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Interview de Leonardo Di Costanzo pour L’Intervallo

Publié le 16 avril 2013 par Nivrae @nivrae

Interview de Leonardo Di Costanzo pour L’Intervallo

Interview de Leonardo Di Costanzo

retrouvez la critique du film : http://nivrae.fr/?p=10571

Vos documentaires sont-ils disponibles en France ?

Ils étaient sortis à l’époque mais je ne crois pas qu’ils soient disponibles. Je ne me suis pas occupé de leur édition, mais j’espère que désormais ils vont pouvoir sortir grâce à la sortie du film.

C’est votre premier film de fiction. Pourquoi abandonner le documentaire ?

J’avais la sensation d’être arrivé à une limite, que pour avoir accès à certaines vérités, à certains aspects humains, je devais passer à des personnages fictifs plutôt que faire un documentaire sur des personnages réels.

L’idée des personnages vous est venue de deux jeunes d’un de vos documentaires.

J’ai fait un documentaire sur une école à Naples il y a quelques années. Quand j’ai construit le scénario du film, j’avais en tête deux jeunes de ce documentaire. C’est là qu’avec les scénaristes j’ai dit que Salvatore et Veronica seraient ces personnages. Quand j’ai montré le documentaire à mon producteur il les a reconnu comme étant Salvatore et Veronica.

Que signifie le titre, l’Intervallo, pour vous ?

L’Intervallo c’est un espace temporel, un temps différent du quotidien, l’intérieur de cet espace particulier est à l’écart de leur quotidien qui les oblige à être adultes avant l’âge et c’est là qu’ils arrivent à redevenir eux-mêmes, leur adolescence que la vie les oblige à abandonner. C’est pour ça que j’ai voulu les mettre loin de tout cela, comme dans une dimension parallèle, suspendue. Ils prennent de la distance et au fur et à mesure ils se libèrent.

Elle est la prisonnière et lui le gardien et petit à petit ces rôles disparaissent et ils redeviennent deux adolescents. Au-delà de vivre à Naples, notre vie quotidienne n’est fait que de tentatives de recréer des intervalles. Nous avons toujours des comptes à rendre, des règles, mais nous arrivons toujours à trouver des espaces pour aimer, s’amuser, dans lesquels on essaie de vivre.

L’Intervallo c’est aussi la récréation à l’école, dans lequel on sort dans le couloir, on organise les fêtes, on retrouve les copains, on tombe amoureux, on grandit, avant de retourner en cours en suite.

Quel est le véritable rôle de la mafia dans la film, est-ce un film sur la mafia ?

Ce n’est pas un film sur la mafia, mais il y a deux choses : ce film a été écrit pendant une période assez longue pendant laquelle il s’est passé beaucoup de choses à Naples, la guerre des clans, le livre de Saviano, Gomorra, les poubelles qui envahissaient les rues, c’était une catastrophe. Et je me demandais pourquoi nous ? Qu’avons-nous pour que nous arrivent des choses pareilles. Et j’ai voulu raconter, mais plutôt que de rendre compte des événements bizarres qui se déroulaient, je voulais me placer à l’écart, me décaler pour mieux comprendre. Pour comprendre la mentalité dans laquelle ces événements évoluaient. Puis je me suis dit que filmer des adolescents c’était plus facile pour comprendre les adultes. Filmer une mentalité en formation, marchant sur un fil et pouvant tomber d’un côté ou de l’autre était plus facile que de raconter des adultes formés et déjà fermés.

Le vrai but était de parler d’adolescents, pas de parler de la mafia. C’était presque une contrainte de narration, j’avais besoin de quelque chose pour tenir ces gamins dans le bâtiment. J’aurais pu situer le film en Suisse dans un système scolaire aux règles très strictes dans un collège calviniste, dans un autre pays la religion, des gangs dans un quartier, etc.

Je filme souvent les événements  ce que l’on voit, mais j’ai eu l’impression que ça ne suffisait pas, qu’il fallait filmer à côté, alors que dans le documentaire on ne pouvait pas faire ça. J’ai donc essayé de raconter la mentalité, avec quel système de valeurs ces événements se génèrent. La zone grise, le système de valeurs dans lequel s’est installé la mafia. Le garçon a peur, souvent les mafieux se servent de ces personnages secondaires, également pour les humilier, pour donner des signes. Ils sont également un peu jaloux de cette vie qu’a choisi Salvatore. Ils savent qu’il vivra plus vieux qu’eux. J’avais la sensation que filmer des adolescents me permettait de mieux comprendre la société des adultes. J’ai pensé à Una giornata particolare de Ettore Scola, où il y avait cet espèce de monstre ancestral, mais je n’avais pas Sophia et Marcello. Dans Una giornata particolare, le personnage de Marcello est beaucoup plus faible que celui de Sophia. Il vit en retrait, ce n’est pas le prototype du mec italien machiste. C’est un personnage qui est opposé à l’image de l’italien que l’on représente. Et j’ai toujours pensé que mon personnage de Salvatore devait être « un po’ goffo », un peu maladroit.

Interview de Leonardo Di Costanzo pour L’Intervallo

Les scènes avec l’eau, le lieu, font penser à Tarkowski.

Oui, aussi. L’intéressant pour moi c’est comment chaque spectateur prend un morceau de ma vie, car c’est aussi la mienne dans ces films, et l’interprète. Il y a des sortes d’automatismes dans l’écriture, mais tout n’est pas réglé à la lettre dès le départ. Il y a dans l’écriture des choses qui ne doivent pas être expliquées. Il faut laisser des éléments échapper à la pensée rationnelle. On m’a demandé « c’est quoi la scène avec l’eau et le bateau ? », je ne sais pas, il me fallait quelque chose qui se décolle de la réalité, c’était comme une sorte de composition, comme dans un tableau on a besoin d’une tache rouge pour que le tableau soit plus équilibré, c’était plus une composition que quelque chose de rationnel.

Qu’y a-t-il à la fin du parcours de ces deux jeunes ?

Qu’y avez-vous trouvé ? Ils se retrouvent eux-mêmes et dehors c’est le monde des adultes, qu’ils regardent de loin. Mais ces adultes forment une communauté, c’est pour ça qu’il est important qu’ils nomment les figures typiques de la communauté, celle qui vend le lait, le gérant du bar, ils font partie d’une sorte de village malgré que l’on soit dans une ville. C’est une communauté qui partage des règles, ils se connaissent entre eux et ils imposent ces règles. A la fin c’est la fin de l’Intervallo, la réalité est plus forte et ils retournent dans le monde, forcés.

Le film est sorti à Naples ?

Oui, et c’était très intéressant, je retourne souvent y faire des projections. Les discussions sont très animées. Certains disent que c’est un film trop pessimiste car la vie les rattrape. Tout le parquet de Naples est venu voir le film, il y avait 7 juges, l’un des juges disait « je comprends que vous ayez une idée si négative de la ville, je ne la partage pas mais je la comprends » une femme s’est levée disant qu’elle n’était pas d’accord, que la fille qui se rebelle lève le regard vers le ciel quand elle reçoit le bracelet et il y a le bruit de l’avion, comme un espoir dans le moment où elle se plie.

Vu que nous avons tourné près de l’aéroport il y avait un avion toutes les cinq minutes, alors j’ai décidé de faire avec et de laisser les acteurs jouer avec ces interruptions. Cet avion ce n’est pas moi qui l’ai mit, c’est un élément extérieur. Beaucoup de gens ont vu ça comme si elle lui disait « tu ne m’auras jamais » en regardant vers le ciel alors qu’il lui met le bracelet comme une chaîne. Et il y a eu tout un débat là-dessus. J’ai tendance à tout rationaliser et c’était ma peur, tout ne doit pas être explicable. Il faut que le choix des collaborateurs pendant le tournage soit reflété, montre le film comme un travail collectif. J’ai dit par exemple « à un moment il faut qu’il y ait une flaque d’eau », « pourquoi ? », m’a dit mon scénariste, « je ne sais pas, j’ai envie, tu la vois ou tu ne la vois pas, est-ce que ça te plaît ? » ça marche comme ça.

J’ai tourné le film deux fois. Une fois tout seul dans un théâtre. J’ai fait une longue sélection, j’ai choisi douze acteurs et pendant trois mois j’ai travaillé avec eux sans toucher le scénario, puis quand j’ai trouvé les deux, j’ai travaillé avec eux pendant un mois et demi environ. On a tourné tout le film dans une salle de répétition de théâtre. D’habitude quand on travaille avec des acteurs non professionnels on ne les fait pas beaucoup travailler, parce qu’ils n’ont pas de technique et on joue sur la spontanéité, si on refait les scènes on perd tout ça. Nous avons fait exactement le contraire, on a travaillé toutes les scènes de nombreuses fois, sauf la fin qu’ils ne connaissaient pas.

Ce bruit des avions, on peut le ressentir comme une menace.

Oui, c’est drôle parce que j’ai appris plein de choses avec ce film. C’est bien de faire des films qui ont une disponibilité à la métaphore, on sème la narration de signes qui sont disponibles, on choisit de les interpréter ou pas, sans que ce soit trop directif. Des gens disent que les avions sont la menace extérieure, d’autres disent que c’est le signe que le monde se fout d’eux et continue d’avancer, d’autres que c’est le symbole de la liberté. Ils me demandent laquelle j’ai choisie, moi les trois me vont. C’est important que le spectateur fasse son propre parcours, c’est la chose la plus importante. On fait les films jusqu’à un certain point. On ne fait que commencer les films, ce sont les spectateurs qui le terminent, il faut leur laisser l’espace pour l’interpréter, le terminer.

Il y a un contraste entre les deux personnages. Est-ce que l’histoire aurait pu fonctionner avec un acteur plus beau ?

Il est très beau Salvatore, vous ne le trouvez pas beau ? Je pense que la séduction est présente, surtout de lui vis-à-vis d’elle. En général chez les adolescents, les filles du même âge veulent des garçons plus âgés. Pour moi c’était important que ce soit un personnage qui ne soit pas conscient de sa beauté, qui ne soit pas un objet de désir. C’était important que la femme soit plus forte que le garçon. Parce que je crois que dans des situations compliquées, l’esprit féminin a beaucoup plus la tendance à ne pas se plier. Les hommes, les garçons, par lâcheté ou par sagesse préfèrent ne pas trop bouger et pensent avoir plus de chances de s’en sortir. L’esprit féminin a plus la volonté de profiter et de vivre, de moins penser aux conséquences. Vivre à Naples face à la violence et les règles de la mafia nous balance de part et d’autre. Face aux petites injustices dans les quartiers à mentalité mafieuse, face à la loi du plus fort, on est baladé entre les personnalités de Salvatore et Veronica, entre l’envie de se rebeller et de laisser tomber et rester calme. Ce sont deux attitudes que j’identifie comme étant le féminin et le masculin.

Elle n’essaie jamais de s’enfuir, à part une fois.

Oui, elle aurait pu mais elle revient. Au bout d’un moment il se crée une relation entre les deux qui la retient. Et puis elle ne peut pas s’échapper, c’est impossible, où peut-elle aller ? C’est ce cliché que l’on a face à la mafia, que l’on ne peut pas leur échapper, que ça ne vaut pas la peine d’essayer. Dans tous les films que l’on a vus, chaque personne qui tente de s’échapper se fait rejoindre.

Le seul endroit où elle est libre est en fait ce bâtiment.

Oui, car c’est uniquement ici qu’ils arrivent à retrouver un espace de liberté.

Les deux acteurs ont continué à faire le métier d’acteur ?

Oui, ils sont en train de tourner, surtout lui. Il tourne deux films à Naples, un pour la télé et un film de cinéma. L’actrice est beaucoup plus jeune et a besoin d’être un peu plus coachée. Lui est plus vieux et il est très malin. Il est très différent du personnage qu’il joue. Il a conscience de son physique imposant, de son beau visage, de son regard et il sait qu’il plaît aux filles. Nous l’avons rendu plus jeune, parce qu’il avait 20 ans au moment de jouer le film. C’est un acteur très intelligent et je ne me préoccupe pas pour son futur.

Parlez nous du bâtiment.

C’est un vieil hôpital psychiatrique. Quand j’ai écrit le scénario, j’avais trois protagonistes, lui, elle et l’espace. Pendant l’écriture du scénario on allait voir beaucoup de jeunes et beaucoup d’espaces. Et beaucoup d’histoires que les jeunes nous racontaient que l’on trouvait fortes et beaucoup de visites qui nous ont suggéré des choses ont fini dans le scénario car nous les avons vues en visitant. Dans le film c’est un collège. Quand nous sommes allés dans ce lieu qui rassemblait le plus de lieux différents dans un seul endroit, c’était tellement fort de rentrer là dedans et j’ai pensé que l’histoire pouvait se dérouler dans un hôpital psychiatrique. Mais j’ai eu peur de la charge symbolique, une fille emprisonnée dans un ancien hôpital psychiatrique, le message aurait pu devenir trop fort. Nous avons trouvé beaucoup de signes de la souffrance dans cet endroit, c’était dur d’y travailler, les murs portaient les traces de la souffrance des gens.

Vous l’avez transformé ?

On a beaucoup agi à cacher les signes. C’est très sombre, nous avons aussi beaucoup agi avec les décorateurs pour rendre cela le plus neutre possible. Il y avait beaucoup de choses, des écrits, des dessins sur les murs faits avec des clous, des craies, des sortes de hiéroglyphes dont je ne comprenais pas la signification, des inscriptions « ils nous tuent tous », des outils, des chaises à électrochocs, des lits avec des sangles, ce n’était pas facile d’y tourner.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Il a duré quatre semaines et demie. Comme les jeunes savaient l’histoire et le texte, ils savaient très très bien le parcours intérieur que chaque personnage faisait scène par scène, mais le fait d’être dans un espace beaucoup plus large les a obligés à réinventer les scènes pour jouer avec l’espace et leur liberté de mouvement, ça les a obligés à réinventer le film d’une nouvelle manière, mais libérés de l’angoisse du texte. Je suis très fier d’avoir fait ça parce que j’avais vu d’autres réalisateurs qui travaillaient avec des amateurs et pour eux la première ou la deuxième prise était la bonne et après c’était fini, car ce sont des acteurs qui n’ont pas de technique. Mais nous nous avons travaillé comme au théâtre.

Pourquoi avoir choisi de tourner en dialecte napolitain ?

Ce n’était pas spontané, je savais dès l’écriture que les personnages devaient parler en dialecte. Je savais que les acteurs allaient apporter beaucoup de choses, mais nous, nous devions écrire le scénario en italien. Pas un italien napolitanisé, un italien classique. Et les jeunes devaient ensuite faire un travail de réappropriation. La voix devait être une musique, presque incompréhensible pour un italien, comme un langage étranger. Je ne voulais pas qu’il y ait de compromis, d’une langue un peu ronde. Souvent, pour des raisons d’audience et de distribution, on essaie de mettre un italien un peu arrondi, que l’on comprend vite.

Mais ce film est sous-titré partout en Italie, même à Naples, le dialecte est du vrai dialecte napolitain difficile à comprendre. (Les journalistes italiens acquiescent)

Je pensais que la RAI allait poser beaucoup plus de problèmes, mais ils ont très vite compris que c’était important que le film soit en dialecte. Il y avait des producteurs suisses aussi, et au début le film devait être doublé en italien, c’est-à-dire qu’après la fin du tournage on devait tout doubler en italien, car ils financent des films italiens pour la communauté italophone suisse, c’est un intérêt linguistique pour eux. Mais le film est finalement sorti en dialecte, sous-titré en italien.

Comment le scénario a-t-il été élaboré ?

Au départ j’ai travaillé avec Maurizio Braucci, un écrivain qui travaille aussi dans le théâtre. Puis une scénariste est intervenue pour aider. Je voulais surtout que l’on oublie les raisons pour lesquelles on se trouve dans cet espace. Que ça reste une inquiétude de fond. Une sorte de monde dans lequel ils se laissent aller, que la crainte disparaisse, qu’ils ne soient plus esclaves de la trame, qu’elle ne soit pas trop forte et qu’elle ne dévore pas les personnages.

D’où vous vient cet excellent français ?

J’ai beaucoup vécu ici, j’ai enseigné à l’atelier Varan et à la Femis. J’ai vécu en France pendant 20 ans mais je n’ai jamais vraiment abandonné Naples, je vivais entre les deux.


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