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La Province selon les écrivains

Publié le 28 août 2012 par Amaury Watremez @AmauryWat

Céline, Louis-Ferdinand, l'a souvent dit « la province l'emmerde », ses petites histoires de rivalités, ses jalousies, ses ragots imputrescibles, et ce malgré la beauté de ces paysages, ou sans doute du fait du contraste entre leur magnificence et l'étroitesse des esprits parfois bornés que l'on peut y trouver, et leur caquetage sans bienveillance qui peut amuser mais qui finit toujours par lasser.

image tirée de "Goupi mains rouges" prise ici

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Bien sûr, l'on pourra m'objecter qu'à Paris aussi il y a des imbéciles et des commérages mais l'imbécillité des uns n'excuse pas, ne compense pas celle des autres. Son inverse littéraire aussi, Proust, n'aimait pas beaucoup non plus, préférant la vie citadine.

L'on pourrait parler de tout les romans de François Mauriac qui prennent pour sujet la petite bourgeoisie provinciale, ses hypocrisies, ses haines cuites et recuites qui durent sur plusieurs générations, sans motif réelles au bout d'un moment ; il n'y a pas qu'en Corse qu'existent des « vendettas » centenaires.

Pour rester dans les écrivains catholiques, Bernanos n'est pas non plus très tendre avec la province, décrivant des paysans durs, sans beaucoup de sensibilité, jugeant et condamnant uniquement sur leurs préjugés, comme dans « le Journal d'un curé de campagne », les paroissiens du pauvre curé d'Ambricourt sont des salauds ni plus ni moins, qui le laissent mourir car ce n'est pas un curé mondain selon leur cœur, ou dans « Sous le soleil de Satan » où le diable prend l'aspect d'un maquignon madré et mielleux.

Et Antoine Blondin évoquait cette « province plate à laquelle sont voués les cœurs disgraciés » (dans « Quatre Saisons »), où l'on confond simplicité d'âme et étroitesse d'esprit. Car avoir un cœur simple ne signifie pas que l'on soit respecté pour autant, il suffit de se rappeler du conte de ce titre de Flaubert (dans les « Trois contes).

En 2012, pour rester dans les références littéraires la province est plutôt perçue comme dans « Goupi mains-rouges », d'après le livre de Pierre Véry, ce film emblématique du pétainisme où la ville est corruptrice et la campagne rédemptrice, et ce de la droite à la gauche. La province est montrée comme une sorte de paradis perdu, idyllique, champêtre, bucolique, qui n'a jamais vraiment existé.

En dehors de toutes considérations politiques, ce long-métrage reste de bonne tenue sur la question du jeu des acteurs, en particulier Fernand Ledoux, et de la mise en scène. Dans le documentaire par ailleurs bien fait « les Terriens » d'Ariane Doublet, la réalisatrice tient à nous montrer la rentrée des foins effectuée à la fourche comme dans l'ancien temps, alors que comme le dit l'agriculteur filmé, cela ne se fait plus comme ça depuis belle lurette, mais cela fait une belle image, de rêve.

Actuellement, c'est mal vu de dire du mal de cette France là car on est alors accusé de généraliser car untel connaît quelqu'un de province qui est très gentil et très ouvert ou tel autre rappellera que lui est ouvert et moderne et accueillant, et provincial.

Alors, certes, on ne devrait pas parler de la province comme étant d'un bloc, car il existe des provinces qui sont multiples, mais l'esprit provincial, dans tout ce qu'il a de péjoratif, et ce même en considérant l'afflux des « rurbains » demeure bien ancré.

Curieusement d'ailleurs, les habitants des lotissements « rurbains » se hâtent de reprendre assez vite l'esprit local dans ce qu'il a de pire : on ne se mélange pas entre personnes de différentes origines, de différentes provenances, et je ne parle même pas de pays différents, mais « ceux du village voisin y sont pas comme nous », être du bourg juste à côté suffit pour être ostracisé.

Il est aussi un phénomène dont on ne parle jamais qui est le « téléphone rural », si le fameux « téléphone arabe » est bel et bien une réalité quant à la propagation des rumeurs, le « téléphone rural » en est une autre.

Car une rumeur en province, y compris les plus viles calomnies, les pires ragots, s'y propage à la vitesse d'une traînée de poudre. « Il faut bien s'occuper » comme l'a dit un jour fort piteusement mais sans aucun remords une spécialiste rurale du commérage.

Affiche de " lesTerriens" prise ici

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C'est plus rassurant et sans doute confortable de se sentir appartenir à une communauté bien définie, sur des critères simples à comprendre, dans une société où la crise de sens grave que nous traversons inquiète plus ou moins consciemment et ce à juste titre, et de pouvoir justifier sa peur de l'autre.

Peur de l'autre qui n'empêche pas en province de s'afficher comme « moderne » et « progressiste », tant que cela n'implique pas des actes, la posture est sans danger.

Cela n'empêche pas de placer ses proches et amis aux « bons » postes tout en affectant une attitude de petits Homais post-modernes (ami jeune ou inculte qui me lit, Homais est le personnage du pharmacien sceptique et cynique dans « Madame Bovary », qui est certainement un des meilleurs romans ayant pour thème le profond ennui que l'on peut ressentir en province). Cette attitude-alibi permet aussi de feindre de s'intéresser à un Autre majuscule, étranger, lointain, ce qui est beaucoup plus facile que lier connaissance avec celui qui est au seuil de la maison, juste à côté...

Ci-dessous bande-annonce du film sus-cité d'Ariane Doublet et un extrait de "Goupi mains-rouges"


L' artiste de la famille par lluis-llell


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