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Bref. Je suis allée voir une AS et j'ai pas eu de pain d'épice.

Publié le 30 avril 2013 par Vanillette
Bref. Je suis allée voir une AS et j'ai pas eu de pain d'épice.
C'est pas la première fois que ça m'arrive hein. J'en ai vu pleins des AS et des ES, des bénévoles et des bien-pensants. Elle m'y a traîné, ma mère, dans des bureaux d'AS en m'expliquant qu'il fallait pas que je rechigne s'ils me donnaient du pain d'épice même si j'aimais pas ça. T'es pauvre, tu prends tout ce qui se donne et tu te tais. Fais pas ta difficile. Réceptacle des âmes charitables. Envoyez le pain d'épice.
Aujourd'hui aussi je vais pas faire ma difficile. Puis maintenant j'aime bien le pain d'épice (bio).  J'ai préparé tous mes papiers dans un dossier rose. Il manque quelques documents, il va falloir que j'en fasse des tonnes pour qu'on ne me réponde pas "ah bah j'peux rien faire pour vous ma pov'dame". Je vais pas mettre mes campers au pied non. Parce que la dame, elle va peut-être pas pouvoir imaginer qu'hors de son bureau, il y a pu avoir un moment où j'ai pu en avoir les moyens.
Parce qu'en fait, il faudrait que je me justifie, que je dise ouimadamejesuispauvrecestvrai, que je lui dise ouimadamejelemérite. Je vais pas non plus sortir mon ifon 5 (honte à moi oui) parce que la dame, elle va dire que je "profite du système".  En fait je suis en train de travailler la figure du pauvre. Moi je croyais que je ne devais rien à personne et qu'à certains moments de vie, lorsque j'en avais besoin, je pouvais demander à la société de me donner un coup de pouce parce que par ailleurs, je cotisais pour cela lorsque je travaillais. C'est vrai n'est-ce pas ? Pourtant je me sens redevable. Je dois adopter une position. C'est comme quand on va voir un psy parce que ça pète les câbles là-dedans mais comme on parle trop bien, on dit vousallezbienmadame. 
D'ailleurs j'arrive à la Maison Départementale de la Solidarité et elles sont là, les figures. Rien n'a bougé depuis vingt ans. Maman, ils ont du pain d'épice tu crois ? 
Je suis adulte maintenant. C'est moi la maman. J'arrive dans la cour et croise une travailleuse sociale à qui je dis "bonjour", elle ne me répond pas. Dans la MDS, ils ont calé un noir patibulaire pour éloigner les agités. Il ne répond pas non plus à mon bonjour. "Ziva y'a personne qui te dit bonjour ici". Oups. Pardon. Je rechute.
Un homme dont le flegme affiché s'accorde à merveille avec les lieux pénètre la salle d'accueil sans un regard pour nous autres. Les figures. Parlons-en, des figures. Il y a cette dame venue pleurer pour ses gosses qui en fait des tonnes pour obtenir un regard, condescendant mais un regard quand même. "Je vous remercie infiniment. Vous souhaite une excellente journée". On dirait une conseillère sfr du Bangladesh sauf qu'elle, elle vend pas des forfaits, juste sa dignité. Tu la remercies pour quoi ? Pour son attitude nonchalante et son mépris ?  Derrière le comptoir assez haut pour éviter les tartes dans la tronche altercations, l'homme-flegme échange quelques mots avec sa collègue qui prépare ses sachets de lipton pour la journée et ses quelques biscuits censés lui faire perdre quelques kilos avant l'été. Ils chuchotent, les deux. C'est les potins de la MDS où chacun se rassure sur son degré de pouvoir dans l'institution en accusant l'autre du mal qui le taraude. Il y a cette maman avec son fils qui ont l'air de connaître les lieux comme si c'était chez eux. Il y a aussi cet homme, le bon pauvre. Un bon pauvre est un pauvre qui fait sentir à ses sauveurs qu'ils sont de bons travailleurs sociaux/agents sociaux. Un bon pauvre est un pauvre qui fait exister les agents par leur misère. Et qui feraient mieux de rester pauvre. Il y a aussi celui que personne ne veut trop approcher. Voire, devant qui on fait la moue sans en avoir honte. Il boîte un peu, parle fort, sent l'alcool "Bonjour M'sieur-Dames !". Il a reçu un courrier de la CAF, il a pas dormi de la nuit, il veut être rassuré maintenant tout de suite. Il raconte à qui veut l'entendre qu'il a un fils qu'il n'a pas vu depuis 10 ans et me choisit pour montrer la photo du ledit fils sur son téléphone portable. Moi aussi, je suis une figure mais je sais pas trop laquelle. On est tous dans des cases. Laquelle est la mienne ? Celle qui sait se servir du système ? Profiteuse ou compétente ? Ce qu'on voit dépend des yeux...
Des travailleurs sociaux arrivent, commençant leur journée de travail en saluant les agents d'accueil. Mais pas nous. Les figures. Une dame à l'allure maternelle arrive en salle d'accueil. Je la veux moi. Je veux celle-là. Il est où le pain d'épice ? Mais non c'est pas mon tour. Ils ont dix minutes de retard. M'auraient-ils permis un tel écart si j'avais été en retard ? C'est eux qu'ont le pouvoir, ma pov' dame.
Ca y est c'est mon tour. Le couloir. Le bureau. Le regard mielleux et la voix aiguë. Voire la voix élevée. Je suis pauvre madame, pas sourde. Ma profession ? Educatrice... heu, voilà éducatrice.. dans... bah... voilà quoi je suis éduc.  La connivence. La voix redevient normale, nous sommes à niveau égal. Elle parle à la personne que je suis. Plus à la figure. Elle dit même "avec vous c'est pas pareil". 
L'entretien peut commencer.

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