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Le Mal suivi de Sombres «Lumières» de Jean Brun

Par Juan Asensio @JAsensio

Le Mal suivi de Sombres «Lumières» de Jean Brun

Crédits photographiques : Scott Olson (Getty Images).
FIC71926HAB40.jpgÀ propos de Jean Brun, Le Mal suivi de Sombres «Lumières» (Éditions Artège, 2013).LRSP (livre reçu en service de presse).
D'autres ouvrages de Jean Brun disponibles sur le site PriceMinister.
C'est peut-être la familiarité de Jean Brun avec l’œuvre de Sören Kierkegaard qui a favorisé, dans le traitement de la question ou plutôt du mystère du Mal, une approche oblique, une espèce de communication indirecte spécifique à ce qui ne peut être directement enseigné et qui doit faire l'objet d'une redécouverte de la part du lecteur (1).
Ainsi, ce n'est pas tant la nature du Mal qui intéresse le philosophe, que le long processus historique et intellectuel qui a créé, au sein même de la conscience humaine, une brèche par laquelle il a pu s'insinuer.
Cette brèche peut être désignée d'un seul nom, le relativisme, recouvrant tous les maux, et qui a réussi son travail de sape en attaquant la personne humaine par différents fronts, en se glissant dans ses plus petites failles jusqu'à en provoquer l'éclatement, la connaissance humaine voulant systématiquement accéder à l'être (2), mouvement qui n'est pas condamnable en soi, sauf qu'il semble ne pouvoir s'accomplir que par la force, le viol : «Désagrégation du sujet par l’analyse des structures, par les drogues chimiques ou électroniques par l’image, par le son et par le virtuel, sont les derniers fruits de l’Arbre de la Connaissance et de la démarche qui, tournant le dos à la réalité, veut procéder du connaître à l’être […]» (p. 52).
Ce relativisme qui tourne le dos à la réalité humaine est, aux yeux de Jean Brun, un anti-humanisme qui a été popularisé, et, bien plus que cela, instauré par les textes de plusieurs auteurs qui, au-delà de leurs spécificités et de leurs irréductibles différences, n'en partagent pas moins le souci de transformer les valeurs en «valeurs d'usage» ou en «valeurs d'échange» qu'il conviendrait de gratter afin que, sous leur masque trompeur, nous découvrions des ressentiments, des névroses, tout un tas de choses inavouables : «Certes, le grand public n’a pas lu Durkheim, Lévi-Strauss ni Foucault pas plus que Marx, mais, par l’intermédiaire des media, les idées que ces auteurs soutiennent finissent par imprégner l’homme de la rue par une osmose inconsciente. Cependant, si l’on applique à ces auteurs leurs propres théories, on peut dire qu’ils ne sont eux aussi que les porte-parole du milieu dans lequel ils ont surgi ou, pour employer leur terminologie, qu’ils ne sont que le simple lieu où sont venues converger des lignes de force issues d’un champ de structures socio-naturelles en mouvement» (p. 81).
Peu importe en fin de compte que l'esprit subtil puisse, en effet, retourner comme un gant les théories de tels auteurs, puisqu'ils semblent avoir gagné la partie et qu'ils ont réussi à imposer l'idée qu'il faut «selon une formule de Sartre reprise par Lévi-Strauss» déclarant être le partisan d'un «matérialisme vulgaire» (3), étudier les hommes «comme si c’étaient des fourmis» [voir La pensée sauvage, Plon, 1962, p. 326]» (p. 79).
Réduit à une position et à un être aussi peu flatteur, l'homme moderne n'est absolument plus le centre du monde compris comme un miroir de l'univers, comme l'explique Jean Brun en utilisant des images remarquables : «Par conséquent l’homme, qui avait pu se prendre pour un lanceur de satellites idéologiques, se trouvait lui-même satellisé par des dynamismes de structures. L’homme était complètement excentré dans un univers où tout obéissait à ce qu’Einstein appelait un «mollusque de référence». Pas plus que n’existait un système de référence privilégié par rapport auquel les astronomes auraient pu parler d’un mouvement absolu, puisque tout système de référence était lui-même pris dans un mouvement cosmique où tout entrait en relation, pas davantage on ne pouvait invoquer quelque belvédère éthique du haut duquel on se serait cru autorisé à juger au nom d’un Bien ou d’un Mal absolus» (pp. 99-100).
Selon Gabriel Marcel, le monde dans lequel nous vivons pouvait à bon compte être désigné comme étant cassé mais la cassure de ce dernier s'accompagne de celle de l'homme (s'agirait-il en fait d'une seule et unique cassure ?), qui n'est plus perçu comme étant une personne mais un individu soumis à des jeux de structure et de force et qui, pour le coup, a été chassé manu militari de son «belvédère éthique». La réelle présence sur laquelle George Steiner a beaucoup glosé est à son tour évoquée par Jean Brun en des termes qui ont l'avantage d'être concis : «La présence, avec tout le sérieux et le pathétique qu’elle implique, a été ainsi dissoute en faveur d’un monde de présents sans Présence, quasi chimiquement décomposés et repérés par des systèmes de coordonnées uniquement soucieux de localiser le lieu que ces présents occupent, ou plutôt avec lequel on demande de les confondre désormais. La Présence a fini par perdre les racines par lesquelles elle tenait au temps, c’est-à-dire à l’histoire du monde tout entière» (p. 57) (4).
Dans un tel univers d'où la transcendance, voire la simple notion de verticalité ont été chassées, le Mal ne peut qu'être la dernière lubie d'esprits originaux se gardant comme de la peste des petits jeux chers aux penseurs nommés plus haut et à quelques autres que, curieusement, Jean Brun ne nomme pas, comme Jacques Derrida : «Cet hyperintellectualisme débouche ainsi sur un esthétisme ludique où tout est innocenté en recourant à la notion de style. Il ne viendrait à l’idée de personne de dire que Chopin est laid parce que c’est Bach qui est beau, on dira tout au plus que chacun d’eux possède un style de composition différent et qu’il n’est pas question d’en privilégier un pour en exclure d’autres. Transposées dans le domaine des conduites, de telles conclusions reviendront à prétendre que toute forme d’existence est, à l’avance, inattaquable dans la mesure où elle exprime un «style de vie» que l’on ne saurait condamner au nom d’un autre style de vie inadmissiblement hypostasié en référence exclusive» (p. 130).
Les imbéciles ont beau nous rassurer en nous disant que le Mal, comme une vilaine moisissure, ne saurait bien longtemps résister au traitement approprié. Il existe, il est là, tout autour de nous, en nous. Jean Brun a de fait raison d'affirmer sa ruse baudelairienne (5), son existence point si souterraine que nous aimerions le penser : «Il n’y a pas de science directe du Mal en ce sens qu’il est impossible de le connaître comme nous connaissons les choses. Et pourtant le Mal est terriblement là, autour de nous, en nous; comme la mort, il rôde et chacun s’y trouve exposé. On ne saurait le réduire à un non-être comme le font ceux qui ne voient en lui que la privation du Bien ni comme le prétendent ceux qui veulent se situer par-delà le Bien et le Mal» (p. 158).
Et Jean Brun, dans un passage lyrique, de décrire les lieux d'infestation où se tapit le Mal : «Il rôde autour de ces abstentions secrètes qui font que les mobiles retenant de commettre des crimes sont souvent plus bas que les crimes eux-mêmes. Il rôde autour du regard dont Valéry disait que, s’il pouvait tuer ou enfanter, les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses. Il anime les passions dont les origines psychosociologiques décelées par des spécialistes ne sont que des causes occasionnelles. Il se dissimule derrière les justifications de la pornographie dont on nous assure qu’elle libère des tabous répressifs institués par le puritanisme pudibond de tristes refoulés. Il triomphe dans les guerres, les camps d’extermination, dans les révolutions où il se pare du rutilant uniforme du Bien en prétendant qu’il en est l’indispensable serviteur soucieux de séparer l’ivraie du bon grain politique. Il est d’autant plus redoutable que la liberté, l’égalité, la construction du Paradis terrestre derrière lesquelles il se camoufle ne sauraient être tenues pour des idées méprisables, mais il charge un bienfaisant futur, qui n’arrivera jamais à devenir présent, de conférer les absolutions nécessaires aux crimes qu’il aura provoqués. L’homme ne doit-il pas abattre l’arbre pour en utiliser le bois, ne doit-il pas tuer des animaux pour en obtenir le cuir, la fourrure et la chair qui lui sont nécessaires ? «De même», dira-t-on, ne doit-il pas quasi rituellement sacrifier des hommes pour pouvoir bâtir la cité de demain sur leur mort rendue bénéfique par ce qui en résultera ?» (p. 159).
Jean Brun n'a ainsi pas de mots assez durs (6) pour condamner les folies meurtrières de certains régimes politiques devenus fous, tournant à vide et qui, en ayant chassé toute référence à un Bien et un Mal transcendants, ont réduit l'homme, effectivement, au rang de fourmis qu'il faut savoir écraser lorsque leur inutilité devient manifeste : «Excusé comme une inévitable erreur d’un parcours dont la direction reste la bonne, déclenché pour hâter la venue d’un monde nouveau grâce à l’intensification implacable d’une sélection naturelle d’ordre racial ou économique, le Mal n’est plus l’enfant de la passion déchaînée, il est devenu l’instrument salvateur d’une raison calculatrice qui le sacralise en affirmant que seule une myopie intellectuelle peut qualifier de Mal ce qui, en réalité, permet de séparer le bon grain de l’ivraie. Bon grain et ivraie définis et distingués par les agronomes et les cultivateurs des champs de l’histoire où se construisent des univers concentrationnaires mais donnés pour radieux» (p. 26).
Jean Brun ne nous explique pas la longue évolution, mais sans doute n'était-ce pas l'objet de son petit livre roboratif, ayant permis cette remise en cause, par l'homme, de l'idée même de son exemplarité, de son unicité, mais nous savons toutefois qu'il n'apprécie guère l'esprit si vanté des Lumières, l'une des causes manifestes de notre déroute, l'un des athanors où de petits mages ont touillé la matière humaine, afin de la débarrasser de ses prétendues impuretés et, surtout, afin de décomposer chimiquement l'homme, de le réduire à ses propriétés les plus exclusivement matérialistes. Voici ce qu'il écrit des Lumières : «Le règne des Lumières a ainsi conduit à enterrer la Vérité pour célébrer l’avènement, la prolifération et la génération spontanée de vérités dont aucune n’est préférable à une autre puisqu’elles sont toutes vraies et que tout est chemin. L’intensification du pouvoir des Lumières, dans leur souci de faire évanouir toutes les ombres, a conduit finalement à éliminer le sujet lui-même, considéré comme un simple accident de la lumière. La personne est donnée, en effet, pour un faux être-là et définie comme un lieu, comme le lieu engendré par le recoupement de lignes de forces venues de l’extérieur» (p. 185).
Il se pourrait toutefois que l'histoire, si amatrice d'ironiques facéties, nous permette de retrouver quelque peu du bon sens que nous semblons avoir égaré en jouant avec Foucault ou Derrida à de petits jeux sans beaucoup d'intérêt, en étant tombés, simples corps privés d'âme, dans cette posthistoire qui n'a pas attendu Francis Fukuyama pour nous faire peur (7). Il se pourrait en effet que nous finissions par éventer la ruse qui permet au Mal, en quelque sorte, de se cacher derrière sa propre disparition, le retour de l'absolu signant donc la consomption d'un relatif qui aura permis aux dictateurs et hypnotiseurs des foules (8) de les réduire à l'état de troupeaux pouvant être aisément menés à l'abattoir : «Mais, sous l’uniforme des mercenaires du progrès qui se vantent de domestiquer le mal, ou sous le déguisement d’Arlequin qui s’en joue, l’homme découvre tôt ou tard qu’il est nu et qu’il a été le serviteur docile d’un mal qu’il avait cru maîtriser. Et le Mal continue de hanter chaque point de la terre. Aux optimismes de la marche en avant et aux esthétismes des combinatoires ludiques selon qui le mal réside uniquement dans la croyance au mal, répond, au contraire, la prise de conscience critique pour laquelle le mal commande précisément l’affirmation qu’il n’y a pas de mal» (p. 161, l'auteur souligne).
Notes
(1) Monica Papazu, qui a préfacé l'ouvrage de Jean Brun, a parfaitement raison de constater : «Ainsi, l’ouvrage de Jean Brun, comme d’ailleurs toutes ses œuvres, si érudites et fouillées qu’elles fussent, tient du registre de la prédication, d’une «communication d’existence», comme dirait Kierkegaard – il est comme la main qu’un malheureux tend vers un autre en une communauté de la misère», in Jean Brun, Le Mal suivi de Sombres «Lumières» (Artège Éditions, coll. Philosophie politique, 2013), p. 22. Elle insiste d'ailleurs à raison sur la dimension existentielle, tragique, de la démarche de l'auteur : «La philosophie de Jean Brun apparaît ainsi comme une philosophie ascétique, vêtue de poil de chameau, ayant pour tâche de combattre les idoles du temps qui sont au fond celles de tous les temps, de rétablir la ligne de démarcation entre vérité et mensonge, bien et mal, tortueux et droit, de ramener l’homme à sa condition de créature déchue, en lui faisant comprendre qu’il est en proie à une telle déchéance qu’il a cessé, tout en la vivant, d’’en avoir conscience. Si l’accent tombe sur la Chute, sur le naufrage de l’existence, ce n’est que pour ouvrir le cœur du lecteur à l’annonce du Salut» (p. 9). Toutes les pages entre parenthèses renvoient à notre édition.
(2) «En définitive, c’est donc l’homme qui est la mesure de toute chose, comme le disait le sophiste Protagoras; c’est la connaissance qu’en établit l’homme qui définit le Mal, nous allons par conséquent du connaître à l’être puisqu’il n’y a pas d’être du Mal en dehors de celui hypostasié par les processus intellectuels qui en forgèrent l’essence, processus qui jusqu’alors s’avançaient masqués» (p. 97).
(3) Voir la discussion de cet auteur avec Paul Ricœur dans la revue Esprit, La pensée sauvage et le structuralisme, novembre 1963.
(4) Jean Brun à l'occasion les conséquences logiques de cette cassure, dont l'existence implique une faille avec l'idée même de la création, de l'origine : «Tout être est né, en effet, de deux êtres dont chacun eut lui-même deux parents, le nombre des ascendants croît donc selon une progression arithmétique au fur et à mesure que l’on remonte dans le passé. La présence d’un être est ainsi suspendue à des amours ou à des hasards infinis, elle fut désirée, subie ou redoutée; à chacun de ces moments l’univers tout entier y fut impliqué non comme simple nœud de causes, mais en tant que spectateur, qu’adversaire ou qu’allié. Le début de chaque existence est donc rattaché au Commencement fondateur ; elle n’est pas le simple maillon d’une chaîne, mais le témoin de l’originaire, la responsable des minutes et des siècles qui vont dépendre de chacune de ses paroles et de chacun de ses actes» (p. 57).
(5) «Baudelaire disait que la plus grande ruse du Diable était de faire croire qu’il n’existait pas; on pourrait dire de même que la plus grande tentation est celle qui, au nom de l’apologie d’une connaissance sans frontières pour qui rien ne doit rester intenté, affirme que l’on ne saurait parler d’Empire du Mal puisque le Bien, dont le Mal ne serait que privation, n’est qu’un concept fumeux ayant germé dans des consciences enténébrées» (p. 69).
(6) Les éditeurs ont eu la bonne idée de compléter le livre de l'auteur par un un court texte intitulé Sombres «Lumières», où nous trouvons : «Marx écrivait à Lassalle le 16 janvier 1861 : «Le livre de Darwin est très important et me sert à fonder par les sciences naturelles la lutte des classes dans l’histoire »; si Marx, Lénine, Staline et Mao expliquent le sens de l’histoire par la lutte des classes, Hitler l’explique par la lutte des races. Le marxisme veut instituer une dictature du prolétariat, le nazisme une dictature des Aryens; le marxisme dénonce l’art décadent, le nazisme l’art dégénéré; le marxisme prend l’individualisme bourgeois comme bouc émissaire, le nazisme choisit le juif comme cible; le marxisme dénonce le capitalisme, le nazisme la ploutocratie. Dans un cas comme dans l’autre, nous nous trouvons en présence de vérités carcérales, voire pénitentiaires, qui débouchent sur un univers concentrationnaire où les éclairés des deux camps se retrouvent sous les projecteurs des camps d’extermination» (p. 183).
(7) Je rappelle que Saint-Pol-Roux, un auteur aujourd'hui bien oublié, évoquait dans un livre intitulé Cinéma vivant (Rougerie, 1972), dès 1930, la posthistoire comme l'époque où l'on pourra appeler des personnages qui viendront «chez nous, dans nos meubles, à notre table» et où l'on pourra organiser «à domicile des soirées César».
(8) «Les Lumières ont directement engendré soit des délires de la puissance, soit les ébriétés de la licence; soit la dictature, soit la pourriture. Elles ont fait des hommes ou bien des galériens qui rament selon les rythmes que leur imposent les Conducator de l’histoire, ou bien des naufragés du radeau de la Méduse qui s’entre-dévorent dans une danse hystérique. Elles ont engendré une lumière polarisée qui ignore les couleurs ou une Lumière aveuglante qui fait évanouir ce qu’elle prétend éclairer et qui décide qu’elle a définitivement éliminé les ombres, le sujet, le mal et le sens lui-même» (p. 188).

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