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(Re)Lectures de vacances 4 – Les esprits forts, Sade et la petite musique d'Antoine Blondin

Publié le 07 août 2012 par Amaury Watremez @AmauryWat

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Dédié à deux lectrices de Sade (E. et J.), qui je suis sûr, ne m'en voudront pas...

Je m'étonne encore : que font les naïfs ou les crédules encore maintenant pour passer pour des esprits forts quand ils parlent de littérature ? Ils évoquent Sade, qu'ils ont lu en diagonale. Rappelons que quelques uns de ses écrits sont dans le « Lagarde et Michard » depuis une demie-douzaine de décennies déjà, à destination des collégiens, et que les lycéens peuvent le présenter au bac français,ceci à l'inverse d'Antoine Blondin qui est au fond beaucoup plus sulfureux aux yeux des tenants du bien-penser littéraire actuel et beaucoup moins fréquentables.

image de Sade ci-dessous prise ici

200px-Marquis_de_Sade_prisoner.jpg
Car si on cite en exemple l'emprisonnement du « divin marquis » du fait de sa trop grande liberté supposée, beaucoup feront la moue sur les multiples nuitées que Blondin passera en cellule de dégrisement avec des cloches ou d'autres âmes en peine comme lui, angoissés joyeux, paumés célestes.

Bien sûr, un grand nombre de potaches a découvert la littérature, ou le cinéma, parce que cherchant des femmes nues ou des scènes sensuelles dans les livres ou les films, contrairement à ce que ces mêmes potaches prétendront devenus adultes, ce n'était pas toujours par appétence pour la culture qu'ils se sont plongés dans les livres. C'est somme toute logique, la littérature ne vient pas que du cerveau, mais aussi des tripes, de la chair.

Que l'on excuse ici ma subjectivité mais Sade ne m'a jamais vraiment enthousiasmé. Dans le style transgressif littéraire, et/ou érotique, je lui préfère largement Henry Miller, Georges Bataille, Huysmans ou Jean Genet, voire les écrits de femmes beaucoup plus audacieuses et libres, à mon sens, comme Anaïs Nin ou Alina Réyès, Sade raconte des histoires qui n'effaroucheraient même plus une chaisière de Saint Honoré d'Eylau et ne ferait même pas rougir un enfant de chœur qui voit maintenant bien pire grâce aux progrès de la technique moderne, des mélodrames avec jeunes filles ingénues toujours sur le point de subir un « sort pire que la mort » et des émules du Don Juan de Molière, figure de libertin se prenant pour le Surhomme de Nietzsche, justifiant ses désirs en l'enjolivant par de la littérature et des formules ronflantes.

Ils retiennent surtout de Sade, devenu un classique sentant le souffre, qu'il serait un précurseur de la pan-sexualité moderne qui serait l'apogée du progrès des consciences, au delà des interdits imposés par une Église forcément perçue comme arbitraire et maintenant une chape de plomb sur les populations avant la fameuse Nuit du 4 Août 1789 qui on le sait a aboli tous les privilèges, il est bien connu il n'en reste d'ailleurs plus un seul (sic).

Sade, comme le dit Kléber Haedens dans « une Histoire de la littérature française », a une « imagination courte et monotone » et ses écrits ne témoignent pas d'une nouvelle philosophie qu'impliquerait leur obscénité tortueuse mais de son profond désespoir constatant de par sa sensibilité jusqu'où l'être humain, donc lui même, est capable de descendre, se complaisant dans l'abjection. Il est de ses lecteurs qui d'ailleurs l'aiment car ils partagent son désespoir face à l'être humain ou trouvent une consolation, une justification, à leurs propres errements, consolation dont ils n'ont aucun besoin au fond car ce qui ne les a pas tué, la nuit, l'école du soir comme l'appelle Blondin, les a rendu plus fort.

Je tiens à le préciser ici, il n'est pas responsable de la vanité creuse de la plupart de certains de ses disciples actuels qui sont autant de « Bouvard et Pécuchet » progressistes. Et il ne s'agit pas dans cet article de le jeter aux orties mais simplement de le remettre à sa place.

Un écrivain doit avoir une utilité sociale bien précise, être engagé dans le sens du progrès, qui est aussi actuellement celui du sens du vent, les écrivains étant plutôt proches des girouettes quant à leurs engagements.

Et quand j'évoque ces auteurs vendant leur cause, j'évoque ceux de droite comme de gauche.

Que l'on ne se méprenne pas, ce n'est pas l'engagement en soi que je critique ici mais la posture, l'attitude d'auteurs qui écrivent en s'imaginant déjà en photo dans les précis de littérature futurs, ou en statues dans les squares.

Quand Bernanos défend les causes qui lui tiennent à cœur, c'est pour lui une question de vie ou de mort, tout comme Orwell, Simone Weil et d'autres pour qui la littérature était aussi une question de vie ou de mort.

Roger Nimier a bien défini le problème des écrivains qui prennent la pose engagée :

« La littérature engagée, avec son air martial et ses bonnes résolutions, est sympathique dans la mesure où les fayots sont sympathiques dans un régiment de cavalerie. » dans "Les écrivains sont-il bêtes" chez "Rivages", sorti en 1990.

portrait d'Antoine Blondin, alias "Monsieur Jadis", pris ici

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Ils auraient du mal à comprendre la « petite musique » des mots d'Antoine Blondin, qui parle formidablement de son amitié avec Nimier dans « Monsieur Jadis », relu après avoir été retrouvé dans un bac de bouquiniste pas loin du quai Voltaire, par exemple, qui n'est pas là pour évoquer une cause ou une autre, sinon pour en moquer la vacuité et la prétention, mais qui écrit pour conjurer la détresse qui est la sienne, une détresse qu'il ne craint pas de montrer, une détresse enfantine mais non infantile face à la cruauté et la sottise des êtres humains qui assurent être normaux et équilibrés.

Finalement, un homme comme lui qui n'a pas peur de se décrire comme faible et tellement faillible, tellement blessé dans ses romans, est plus respectable à mon sens qu'un esprit fort plus « sadien ». Il me semble aussi que les véritables écrivains se retrouvent tous dans ces excès de sentiments, d'alcools aussi, d'amour et d'écriture.

Blondin ne contrôle pas grand-chose, ne se soucie même pas de laisser à la postérité une œuvre qui finira à l'Académie, il boit trop avec des drôles d'oiseaux de nui, comme « Popo », une de ces femmes sans âge avec qui il partait souvent en voyage par l'alcool et les tribulations presque picaresques si elles n'étaient teintées d'une extrême mélancolie, comme Albert Vidalie, qui refait toute la bataille d'Austerlitz un soir au « Bar-Bac » ou Dieulefils, pendant masculin de Popo, et un avocat plus ou moins menant une vie non de bâton mais de barreau de chaise bien sûr.

Il était peu doué dans ses amours chaotiques sans jamais sombrer dans le grotesque du vaudeville bourgeois.

Dans une époque où la « normalitude » et une décroissance de l'intellect sont de rigueur, que toute cette littérature passe pour inutilement égotiste dans l'attente du Grand soir et des petits matins blêmes, il est logique que les esprits forts préfèrent s'imposer la lecture de Sade, dont ils se proclament un peu rapidement les héritiers, que de Antoine Blondin, ce qui est dommage.

C'est dans les époques troublées que l'on a le plus besoin de cette apparente futilité et de ces oiseaux du soir, ces enfants trop vite grandis peu adaptés à la vie que sont les auteurs comme celui de « Monsieur Jadis ».

Deux critiques pourtant aux antipodes politiques qui disent encore plus sur « Monsieur Jadis »

« Ses personnages sont de vieux frères en qui l'on entend chanter la nuit »

Kléber Haedens

« Et que de détresse pour un tel bonheur d'écrire »

Yvan Audouard


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