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Une édition originale japonaise des Souvenirs de René de Berval

Par Spiritus
C'est un des bienfaits d'internet que de provoquer d'inattendues rencontres. Et rien que pour ces rares petits et hasardeux plaisirs, je suis heureux d'avoir mis en ligne ce blog dédié à Saint-Pol-Roux. Il faut dire que mes recherches sur le Magnifique ont été à l'origine de belles amitiés. Toutes les portes auxquelles j'ai frappé se sont ouvertes sans réserve. De sorte qu'il m'est arrivé de penser que le nom de Saint-Pol-Roux était un puissant sésame. Un exemple, parmi d'autres, et le dernier en date : il y a quelques jours je reçois un courriel d'un jeune chercheur japonais, Kensaku Kurakata (1), qui m'apprend l'existence d'une édition japonaise des Souvenirs de René de Berval, Paris 1930 nen-dai : ichi-shijin no kaisou (Paris, les années 30), édités et traduits par Midori Yajima (éd. Iwanami shoten, coll. "Iwanami shinsho", Tokyo, 1981), Souvenirs dans lesquels figure un chapitre entier consacré au Magnifique, soit près de 25 pages. Voilà qui constituait déjà une information bibliographique intéressante, mais Kensaku ne s'en tient pas là et se propose de m'en offrir un exemplaire. Bien entendu, j'accepte; et une semaine plus tard, voici le volume dans ma bibliothèque, et aujourd'hui sur le blog. Avouons, en passant, qu'un tel désintéressement n'est pas courant, et n'insistons plus...
A ma connaissance, ces mémoires sont inédits en français. C'est dommage car l'auteur a fréquenté bon nombre de personnalités littéraires de premier plan. Bien que ne lisant pas le japonais, il me suffit de feuilleter l'ouvrage et de parcourir l'index pour constater que de nombreuses pages y sont consacrées à Max Jacob, Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, O.-V. de L. Milosz, Saint-Pol-Roux, Georges Duhamel, mais aussi, un peu moins nombreuses, à Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Paul Eluard, Edmond Jaloux, Picasso, Henri de Régnier, au Grand Jeu, au Surréalisme, etc. Si l'ouvrage demeure inconnu au public français, cela tient peut-être à l'oubli hexagonal qui entoure le nom de René de Berval.
Je n'ai jusqu'ici récolté que bien peu de renseignements sur Berval. Il faut dire que son oeuvre littéraire est assez mince, et qu'il se distingua plus comme animateur que comme écrivain. Il est né à Nice en 1911. Très jeune, il monte à Paris et fréquente dans la petite République des lettres. Il collabore à quelques périodiques, notamment à la Revue Parlée qui paraît sous l'égide de l'Association des Jeunes Auteurs Français, au sommaire de laquelle son nom voisine avec ceux de Jean Follain et Eugène Guillevic. En juillet 1937, il participe à la deuxième "Exposition de Poésie contemporaine"où figurent, en plus de poèmes autographes, un "portrait-composition de René de Berval, par R. Micaelles, pour l'illustration de son prochain livre : Aurore Boréale", des photographies de l'inauguration du buste de Remy de Gourmont, de Saint-Pol-Roux à différentes époques, d'O.-V. L. de Milosz à Fontainebleau près de sa mangeoire à oiseaux, etc. Est-ce à cette occasion qu'il rentre en contact avec ceux qui seront la matière de ses Souvenirs ? Ou les avait-il rencontrés auparavant ? Sans doute la réponse se cache-t-elle dans Paris 1930 nen-dai. Quoi qu'il en soit, de simple participant en 1937, il devient organisateur de l'Exposition en 1938. Le Mercure de France du 15 mars en fit un compte rendu qui débutait ainsi :
"La 3e Exposition de Poésie contemporaine. - Cette exposition, organisée par le jeune poète René de Berval, avec la collaboration de MM. Paul de Montaignac et J. M. Campagne, a été inaugurée le 15 février à la Galerie de Paris, 214, faubourg Saint-Honoré, par M. Huisman, directeur des Beaux-Arts, et a duré jusqu'au 1er mars. Elle a réuni des autographes des poètes dont voici les noms : [suit une liste de plus de 150 noms]"
De Berval était désormais mieux installé; il publie un Hommage à Villiers de l'Isle-Adam aux éditions du Mercure de France, collabore aux Nouvelles littéraires, à Marianne. C'est dans cette dernière, le 20 juillet 1938, qu'il fait paraître un bel article sur "Saint-Pol-Roux le Magnifique". Sa teneur prouve qu'en plus de l'avoir rencontré à Paris, le jeune poète lui rendit visite à Camaret.
Tout cela, et plus encore, doit se trouver dans le huitième chapitre de ses mémoires, qui s'ouvre sur cette photo - d'après l'auteur et Kensaku Kurakata qui m'en traduisit la légende, la dernière du Magnifique - prise le 17 ou 18 juillet 1940, que Divine offrit au jeune poète après y avoir collé quelques cheveux de son père. René de Berval admirait Saint-Pol-Roux. Il lui avait dédié un des poèmes qui composent sa plaquette, Les ruines du temps (Editions Sagesse - Les Feuillets de "Sagesse" - collection anthologique, n°76), qui parut probablement en 1938. Le texte sera repris l'année suivante, toujours dédié au Magnifique, dans Terres de vigilance (Denoël), recueil préfacé par Milosz. On le retrouvera prochainement dans La Petite Anthologie Magnifique.
L'admiration dut rapidement se muer en amitié, puisque, comme nous l'apprend ce fragment de lettre, datée du 26 février 1939, reproduit dans le volume, René de Berval fut l'un des organisateurs, le logisticien de l'Académie Mallarmé, récemment créée, et que Saint-Pol-Roux présidait depuis la mort de Francis Vielé-Griffin. Audiberti avait conquis le premier prix; Henri Hertz, Jean Follain et André Bellivier se partagèrent le second qui fut décerné, non en mai, ainsi que semble s'en inquiéter Saint-Pol-Roux, mais le mardi 6 juin 1939. Quel était exactement le rôle de René de Berval qui n'était pas membre de l'Académie ? Celui d'un attaché de presse, peut-être, chargé de convoquer la presse à l'heure dite, de réserver le restaurant, etc.
N'organisa-t-il pas quelques jours après la remise du prix, le lundi 19 juin, un dîner en l'honneur de Saint-Pol-Roux à la Brasserie Lipp ?

Il y avait là du beau monde qui dîna, pour l'anecdote, d'un consommé froid en tasse, de hors d'oeuvres variés, d'un Roast beef accompagné de petits pois nouveaux et de pommes pailles, de salade et de fromages assortis, le tout arrosé de Bordeaux Rouge, et suivi d'une bombe glacée et de café. On lit, en effet, sur le menu conservé par l'auteur, dédicacé par Saint-Pol-Roux "au cher Instigateur René de Berval", les signatures de Cassilda & André-Rolland de Renéville, Roger Lannes, Charles Vildrac, Henri Charpentier, Divine, Léon-Paul Fargue, Claude Sernet, Fernand Marc et Jean Follain.
René de Berval se serait sans doute fait un nom dans la petite République des lettres si son destin et le goût de l'ailleurs ne l'avaient appelé, après-guerre, sous les cieux asiatiques. A Saigon d'abord où il dirigea la revue France-Asie, n' oubliant pas son vieil ami Saint-Pol-Roux dont il reproduisit en fac simile, dans le numéro du 15 mars 1947, un poème inédit de 1936, "La Maison cassée". A Tokyo ensuite - ce qui explique l'édition japonaise des Souvenirs - où il mourut en 1986. Il était devenu, entre temps, un spécialiste du Bouddhisme auquel il s'était converti.
Sans doute complèterai-je un jour, avec l'aide de mon ami Kensaku Kurakata - et, qui sait, avec, peut-être le renfort d'un autre visiteur -, ces parcellaires informations. En attendant, on pourra lire dès demain le poème que dédia Berval au Magnifique.
(1) Kensaku Kurakata est l'auteur d'un article sur Verlaine, "Une poétique sans paroles", recueilli dans le numéro d'Europe consacré à Verlaine (n°936, avril 2007).
Rappel : L'auteur du "Faune" se languit dans l'anonymat. Il réclame une identification ici.

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