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Une invitation à la ballade : Paul "Fort comme un poète" par Eric Poindron

Par Spiritus
Dans la maison d'Eric Poindron, grand'ouverte à toutes les curiosités, il y a des bouquins, des boussoles, des coups de vent du Tonkin, des chimères au regard qui affole, des momies écrivant des mots doux, l'oeil de verre d'une authentique grand-mère, de vieux grimoires de magie noire, un moine de Cordoue, un cercueil vide et des terre-pleins, la salamandre s'accouplant au tamanoir, une colombe sombre et un corbeau candide, les cendres du phénix, une très lourde armoire, des spectres qui chuchotent dans un coin d'ombre, maints ptyx, des fées virides dans des bocaux gardés par des mantes religieuses défroquées, le sceptre d'un squelette, d'étranges airs oubliés et lointains, quelques bonbons croqués, d'éblouissantes mains de gueuses, les langes du petit Jésus, des nuits blanches repliées, des ailes d'ange, des bossus aux pieds liés, et bien d'autres choses encore, dans la maison d'Eric Poindron, où tout se passe comme du coq-à-l'âne... et dont je reviens avec un souvenir du maître des lieux, un paulfort beau souvenir, que je dépose dans ma maison à moi.

PAUL FORT COMME UN POETE
Je n'étais qu'un petit poète (...) je voyais des fées partout.Paul Fort.
"La, la, la, et là, il y a des fées autour de moi ! Do, ré, mi, il y a des fées dans ma vie, do Remi ré, il y a des fées dans ma cité..."
En 1878. C'est un enfant qui joue près d'une cathédrale en couleurs, dans une petite rue du Clou dans le fer, exactement... Entre l'enfant et la cathédrale, il y a un cerf-volant.
C'est un gars du monde fredonnant qui enchante. Petit comme on l'est à six ans, pinson comme un enfant. Rue du Clou dans le fer... Petit Paul, c'est un garçon comme le printemps.
A l'Est, à Reims, un provincial, enfant comme un poète, joue à saute-mouton dans une ruelle pavée de bonnes intentions. Si l'enfant levait les yeux au ciel, il attraperait le pigeon bleu, les tours de cathédrale et le vent rouge qui file comme une chanson.
Rue du Clou dans le fer, sur le mur gris, à la craie blanche quelqu'un a écrit...
"Le poète n'a pas besoin d'apprendre à écrire La poésie raconte les enfants qui jouent Le poète est un enfant qui joue La poésie est un carillon Le poète croit aux fées, Les fées, rien que les fées, L'enfant aussi"
L'enfant qui ne sait pas lire s'arrête et lit, Puisqu'il est poète.
Il chante car il est heureux l'enfant.
L'enfant joue sa mère l'appelle Il sourit.
- On va partir, dit la mère... à Paris... Tu es grand maintenant. C'est pas vrai, l'enfant est tout petit.
- Tu verras, c'est beau, c'est grand Paris...
L'enfant qui grandit va vite grandir.
Plus de cathédrale, de bleu, de rouge et de mots blancs sur le mur se dit l'enfant. Paris, ça a beau être grand, c'est trop grand...
"Les mots, emporte-les, c'est pour toi."
- Qui a parlé ? - C'est moi, la fée à laquelle tu crois... - Comment vous le savez ? - Parce que je suis une fée. - Je ne vous crois pas. - Ne grandis pas si vite, crois-moi plutôt.
Alors l'enfant s'approche et découvre la fée, sur le clou. Rue de la fée sur le Clou dans le fer. Ça existe quand on veut... Et comme l'enfant veut...
- Emporte les mots en voyage. Remplis tes poches... prends en des poignées et jette-les sur les murs. A Paris. - J'ai le droit ? - Tu as tous les droits. Un poète pupille, ça pille puis ça éparpille. Crois en toi comme tu crois en moi. Je serai Urlurette, et tu seras l'hurluberlu. Tu seras le poète, je serai la fée savante. Tu seras un poète intégral comme l'écrira un poète... Je serai ta servante, tu seras le prince des poètes... officiel.
Puis, la fée a écrit ces derniers sur le mur de printemps. Chaque jour qui passe, tu seras un peu plus poète et ce ne sera pas ta faute...
Loin de la rue du Clou dans le fer, l'enfant a fini par grandir, puis s'est arrêté. Ensuite il est devenu vieux... Entre-temps, il a continué à devenir poète. Tout le temps, à plein-temps. Prince des poètes et poète intégral. A Paris... Plein de livres, remplis, de cerfs-volants de cathédrales et de fées...
La fée ! Personne n'a su s'il l'avait oubliée...
Des spécialistes ont dit : "dans ses livres, il y avait quand même beaucoup de fées. Des fées !" Les autres, les "pas spécialistes" ont dû penser qu'il les avait inventées...
Puis d'avis de tous, le temps a encore passé...
Ici, le temps qui passe comme les anges de cathédrale... fiche le camp comme cerf-volant.
En 1958. A Reims, Rue du Clou dans le fer...
Les enfants cassent les jouets, mais les adultes cassent beaucoup plus.
Les villes, les cathédrales et même les perchoirs à fées. Un vieux monsieur se penche sur le clou comme d'autres sur le passé.
Plus rien.
Il écrit :
"Chaque jour qui passe, je suis un peu plus poète... Et ce n'est pas ma faute..."
Seulement un vieux monsieur. Le petit Paul. A Reims, car ça se passait à Reims et personne ne l'a su. Pensez... Un poète, ça n'intéresse personne. Attention, c'était un poète célèbre. Alors ça aurait pu intéresser ceux qui ne s'intéressent à rien. Il a réussi à Paris. A Paris, vous savez, mais il est d'ici !
Puis petit Paul est parti, vieux comme tout. Puis il est mort. Deux ans après. Comme tous les poètes qu'on dit immortels.
Aujourd'hui, sur le mur, sous le Clou dans le fer, un enfant a écrit : "Ici naquit Paul Fort qui croyait aux fées et à la poésie."
Eric Poindron.
N'oubliez pas, lorsque vous irez hanter le cabinet de curiosités, de retirer, à l'entrée, l'étrange questionnaire, et de vous égarer dans la bibliothèque...

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