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Extrait de Maudit soit Andreas Werckmeister !

Par Juan Asensio @JAsensio


Exposition du cadavre
«Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides ?
Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides,
Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ?»
Alfred de Musset, Rolla.

Apparemment, les innombrables dysfonctionnements liés à la distribution de mon quatrième livre, couacs dont nul, bien évidemment, n'est ou ne se sent responsable, sont en passe d'être résolus comme l'indique mon éditeur, Irénée Lastelle. Il était temps, n'est-ce pas ?
Apparemment encore, sans nouvel imprévu bien sûr qui finirait par me faire soupçonner l'action de quelque malin gnome mécanicisé, mon livre sera disponible dès demain dans les bonnes librairies que j'ai citées.
Quelques attachées de presse et amitiés du monde éditorial m'ont donné des conseils (plus ou moins pertinents; certains : très...) quant aux éventuels journalistes qui pourraient être intéressés par semblable livre si peu recommandable puisqu'il évoque tout de même : la nullité actuelle de la littérature française, la nullité prétentieuse de deux démarches paraît-il critiques (celles de François Meyronnis et Richard Millet) prétendant sauver du désastre cette même catastrophique littérature française, dénuée de toute forme d'ambition intellectuelle, et que dire de celle qui est spirituelle, l'unique voie de sortie de cette situation de mort clinique et qui est, effectivement, un réel passage, une plongée dans les maléfices de la voix du Prince, envers du décors, contrepoint grotesque, parasite habituel de la baleine, cet animal que Dieu a sans doute créé pour s'amuser, dans un geste de pure et réelle enfance.


Extrait (pp. 11-14)
Le corps est posé sur la table de métal creusée de fines rainures. Aucun détail ne le distingue des autres corps qui, à intervalles réguliers et sur des tables parfaitement propres, remplissent l’immense salle blanche, glaciale et, elle aussi, nette et impeccable. Un simple cadavre. Terriblement froid (je le sais sans même avoir à le toucher). Disposé sur une table métallique parmi des centaines, des milliers de cadavres dans cette salle qui ne présente aucune décoration visible, qui est strictement fonctionnelle. Pas le moindre bruit dans cette atmosphère figée. La lumière tombe sur les corps de façon remarquablement égale : tous élus. Aucun n’est privilégié; si nul n’est plongé dans l’ombre, nul n’est désigné par un rai de lumière ou quelque subtile variation de sa luminosité. Tout s’offre à mon regard de façon uniforme : les cadavres sans nombre symétriquement alignés, les tables en acier, les rangées disposées jusqu’à perte de vue, cette salle blanche dont je ne parviens pas à me souvenir à quel moment j’en ai franchi la porte, ni même quel chemin m’y a conduit, ni même s’il y avait une porte devant laquelle ce chemin s’arrêtait. Cela n’a d’ailleurs aucune espèce d’importance. Il n’y a pas, non plus, la plus petite trace d’odeur dans l’air sec. Je me trouve dans une chambre froide selon toute vraisemblance immense, peut-être même démesurée : a-t-elle la taille d’un continent, ou d’un monde tout entier ? Comment le saurais-je ? Cela m’est bien égal et je suis au moins certain de cette indifférence. Je ne suis qu’un observateur et, ma foi, je crois m’acquitter fort honnêtement de cette tâche.
Mon esprit commence à éprouver quelque vertige douloureux devant cette vision d’un infini privé de la moindre parcelle de chaleur. Je refuse aussi de penser à ce qu’implique ce fait : je suis absolument seul et pas besoin, pour m’en persuader, de lancer un appel ou de tenter de me souvenir de mon passé. Je n’en ai plus, je ne garde aucun souvenir de ma vie parmi les hommes (je sais pourtant ce qu’est un homme, j’ai donc dû en connaître un, voire plusieurs). Je songe subitement que je suis peut-être le dernier homme vivant, comme cela arrive dans des histoires d’épouvante qui placent cet ultime témoin devant un certain nombre de situations psychologiques et morales inédites que l’écrivain détaillera avec bonheur et sadisme. Comment le dernier homme tente de lutter pour ne pas sombrer dans la folie. Comment il doit plonger dans son passé pour fuir un présent perpétuel, puisque nul projet ne le porte vers l’avenir, et ainsi ressusciter les vieux souvenirs d’êtres aimés, de femmes perdues, d’actions rêvées, d’actes bâclés. De quelle drôle de façon, encore, il doit pourtant tenter jusqu’à ce que le désespoir ait raison de son esprit et de ses forces, de vivre jour après jour. En fait, le dernier homme, je m’en rends compte tout d’un coup, n’est jamais, ne peut pas être le dernier homme, car une foule de souvenirs sont présents dans l’esprit du crétin le plus irrécupérable, dans celui de l’idiot le plus abouti. Le dernier homme est bien plutôt dans la situation de tel explorateur d’un monde étranger, totalement déroutant puisque nulle forme vivante ne semble s’y être développée. Pourtant notre valeureux aventurier (n’exagérons rien : ce sera probablement un scientifique) auquel incombe la réussite ou l’échec du premier contact, peut-être, avec une intelligence non humaine, ne peut s’empêcher de constater qu’un certain nombre de phénomènes étranges ont lieu, et qu’ils paraissent même avoir pour origine sa seule présence. Il comprend vite que c’est en fait la planète tout entière qui est un organisme vivant plus vaste qu’un empire et que lui, l’homme absolument seul, l’homme sans hommes, le dernier homme si l’on veut, représente pour l’entité qui le sonde la multitude merveilleuse, spectrale, dramatique et infernale de tous les hommes.
Appendice
164851479.jpg
Premier projet de couverture, ornée d'une gravure de Jean-Pierre Velly intitulée Enfin.
La réponse des héritiers de l'artiste, positive, ayant été trop longue, je dus soumettre à Irénée Lastelle une nouvelle image, non point une photographie de trou noir (qui, d'un point de vue rigoureusement scientifique, n'existera jamais. Seuls les effets du trou noir sur son environnement immédiat peuvent être saisis, comme sur cette photographie d'un trou noir probable dans la galaxie NGC 4261, prise par le télescope spatial Hubble), non pas, donc, une photographie de trou noir mais, plus banalement, d'éclipse solaire totale.

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