qui fait partie intégrante de la « mythologie » de la droite radicale et est officier de réserve, ce qui fait sa fierté, ce qui l'exclut d'emblée des écrivains « bobos ».

Il écrivait d'excellentes critiques littéraires dans « le Quotidien de Paris », c'est là que je l'ai découvert, il écrit dans « Valeurs Actuelles » et il lui est arrivé de signer des papiers dans « le Figaro ». Il est aussi auteur pour « Causeur » qu'à gauche on considère à tort comme réactionnaire et a fait partie de la rédaction de « Immédiatement », classée plutôt à droite, rédaction qui a hélas éclaté en 2002 du fait d'une mésentente sur la candidature de Chevènement qui paraissait pouvoir rassembler les espoirs de tous ceux qui ne voulaient pas, et ne veulent toujours pas, d'une Europe hyper-libérale, de la gauche à la droite.

Cette mésentente était plus ou moins inévitable, même si un temps un catholique et un marxiste peuvent partager nombre d'idéaux, dont la paix et la justice, et aussi la dénonciation du libéralisme, et de ses conséquences, il y aura forcément au bout du chemin un butoir car la foi du catholique est à la base exactement inverse à l'idéologie marxiste qui prend un postulat de départ totalement contraire. Si les réductions guaranis peuvent sembler une ébauche d'un socialisme collectiviste appliquée de prime abord, les principes qui les soutiennent en sont radicalement différent. Le marxisme amène à rêver d'une humanité nouvelle, « libérée » des chaînes du passé, d'un homme reconstruit qui irait au bonheur, alors que pour les jésuites des « réductions », il était déjà mieux de faire prendre conscience aux êtres humains qu'ils avaient sous leur charge de leur humanité un peu plus pleinement. Avant de chercher un « homme nouveau », c'est bien déjà d'être un être humain un tout petit

Et Jérôme Leroy est plus proche malgré tout des auteur de « l'Insurrection qui vient », et du Parti Communiste (il est élu Front de Gauche), que de Bernanos. Je ne fais que rappeler des faits et non me livrer à un quelconque procès en sorcellerie, ou jouer les indics, quant au parcours de l'auteur. Là aussi, nulle reproche, car Jérôme Leroy a des convictions au moins...

Sur Bernanos, il me semble qu'il y a toujours ce malentendu qui perdure sur « les Grands Cimetières sous la lune » dans lequel est clairement dénoncé le franquisme. Bernanos a tiré à boulets rouges contre son camp par amour de la vérité, et de la liberté, mais il n'a pour autant épousé des convictions de gauche, il est resté catholique plutôt traditionnel et monarchiste. Ses convictions n'avaient pas changé d'un iota. Bernanos était aussi un rêveur, croyant dans le même genre d'utopie « patagone » que Jean Raspail.

De plus, si l'on peut croire aller contre son identité, celle-ci finit toujours par vous rattraper si on croit pouvoir l'enfouir. Ainsi, Marcel Schwob, de famille juive, se classait avant l'Affaire Dreyfus dans les écrivains antisémites, quand l'Affaire a éclaté elle a remué ses entrailles, elle l'a pris littéralement aux tripes, et il est devenu farouchement dreyfusard.

On me dira, l'amour de la liberté peut transcender toutes les barrières et détruire les butoirs, tout comme le fait d'avoir une même sensibilité à la littérature, ainsi Proust peut dédier un des tomes de « la Recherche du temps perdu » à Léon Daudet.

Sur cette fréquentation de l'auteur des milieux de droite radicale, on peut répondre, et alors ? Cela le rend-il suspect de « fâââchisme » pour autant ?

Sa connaissance de la droite permet à Jérôme Leroy d'avoir une approche qui est plus fine que les autres auteurs sur cette question. Il connait parfaitement les écrivains, les intellectuels, qui inspirent la droite, et en particulier la droite radicale. Il a lu Brasillach, il apprécie Chardonne et Céline, ou les « Hussards ». A gauche, dans les bonnes feuilles « bobos », cela suffit pour se faire traiter de « facho ».

L'auteur comme les responsables des journaux où il écrit, où il écrivait, savent d'où ils viennent et d'où ils écrivent. Et Jérôme Leroy écrit aussi dans « Témoignage chrétien », « Révolution » et « Liberté Hebdo ». Et il est profondément de gauche.

Et sur son blog il est difficile de douter de la radicalité de ses convictions de gauche. Cependant, je trouve personnellement, ce n'est pas du tout un jugement moral de l'auteur ou une critique, qu'il y a néanmoins une ambivalence marquée dans ce qu'il écrit, une certaine affection au final pour ses personnages au fond, le créateur de formes qu'est un écrivain aimant ses créatures, qu'il connait bien, pour lesquels il a de l'empathie, ce qu'ils nous invitent à avoir en lisant « le Bloc », et aussi de la sympathie au fond.

Il tombe parfois dans ses articles, dans ses commentaires laissés sur Causeur ou son blog, au fil de polémiques certes musclées, dans le feu d'une discussion on oublie vite d'être nuancé (je suis le premier à tomber dans ce piège), dans le travers qu'il évite dans son livre, à savoir une certaine « godwinisation » du contradicteur, voire une « daeninckxisation » pas toujours heureuses.

Nous suivons dans le roman qui dure le temps d'une nuit, pendant laquelle Agnès négocie des portefeuilles de ministres pour son parti, les trajectoires très distinctes d'Antoine, l'amant d'Agnès, intellectuel très cultivé en rupture de ban avec son milieu, « anar de droite » aux goûts éclectiques, issu de la bourgeoisie de province, et Stanko, exécuteur des basses œuvres du Bloc, responsable du service d'ordre. La même nuit les émeutes font rage en banlieue, des émeutes que personne n'a voulu voir venir.

Le postulat de départ me semble, mais ce n'est que mon opinion, improbable, les partis actuellement se partageant le pouvoir « garderaient les cadres » si le FN, « le Bloc » dans le roman, faisait un trop bon score et sortirait de son rôle assigné par le système qui est celui d' « épouvantails utiles » qui finalement ne veulent pas vraiment le pouvoir mais servir de défouloir pour le peuple qui est trahi depuis des décennies par ceux-là mêmes qui prétendent le défendre, en particulier par la gauche parlementaire, et s'en mettre plein les poches en passant, ou profiter des miettes de pouvoir que l'institution leur laisse.

On l'a bien vu après le 21 Avril 2002, Le Pen était le premier surpris par son score dû plus à la sottise et à l'autisme politique des autres formations politiques qu'à un éventuel retour des z-heures les plus sombres de notre histoire, il s'est d'ailleurs contenté, en place d'autre chose, d'improviser entre les deux tours une « séance diapos » de ses photos de famille pour faire sa publicité pour le second tour.

Il semble bien que ni les z-élites, ni la gauche, ni la droite, ni les parlementaires, ni le « peuple de gôche », bobos ou pas, n'aient compris pourquoi plus de 5 millions de français ont voté pour le candidat du FN au premier tour des présidentielles.

La montée du FN est principalement le fait de l'attitude de la gauche et d'une partie de la droite face à l'immigration, et aussi de la coupure d'avec le pays réel :

couverture prise ici

Bloc
On défend les sans-papiers, on défend l'intégration, mais finalement il s'agit surtout d'affirmer une « liberté formelle » des immigrés et des sans-papiers et non d'aider à assurer leur « liberté réelle », des immigrés que d'ailleurs les bonnes consciences laissent relégués dans les banlieues dortoirs au climat social de plus en plus dégradé, où les responsables politiques ont laissé se détricoter le tissus d'associations et l'Éducation Nationale sans trop s'émouvoir, du PS à l'UMP.

En matière de réponse, on se contente d'injurier ou de traiter de franchouillards, de « petits blancs », voire de gros cons comme Sophia Aram, les électeurs du Front National, sans aller plus loin, ce qui témoigne surtout d'une grande paresse, ou inculture, politique.

La gauche ne comprend toujours pas sa rupture avec les milieux populaires, ne comprenant pas que défendre la « liberté formelle » du peuple ne suffit pas, que des milieux populaires qui disposent de ces « libertés formelles » mais pas de travail ou de formation intellectuelle ne verront pas l'intérêt de disposer de celles-ci.

Et tout le monde se souvient de ces « bobos » pleins de bonnes résolutions sociales qui après trois semaines de présence des « Don Quichotte » sur les berges du canal Saint Martin ont fini par appeler la police pour déloger les tentes « quechua » à cause du « bruit et de l'odeur ». Ce qui fait dire que le « bobo » n'a pas plus de conscience sociale que ses ancêtres du temps de François Guizot, ou disons qu'il en a autant qu'une dame patronnesse, il veut bien aider les pauvres tant que ceux-ci ne sont pas en bas de chez lui.

Selon l'auteur qui le dit dans une interview paru dans « Marianne », Antoine c'est ce qu'il aurait pu devenir. Antoine est dans le « Bloc » plus par détestation de la société et de la « sottise démocratique » que par réelle conviction, et parce qu'il se hait lui-même. Antoine Maynard n'est pas comme ces « anars de droite » qui tombent amoureux de lesbiennes communistes. Il est comme les personnages dans « les Damnés » de Visconti, il sait très bien qu'il fait route vers ce qui est pour lui l'enfer. Stanko c'est le salaud dans les coulisses, indispensable à tout parti politique, celui qui ordonne les chantages crapoteux, les tabassages en règle, et qui est prêt à se sacrifier, à aller jusqu'à la mort pour sauvegarder les intérêts de son parti. Au petit matin, l'un des deux sera en route vers l'Hadès...

Selon moi, le risque de fascisme, de dictature, de totalitarisme, il est moins dans la tête d'un ancien « skin » comme Stanko ou d'un « anar de droite comme Antoine, il est dans celle du passant qui passe, docile aux diktats de la pub, soumis à l'arbitraire du groupe, à la loi du plus fort, du plus riche, du plus violent, et qui se taira si un jour l'arbitraire s'impose, pour continuer à « hurler avec les loups » comme il l'a toujours fait.

J'ai envie de conclure ce texte comme Vialatte, cela tombe bien pour le sujet abordé, voilà donc que j'avais à dire, « et c'est ainsi qu'Allah est grand »...


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