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Un emmerdeur de talent – les morceaux de bravoure de Norman Mailer

Publié le 23 novembre 2012 par Amaury Watremez @AmauryWat

Sur Agoravox

 à propos de « Morceaux de bravoure » de Norman Mailer en « pavillons poche » chez Robert Laffont

Littérature, Amérique, société, télévision
J'aime tous ces auteurs américains, de Truman Capote à Hunter Thompson, en passant par Jim Harrison, un ogre, comme Norman Mailer l'est aussi, ou dans un autre genre Lester Bangs, excentriques, hors-normes, qui ne sont jamais dans la demie-mesure ou la tiédeur, qui ont su parler de l'époque sans pour autant tomber dans le risque de pontifier ou de théoriser avec prétention, posant au guide spirituel des peuples, qui n'en demandent pas tant et qui aimeraient bien parfois que tous ces guides auto-déclarés finissent un jour par leur ficher la paix.

Ce ne sont que des hommes libres qui tentent d'amener leurs semblables à la même liberté, pas des militants d'une cause, d'une foi ou d'une idéologie..

Norman Mailer, né en 1923, mort en 2007, parle de tout, se mêle de tout, dans ce livre qui compile des textes, articles et chroniques écrits tout au long de sa vie des considérations sur les médias, les femmes, l'écriture, son amour de la littérature (deux textes exceptionnels sur Hemingway, qui l'inspire pour son style journalistique, proche aussi de la « non fiction » de « De Sang Froid » de Capote, et Henry Miller, avec qui il partage l'expérience de l'exil parisien), le microcosme littéraire et l'agacement qu'il suscite en lui, la politique, la CIA, le Watergate, la fascination qu'il a pour Nixon et ses mensonges, les lubies de J.Edgar Hoover, le travesti le plus célèbre de l'histoire des États Unis, et divers autres sujets dont son expérience au cinéma et l'argent qu'il a perdu en cette occasion, dont un film crépusculaire avec Ryan O'Neal (« Les Vrais durs ne dansent pas » avec aussi Isabella Rosselini) et même son amour des chiens.

A la fin de l'ouvrage sont rassemblées une bonne partie des interviews de l'écrivain de 1960 à 1982.

C'est un emmerdeur aux yeux des imbéciles car il ne respecte pas les compromis et autres petites lâchetés supposées normales afin de continuer à être tenu en considération par le système spectaculaire, les conventions minables qui poussent à jouer l'affrontement face caméras pour mieux fraterniser ensuite une fois celles-ci éteintes.

Ce qu'il écrit entre autres sur la télévision est d'une acuité, d'une ironie et d'une intelligence qui valent toujours à notre époque car rien ne s'arrange vraiment depuis les années 60 et 70, les spectacles hypocrites, les shows d' « infotainement » déjà en place à cette époque, dont il est d'ailleurs un des « bons clients » lucide sur le rôle que l'on tente de lui faire jouer, celui du trublion que le public aime détester pour son irrespect total des convenances surtout car de fait, Norman ne fait que tendre aux spectateurs le reflet de leur propre soumissions, de leur allégeance, à un système dont ils sont les proies consentantes encore maintenant.

C'est un emmerdeur aux yeux des thuriféraires de l'élite car il assume complètement sa virilité et son goût pour des comportements masculins qui ne correspondent pas à ce que l'on attend d'un gentil garçon cultivé et bien élevé dans les milieux qui pensent et qui s'engagent, tout en étant d'une sensibilité à fleur de peau que d'aucuns perçoivent comme exclusivement féminines.

Ces milieux ne le considèrent pas vraiment comme un des leurs bien qu'ils partagent superficiellement les mêmes engagements libertaires ou l'opposition à la Guerre du Vietnam, mais qu'il écrit aussi sur des sujets apparemment beaucoup plus futiles avec par exemple son livre sur les « mémoires imaginaires » de Marylin Monroe qui est sans doute un des meilleurs livres sur l'actrice, le mythe qui l'entoure, et une réflexion sur le vedettariat et aussi et encore sur le spectaculaire omniprésent dans notre société.

Au fond, Norman Mailer est un réactionnaire au sens strict du terme, à savoir un auteur qui n'aime pas son époque et ce qu'elle a comme conséquences néfastes sur ses frères humains. Souvent ce qu'il écrit enthousiasme, parfois ses partis pris peuvent agacer car il ne prend jamais de gants pour en parler, et les assène sans se soucier des conséquences.

Il a beaucoup d'autres défauts et non des moindres pour les arbitres des élégances morales et politiques.

Et il combattif dans le Pacifique contre les japonais, restant fier jusqu'au bout de ses hauts faits militaires, ce qui rajoute aux suspicions que les beaux esprits de son temps ont envers ses engagements pour qui cela ne se fait pas d'apprécier la « chose miliaire », les petits soldats, les armes et le courage que cela implique

Il aime boire sec et souvent, il s'enthousiasme pour la boxe, participe à un ou deux matchs d'ailleurs, il n'hésite pas à jouer des poings en dehors des rings, ou du « coup de boule », à l'encontre de Gore Vidal par exemple, juste avant une émission de télévision, et se comporte parfois avec les femmes sans respecter les règles de bienséance, celles-ci lui pardonnant ses écarts qui sont ceux d'un enfant, car comme tout écrivain doté de cette sensibilité qui les pousse à plus de lucidité, comme beaucoup de créateurs, Norman Mailer garde une part d'enfance en lui, une enfance dont il est au fond inconsolable.

Portrait de l'auteur pris sur le site du dailymail

Ci-dessous Norman Mailer sur sa conception d'une vie réussie (en anglais)


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