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Simenon chercheur d'humanité

Publié le 24 octobre 2012 par Amaury Watremez @AmauryWat

Simenon, à l’époque des écrivains du « Moi », qui mettent quasiment systématiquement en avant la projection de leurs fantasmes et de leur personne, détonne.

Il détonnait déjà à son époque, romancier populaire, prolifique, et pourtant auteur à part entière, grand connaisseur de l’humanité, sans moraline, ni moralisation dedans,dans un sens ou dans l’autre, au profit d’une idéologie ou d’une autre.

Il est né à Liège en Belgique le 12 février 1903 et mort à Lausanne (Suisse) le 4 septembre 1989 après une vie presque entière consacrée à l’écriture, un grand nombre de maîtresses et d’amantes et plusieurs drames intimes.

Simenon est un conteur à l’ancienne

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Simenon a appris son métier d’écrivain sur le tas, écrire pour lui était réellement un enjeu existentiel pour survivre, produire de nombreux romans, parfois, du moins au début très mal écrits, sous différents pseudonymes, simplement pour manger, dont un grand nombre de romans sentimentaux. Il ne s’agit pas pour lui de raconter ses tribulations égocentriques ou de se livrer à une psychanalyse camouflée sous prétexte d’auto-fiction ou d’écriture. Il s’agit d’écrire, de s’intéresser à des personnages avec empathie, et un style que certains qualifient rapidement de sec alors qu’il est surtout dépouillé.

De son vivant, Georges Simenon pouvait passer pour un “petit maître”, un auteur de romans de gare écrits à toute vitesse. Sa plume naturaliste, son goût de la psychologie tranchaient sur la pompe des auteurs importants, sur le sérieux des aînés, Giraudoux, Mauriac ou Montherlant, comme sur l’engagement politique de ses contemporains comme il tranche avec les écrivains actuels qui expose surtout leur « moi » dans leurs livres.

Drieu et Malraux, Aragon et les existentialistes voulaient changer le monde.  Simenon raconte des histoires, c’est tout, en somme si on l’écoutait, c’est un conteur « à l’ancienne » loin des théories littéraires globalisante comme le « nouveau roman », dont des pages parmi les plus connues consiste à décrire le papier peint d’une chambre vu à travers le trou de la serrure.

Le nouveau roman promettait des avancées artistiques radicales. En fait d’avancées, la littérature est devenue un peu plus tournée sur son nombril. C’est un reproche que l’on a toujours fait aux écrivains, d’être narcissiques, mais ils le sont effectivement plus maintenant qu’ils ne l’ont été, et surtout ils ont moins de talent pour parler de leur personne.

Difficile de considérer avec le même regard pour les critiques dits sérieux un auteur de romans policiers regardant son époque “par le trou de la serrure”, un mauvais garçon trop cynique pour être honnête, racontant surtout les errements criminels d’employés de troisième classe et de gens honnêtes.

Difficile d’associer à l’idée de progrès parmi les gens de goût, c’est eux qui le disent, se proclamant sans que l’on ne leur ait rien demandé leur avis, celui qui affichait son amitié avec de nombreux infréquentables, et qui préférait la compagnie des catins aux belles dames des salons où l’on cause.

Simenon donne le goût de Paris

Georges Simenon a très bien parlé de Paris sans y mettre jamais les pieds pendant plusieurs années.

On trouve dans « Cécile est morte » une des plus belles descriptions de ce que donne l’atmosphère parisienne :

« Il passait devant un petit bistro.

La porte s’ouvrit, car c’était la première fois de la saison que la fraîcheur de l’air obligeait à fermer la porte des cafés.

Au passage, Maigret reçut une bouffée odorante qui demeura pour lui la quintessence même de l’aube parisienne : l’odeur du café-crème, des croissants chauds, avec une très légère point de rhum ; il devina, derrière les vitres embuées, dix, quinze, vingt personnes autour du comptoir d’étain, faisant leur premier repas avant de courir à leur travail. »

Le Paris de Simenon n’est pas celui de Doisneau.

Au cinéma, ce serait presque pittoresque, dans les films de « poésie du quotidien », mais seulement au cinéma.

Les gamins qui rigolent avec les boutanches de « trois étoiles », ils rigolent pour le photographe, ils ne rigolaient pas toujours, ils arrêtaient l’école vite souvent, pour aller au turbin comme les grands, ils passaient les vacances dans les squares en rêvant de plages et d’océans, les amoureux qui se roulent une galoche devant l’appareil de Doisneau ne l’étaient même pas, amoureux.

Le Paris des enquêtes de son commissaire, dans les romans de Simenon, est plus réel que d’autres Paris littéraires ou cinématographiques, pas de clichés pour touristes, pas de plans ou d’images frelatées comme dans de nombreux chromos ayant la capitale française comme décor.

La musique à l’accordéon et au piano qui accompagne ceux-ci, peut en plus rappeler de mauvais souvenirs, des souvenirs de misère qui n’avaient rien de pittoresques. Les immeubles sentaient plus le chou cramé, le « Guerlain » du couple chic du deuxième mêlé aux effluves de sueur du vieux garçon en face de chez eux que des parfums de rose.

On entendait plus les enfants pleurer, les couples se crier dessus, que la musique guillerette de, par exemple, « Irma la douce », vision rêvée et colorée mais sans substance réelle, de la pute et du maquereau.

Les vieux s’ennuyaient derrière les rideaux en espionnant leur voisinage, les concierges cancanaient, les bureaucrates trompaient leur ennui..

Le Paris de Simenon, c’est le versant noir du vrai Paris, du Paris populaire, celui aussi de Céline et Bardamu, celui de Tardi, c’est aussi un Paris plus humain malgré tout plus humain ou de la grisaille du paysage peut naître une certaine poésie, une nostalgie.

Il suffisait aussi d’aller, à l’époque des enquêtes de Maigret, prendre un verre de rouge, ou un café, dans un bistro tôt le matin. On pouvait y croiser les putes fatiguées, les travestis de la chanson de Dutronc, les fonctionnaires, les ouvriers, les balayeurs africains loin de leur pays ensemble au moins quelque part.

Hélas, on peut regretter que cette mixité sociale tant vantée de nos jours ait maintenant finalement complètement ou presque disparue.

Maigret explorateur d’humanité

Simenon est aussi et surtout le créateur du commissaire le plus célèbre de la littérature policière francophone, Maigret, dont la silhouette, chapeau melon compris, évoque les personnages en melon de Magritte, en plus arrondi cependant.

Bien que la crédibilité ne soit pas respectée entièrement dans les romans de Simenon, en effet, Maigret ne serait jamais sorti de son bureau dans la réalité et de plus ses méthodes ressemblent plus à celles d’un « privé » que d’un fonctionnaire de police, il convient de lire le récit de ses enquêtes pour effectuer grâce à lui, une plongée dans les tréfonds, les moins respectables et les autres, de l’être humain en général à la bourgeoisie, petite, moyenne et grande, en particulier, ses secrets sales mal cachés, sa bêtise, son intolérance mais pas seulement, avec Maigret, Simenon explore tout l’humain..

Maigret n’est pas un flic comme les autres, il lui arrive de laisser partir les coupables, de leur laisser une chance aussi. De fait, il rejoint les classiques par sa description des passions et des futilités humaines ainsi qu’André Gide qui le comparait à Balzac a pu le constater en affirmant en 1937, que Georges Simenon « un grand romancier, le plus grand sans doute et le plus vraiment romancier que nous ayons en France aujourd’hui ».

Maigret, c’est Simenon comme on le comprend en lisant ce qu’il dit de sa recherche de l’humain chez l’autre :

« Je voulais toujours découvrir autre chose, toujours partir, par curiosité. » se confie-t-il dans ses « Mémoires Intimes ».

Il ne faut pas avoir peur pour cette raison de Simenon et de la noirceur de la vision du monde qu’il propose.

La complexité des sentiments dans les romans de Simenon

Il en dit plus que beaucoup de doctes ouvrages de sociologie ou d’histoire.

Il est également très juste quand il décrit la petite bourgeoisie sans trop de cervelle, égoïste, égocentrique et qui a le souci constant du paraître et du convenable, de ne pas déparer à leur milieu, de ne pas avoir plus d’ambitions intellectuelles ou spirituelles que les autres.

De la religion, comme des prétextes idéologiques que ce milieu affiche, il retient surtout la morale, on oublie généralement l’éthique  : quelques privilégiés profitant d’avantages auxquels les autres n’auront jamais accès, même fugacement. Tant pis si ce convenable n’est qu’une apparence, un paravent, l’essentiel est de garder la considération de ses voisins et de profiter de son magot.

Dans les enquêtes de Maigret, la victime d’un crime est souvent un personnage qui en a eu assez de ces faux-semblants, de ces on-dits multiples, de cette hypocrisie, et qui paye ses velléités d’indépendance par sa mort violente, ou sa déchéance.

Les filles qui font le trottoir, les putains, les ouvriers, les mythomanes minables sont parfois d’ailleurs tout autant marqués par les mêmes faiblesses et l’envie d’atteindre à la même félicité douillette d’un intérieur feutré que les familles cossues qu’ils peuvent rencontrer parfois.

Simenon n’idéalise aucun milieu plus qu’un autre, ne sombre pas dans les clichés du réalisme poétique idéalisé.

Chez Simenon, les prostituées ont souvent des envies conjugales plus marquées que les bonnes dames de la bonne société et les bonnes dames ne sont pas toujours très saines. Ce n’est pas non plus simple, parfois la « fille de joie au grand cœur » peut être aussi une meurtrière, et la bourgeoise aux mœurs réputées dissolues une fille naïve.

Le but de la plupart des personnages que décrit cet auteur est de survivre en se planquant de l’adversité et des prédateurs supposés, sans chercher surtout à s’élever ; et puis de cultiver leur hédonisme minable de primates lamentables, le faux apitoiement, la componction et la charité bruyante en faisant partie.

Dans les enquêtes de Maigret comme dans les autres romans de l’écrivain, les poètes, les artistes, les esprits libres n’y ont pas leur place, ils sont étouffés à feu très doux toute leur vie, on leur ôte une par une leurs illusions, on croit devoir les libérer de leurs rêves de s’élever un tout petit peu plus.

Bernanos l’avait bien compris, raison pour laquelle il aimait beaucoup Simenon, sachant très bien que ce fatras d’apparences brille comme des soleils trompeurs mais que ce n’est pas là que le bonheur ou la vérité des sentiments se cachent.

C’est la raison pour laquelle il écrivit “Un crime”, au départ un livre qu’il considérait comme mineur appelé à devenir le premier d’une série qu’il espérait fructueuse, à la fin de sa rédaction, un roman qui préfigurait “Monsieur Ouine”, décrivant par le menu la vacuité d’un monde où l’argent et la réussite matérielle et sociale sont les seuls vecteurs d’appréciation d’une personne. Pour Bernanos d’ailleurs : «  Monsieur Ouine est ce que j’ai fait de mieux, de plus complet. Je veux bien être condamné aux travaux forcés, mais qu’on me laisse libre de rêver ce bouquin en paix. ».

Simenon était juste sur les petits bourgeois, petits par leur esprit étriqué, dans les années de l’immédiat avant-guerre et après, il l’est encore maintenant bien que ces milieux qu’il décrivait se passe maintenant de leur morale de façade, en apparence, depuis quelques décennies, alors que contrairement à ce qu’ils voudraient nous laisser croire, ils n’ont pas changé.

Ouvrages cités :

Georges Simenon, Cécile est morte : Une enquête du commissaire Maigret, Éditions Gallimard, collection « Folio », juin 2009, 203 pages, 5€70

Georges Simenon, Mémoires Intimes, Éditions Presses de la Cité, novembre 1981, 752 pages, 9€

Georges Bernanos, Monsieur Ouine, Éditions Le Castor Astral, novembre 2008, 309 pages, 19 €

Georges Simenon, Tout Maigret, Tome 1 , Éditions Omnibus, Février 2007, 915 pages, 24,50€


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