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« Tu n'a rien vu en Égypte, rien... »

Publié le 16 décembre 2011 par Amaury Watremez @AmauryWat

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 Mon amour,

portrait trouvé à Alexandrie pris ici

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Il y a deux jours, j'ai vu quelques images du Proche Orient, de Palestine, des gosses dans les rues de Jéricho, des vieux sur un banc immémorial à Jérusalem. Et j'ai eu une intense bouffée de nostalgie, et les larmes me sont montés aux yeux, car là-bas, malgré la haine et la violence qui sévissaient déjà, il régnait sur ce pays une douceur de vivre à tout jamais perdu semble-t-il onze ans plus tard depuis que les pilonnages israèliens, l'intifadah, la colonisation, les attentats ont repris en 2000..

Là-bas, je t'ai souvent écrit, cette lettre est pour toi aussi.

« Tu n'a rien vu en Égypte, rien... »

nous disent tous les beaux esprits pour qui il n'y a aucun risque pour tous les pays ayant vécu le « printemps arabe » de sombrer dans le fanatisme et tous ses corollaires habituels :

Massacres, souffrances diverses et coutumes barbares infligées femmes, et tout le cortège habituel d'horreurs.

A Alexandrie, mon amour, il y avait des filles aux cheveux libres, des amoureux qui fleurtaient un peu partout, maintenant, c'est dépassé, il y a partout des affiches qui proclament que la pudeur de la femme est de se voiler et de ne pas marcher côte à côte de celui qu'elle aime dans la rue. Et on ne peut plus y lire Nagib Mahfuz, désigné comme immoral. Ce n'est pas surprenant, tous les fanatiques détestent la littérature, ils commencent toujours par ça, en préparant le décervelage suivant.

A Alexandrie, mon amour, comme en Palestine avant les guerres des pierres, il y avait des grecs, des italiens, des français, des expatriés venus là pour la douceur de vivre, tu les chercherais vainement maintenant. Ils sont rentrés chez eux à cause de la peur, de la haine, de la sottise.

A Jérusalem aussi, mon amour, il y avait encore un peu cette douceur de vivre, comme à Jéricho. Et le paysage lui-même tout en rondes douceurs féminines incitait à se laisser faire.

Mais les idéologues comme les esprits étroits, et là-bas aussi il y en avait beaucoup, n'aiment pas tout ce qui peut inciter les autres à la liberté et à les détourner des « doxa » idéologiques qu'ils ont à vendre au tout venant au nom d'un grand homme ou d'une grande femme, d'un gourou ou d'un grand penseur aux pieds duquel ils aiment à se vautrer.

Tout ce que les jeunes palestiniens voulaient c'est aller draguer rue Ben Yéhouda les jolies touristes court vêtu et prendre un verre en goûtant le temps qui passe, sans craindre les ragots du voisin. Les israéliennes allaient faire leur marché porte de Damas, et les habitants de Tel Aviv achetaient leur télévision à Gaza, ou leur ordinateur.

Maintenant, ils veulent surtout la guerre, et encore la guerre, écraser l'adversaire. Et les colons imbéciles, eux aussi fanatiques et ignorants, se laissent aller un peu plus encore.

Par désespoir, car ils ne voient pas beaucoup d'avenir.

A Ramallah, il y avait des barbus déjà il y a quinze ans, mais pas tant que ça, il y avait encore de la vie, des cafés partout, des boîtes avec toutes sortes de musique, où on pouvait fumer le nargileh, ou boire, ou les deux, et danser. Maintenant, en fait de musique, on entend surtout des hymnes.

« Time Magasine », mon amour, fait grâce à un habile montage photo d'un « indigné », d'un manifestant, acteur du « printemps arabe », son homme, sa femme, de l'année. On aurait tout aussi bien pu mettre un islamiste en couverture ou un salafiste, car ce sont eux qui ont récolté les marrons du feu, comme dans la fable de la Fontaine, après des émeutes contre tel ou tel dictateur sanglant, la plupart du temps manipulés d'autres pays limitrophes, ainsi en Libye, les émeutiers étaient téléguidés au départ par leurs voisins égyptiens, qui avaient tout intérêt à déstabiliser le régime de Khadafi.

L'on ne peut que se réjouir quand un autocrate mord la poussière, mais on se réjouirait plus encore si à sa place était réellement mis en place un régime politique plus libre, ce qui pour l'instant n'est le cas nulle part du Maghreb au Machrek (tu vas encore me dire que je suis caustique, mon amour, mais je doute que tous ces fanaticophiles et partisans du « printemps arabe » sachent d'ailleurs ce que veut dire Machrek, ignorance qui témoigne surtout de leur méconnaissance de toutes ces régions).

Tu remarqueras, mon amour, qu'en France dés que l'on évoque l'islamisme, bien réel, bien concret dans ce qui deviendra peut-être un jour un califat selon le vœu des islamistes et des salafistes actuellement au pouvoir, à savoir un régime théocratique très dur, on est aussitôt qualifié d'islamophobie.

Ce qui en dit long finalement pour ceux qui utilisent ce terme et réduisent la culture arabe à l'Islam, oubliant en route Omar Khâyam qui a écrit de très beaux vers (et bu de nombreux verres) sur le vin, oubliant Mahmoud Darwich, poète palestinien qui loue la beauté du monde, et les sens lui permettant d'y goûter, les récits des « Mille et Une Nuits », les journaux de voyage d'Henry de Monfreid qui bien que peu recommandable sur de nombreux points, dont sa morale particulière, parle magnifiquement bien de tout le versant méconnu des pays du Proche Orient, et de ceux qui vont de l'Afrique Noire à la Mer Rouge.

Pour une raison simple, des larmes de crocodiles sur la colonisation qui je rappelle a été menée assez souvent sur des idéaux de progrès et de civilisation positiviste ou réputée telle que l'on apportait aux indigènes.

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Comme dans l'esprit de beaucoup, l'Islam était la religion des colonisés, et comme ils peuvent maintenant, en théorie, affirmer leur identité religieuse, critiquer les manières radicales actuellement prônées dans ces pays c'est en somme être un partisan de la colonisation dans un flamboyant raccourci que les beaux esprits de notre temps ont le secret.

Autre raccourci qu'il pratique allègrement, c'est celui qui consiste à assimiler toute analyse un peu nuancée de la guerre israélo-palestinienne à du sionisme, le sionisme étant une doctrine née en Occident, nuancer son propos c'est encore une fois se poser en soutien de la colonisation européenne.

Tu auras remarqué qu'il date le sionisme la plupart du temps à partir de 1948, car ils sont ignorants, alors que cela commence beaucoup plus tôt et que la mise en place des premiers kibbutz, encore fondés il est vrai sur des idéaux paraissant généreux, avait été acceptée tout aussi généreusement par les populations palestiniennes qui n'y voyaient pas malice.

Comme tu le sais, mon amour, ce sont les anglais et ensuite les américains qui à partir de 1916 puis un peu plus après 1948 ont pris ces idéaux comme prétextes pour imposer Israël qu'ils voyaient surtout comme leur porte-avion au milieu des champs pétrolifères.

Bien sûr, mon amour, la plupart des beaux esprits exaltés qui ont vanté les mérites des « révolutions » arabes par procuration, sans prendre trop de risques, bien planqués derrière leurs ordinateurs, l'ont fait surtout par ennui, envieux des habitués de la place Tahrir, capables même de manière brouillonne, d'avoir le désir encore un peu d'absolu, ce qui dans les pays dits développés est excessivement rare, le tout aussi parce que finalement l'Occident crève d'ennui dans sa mauvaise graisse et ses problèmes de riche, enfin de riche, encore pour quelques années, en attendant le retour de balancier vers l'Asie est les pays émergents en passe de détrôner la Vieille Europe et les américains sur le fauteuil confortable de la prospérité.

Il n'est pas interdit de garder un peu d'espoir bien sûr, mais l'avenir à court terme paraît bien noir.

Et l'on comprend que les belles intentions et les grandes déclarations ne suffisent plus...


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