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Fragments d'un journal en Palestine – 2

Publié le 12 mars 2013 par Amaury Watremez @AmauryWat

Mars – Avril 1999 : Prendre conscience des risques d'engagements trop radicaux

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S'engager pour dénoncer une injustice de loin, bien au chaud derrière un écran, un bureau, ou sur une estrade pendant une conférence politique, tout le monde en est capable.

C'est facile.

En France, concernant la cause palestinienne, beaucoup sombre dans cette facilité, avec parfois comme alibi un ou deux juifs anti-sionistes, voire un palestinien invité, qui est souvent là dans le rôle du « bon sauvage » protégé par tous ces gentils occidentaux tellement au fait de ces souffrances.

Là-bas, en Palestine et Israël, c'est beaucoup plus délicat, car sur place manifester un engagement c'est aussi risquer de déchainer la violence dans l'un ou l'autre camp, contre l'un ou l'autre camp, et ce parfois avec les meilleures intentions du monde. Pour nous qui vivons depuis quelques mois déjà à Jérusalem, nous percevons le danger de ces comportements et en observons les conséquences quotidiennement, des conséquences pouvant être dramatiques.

Ainsi en Mars, j'accompagne dans la Vieille Ville de Jérusalem, leur servant de « fixer » en somme des étudiants de l'université de Tel Aviv, français, qui ne connaissent pas du tout le côté palestinien. Pour eux, la Vieille Ville appartient pleinement à Israël et cela ne saurait être remis en question.

Deux parmi eux décident de se promener dans les rues du quartier palestinien coiffés d'une « kippa » noire qui est la coiffure signifiant des options religieuses intégristes et nationalistes radicales pour les juifs qui la portent, signification connue des palestiniens qui la voit comme une provocation, et un signe de haine, ce que ce n'est certes pas pour ces étudiants qui n'en ont pas conscience par ignorance...

Ce signe de haine provoque incidemment des réactions de haine.

Les regards des habitants du quartier sont durs et tendus, la tension est palpable, et les policiers israéliens finissent par bloquer l'entrée des « portes » de ce quartier de la Vieille Ville, pour que les cinq jeunes étudiants puissent repartir tranquillement, c'est du moins le prétexte.

Un peu plus tard, nous recevons la visite à Jérusalem de volontaires qui vivent au cœur même des territoires et qui ne connaissent pas grand chose des israéliens. Ces volontaires ont une liberté de circulation plus facile que les palestiniens avec qui ils vivent et travaillent du fait de leur statut et aussi de leur plaque d'immatriculation consulaire qui leur évite de subir trop longtemps les questions des flics tatillons aux « check point ».

Selon eux, tout Jérusalem appartient aux palestiniens.

La visite commence par « Meah Shearim », le quartier des juifs religieux, dits « orthodoxes », de Jérusalem, que ces volontaires décident de visiter leur « keffieh » palestinien au coup et bien en évidence, sans volonté de provocation eux non plus. Rappelons que le « keffieh », devenu entre temps un accessoire de mode en France, est un signe fort, très fort, qui signifie clairement que l'on est partisan de l'éradication d'Israël, rappelons également que les juifs religieux que nous croisons sont loin d'être tous hyper-nationalistes, le pan-sionisme étant considéré par eux comme un blasphème.

Pourtant, que croyez vous que le fait d'arborer ce qui est aux yeux des personnes croisées un signe de haine à leur encontre provoque comme réactions ?

Dans les deux cas évoqués, le résultat est le même et ne fait pas progresser la paix entre ces deux peuples d'un iota. A moins que l'on ne veuille pas la paix et la concorde entre les peuples, il nous semblait déjà à l'époque qu'il était bon d'y réfléchir.

Un soir d'avril dans un café de la rue Ben Yehouda, devant lequel un ou deux juifs intégristes prient sans cesse pour le salut des pauvres buveurs forcément pêcheurs, nous avons décidé de ne pas participer de la haine et de ne pas choisir entre les deux peuples, ce qui ne veut pas dire que nous ne prenions pas partie pour les faits.

Été - Hiver 1999 : de la manière de replanter les oliviers et voyage à Gaza

En Juin, à l'initiative d'un volontaire travaillant à Ramallah, nous participons à une action organisée par une ONG palestinienne chrétienne pour aller replanter des oliviers arrachés par des colons d'origine américaine, juifs ultra religieux, autour d'un village en Galilée.

Arrivés sur place, les villageois qui nous ont rejoint et qui travaillent mieux que nous ne peuvent que constater une chose, nous ne sommes pas très doués !

Mais nous savons que grâce à notre présence pendant le replantage, les arbres ne seront pas de nouveau arrachés.

Cependant, cela nous permet de dialoguer abondamment et surtout d'entendre ce qu'ils ont à dire sur les colons directement sans passer par les filtre des militants occidentaux de telle ou telle association.

Et le fait est que les palestiniens que nous rencontrons n'ont malgré leur colère légitime aucune haine pour les colons, malgré ce qu'ils leur ont fait subir, leur reprochant essentiellement deux choses : ne pas apprendre ne fût-ce que quelques mots d'arabe et ne pas chercher à communiquer avec eux un minimum, contrairement aux personnes des anciens « kibbutz » ainsi que le rappelle un vieux du village au visage parcheminé, mémoire du lieu.

Deux d'entre nous, ainsi qu'un des palestiniens responsables de l'ONG qui nous emmène, veulent aller entendre les colons israéliens directement. Ils vont se poster juste devant les barbelés entourant la colonie, à cinquante mètres de l'entrée, deux portes en métal.

Un des gardes dans son mirador, un gamin, les interpelle en hébreu, menaçant de faire feu s'ils continuent plus loin. Les deux volontaires affirment qu'ils veulent discuter avec un responsable.

Ils attendront une demie-heure sans broncher, réitérant régulièrement leur demande, le fusil du gosse toujours nerveusement braqué sur eux. Deux militaires, qui « protègent » la colonie sortiront pour ne donner en réponse qu'une fin de non-recevoir à cette demande de dialogue. L'un d'eux ne comprend pas que des occidentaux comme nous viennent aider des palestiniens, pour lui « Israël » est le « porte-avion » de l'Occident et des américains au milieu des états arabes, doit être en lutte, ce qui lui semble absolument nécessaire pour garantir notre survie qu'il affirme menacée par les pays musulmans.

Il est d'autant plus étonné de constater que parmi nous il y a deux israéliens...

En octobre, notre responsable parisien nous rend visite à Jérusalem. Il souhaite aller à Gaza où nous nous rendons dans notre « Renault Express » brinquebalante et encore une fois retapée mais vaillante malgré des cliquètements parfois inquiétants sur la route. Nous partons à deux coopérants accompagnés de deux militants pro-palestinien français fraîchement arrivé qui se joignent à nous, déguisés en « fiers nomades du désert » ou ce qui s'en rapproche le plus à leurs yeux, le cou ceint d'un keffieh bien entendu.

Notre plaque consulaire nous permet de ne rester que vingt petites minutes à attendre au passage d'Erez, poste-frontière israélien avant Gaza. Le militaire nous interroge rapidement, nos passeports sont tous scannés et vérifiés. Nous savons déjà que le simple fait d'aller à Gaza nous classe comme activistes pour « Tsahal ».

Arrivés dans la ville, nous avons la surprise de voir se dégrader assez rapidement le comportement des deux militants partis avec nous, qui, ne respectant pas les lieux, se promènent partout dans l'aéroport flambant neuf et quasiment inutilisé, ouvrant les portes sans demander l'autorisation, allant dans la salle des bagages interdite au public, traitant le personnel présent en « boys », le tout, quand nous leur demandons d'être juste un peu plus décents, au nom de leur engagement antisioniste qui permettait à leurs yeux ce comportement.

Au retour, les contrôles d'identité et du véhicule sont beaucoup plus longs, trois heures, trois heures pendant lesquels nous aurons beaucoup de mal à convaincre les deux militants sus-cités de ne pas provoquer, de ne pas répondre grossièrement aux questions du policier, ce qui reviendrait à lui donner une occasion de montrer combien ce qu'il fait est au fond indispensable, dont le passage d'un compteur Geiger sous la voiture pour vérifier que nous ne cachons pas d'uranium.

Nous vivons en Israël-Palestine depuis presque un an, quand nous sommes arrivés, nous croyons tout savoir, dorénavant nous savons que nous ne comprenions rien car la situation est infiniment plus complexe.

(bientôt la suite)

image prise ici


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