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A Bertin, le 30 juillet 1806

Publié le 30 juillet 2013 par Oliaiklod @Olia_i_Klod

Le 30 juillet, François-René Chateaubriand s’embarque, depuis le port de Trieste, sur un vaisseau autrichien qui part pour Smyrne.

Avant de partir, il envoie à son ami Bertin cette lettre à propos de son séjour à Venise !

… J’arrivai à Venise le 23 ; j’examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée…

… A Venise, on venait de publier une nouvelle traduction du Génie du Christianisme.
Cette Venise, si je ne me trompe, vous déplairait autant qu’à moi.  C’est une ville contre nature.  On ne peut y faire un pas sans être obligé de s’embarquer, ou bien on est réduit à tourner dans d’étroits passages plus semblables à des corridors qu’à des rues.  La place Saint-Marc seule, par l’ensemble plus que par sa beauté des bâtiments, est fort remarquable et mérite sa renommée.
L’architecture de Venise, presque toute de Palladio, est trop capricieuse et trop variée.  Ce sont presque toujours deux, ou même trois palais bâtis les uns sur les autres.

Ces fameuses gondoles toutes noires ont l’air de bateaux qui portent des cercueils.  J’ai pris la première que j’ai vue pour un mort qu’on portait en terre.
Le ciel n’est pas notre ciel de delà l’Apennin ; point d’antiquités. Rome et Naples, mon cher ami, et un peu de Florence, voilà toute l’Italie.

Il y a cependant quelque chose de remarquable à Venise, c’est la multitude de couvents placés sur des îles et sur des écueils autour de la ville, comme ces forts et ces bastions qui défendent ailleurs les villes maritimes. L’effet de ces monuments religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de Paul Véronèse, de son frère, du Tintoret, du Bassan et du Titien.  J’ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour pouvoir lire l’épitaphe, il m’a fallu, comme nous avions été obligé de le faire à Saint-Onuphre, déranger un énorme banc qui la recouvre toute entière…

Philippe Bertin fit paraître cette lettre dans le Mercure de France du 6 août 1806. Elle froissa terriblement les Vénitiens. Leurs journaux injurièrent l’auteur, allant jusqu’à demander s’ils devaient s’en prendre à "sa méchanceté ou à sa stupidité." Ils se moquèrent de ses "organes imparfaits ; et ce qui est pis, une âme froide et un cœur dur…". Plusieurs brochures, imprimées à Venise à l’époque, sont encore l’émotion soulevée par le publication de ce texte. Un pastourelle d’Arcadie lance contre Chateaubriand des traits vengeurs "Comment répondre à un homme en délire ?" .

La Réponse a la lettre de M. Chateaubriand par Madame la comtesse Justine Renier Michiel en défense de Venise fut publiée dans le Giornale dell’ltaliana litteratura édité à Padoue en italien et en français, et reprise, anonymement, dans les journaux de Padoue et de Pise.

Excusez, monsieur, si une femme, une Vénitienne, à qui le hasard a fait lire un des vos écrits contre sa patrie, cède au zèle qui l’anime, et ose prendre la liberté de vous répondre. Je vois par une de vos lettres datée de Trieste et imprimée dans plusieurs journaux, que cette Venise, qui a toujours fait l’admiration des voyageurs, n’a pas trouvé grâce à vos yeux. Vous dédaignez même son ciel, et ses rues, ses édifices ; ses gondoles ne vous inspirent que du dégoût. Vous n’y voyez rien de beau, rien de supportable. La Place de Saint Marc seule trouve un peu d’indulgence, mais ce n’est que par son ensemble, car pour ses bâtiments, il parait que vous voulez dire qu’ils la déparent bien plus qu’ils ne la décorent par leur architecture trop capricieuse et trop variée. Ce qu’il a de remarquable est que la vue des couvents épars sur les iles qui bordent Venise, mais pour Venise vous l’anéantissez d’un tour de plume en l’appelant une ville contre nature. Plus d’un de vos nationaux après Anelot se sont plus à la calomnier sur ses lois et ses institutions politiques sans se donner la peine de les examiner, on n’aurait pas pensé que vous vous réserviez la gloire de lui refuser jusqu’aux formes extérieures de sa beauté. Mais est-ce bien vous, monsieur, qui vous vous exprimez de la sorte ? Se peut-il qu’un écrivain, toujours enthousiasmé par le sublime et l’extraordinaire, ait oublié dans ce seul cas ses idoles favorites ! Que l’Auteur qui a paré d’une beauté presque romanesque le pays épineux et raboteux de la théologie ait pris à tache de transformer en monstre la plus originale des villes, cette ville qui fait depuis tant de siècles le miracle des yeux et de l’entendement humain ! Non, ce n’est pas contre nature monsieur, c’est au-dessus de la nature que Venise s’est élevée. Et comment n’avez-vous pas été frappé d’étonnement, en contemplant le spectacle majestueux et vraiment unique de cette ville, qui s’élance superbe du sein de la mer ?

C’est ici, c’est précisément à Venise que vous auriez du voir se réaliser cette puissance céleste qui, en écartant du plan général de la fabrique terrestre, a voulu créer une ville magnifique, qui semble reposer à l’ancre depuis tant de siècles. Et comment même à la première vue n’avez vous pas été saisi de respect, en vous rappelant son auguste origine, dont l’histoire n’en a pas de plus mémorables, et son glorieux accroissement ? Vous n’auriez alors cherché des rues larges dans une ville où l’on doit être étonné d’en trouver. Bien des gens vous répondront que nous reprochez ce défaut, c’est faire l’éloge de notre grande population qui dans ses temps heureux était arrivé à plus de deux cent mille habitants, ce qui obligea à rétrécir les rues pour donner place aux maisons ils vous diront qu’il en reste encore plusieurs d’assez belles, qu’on y trouve des superbes quais, quantité de petites places, et que l’on peut parcourir toute la ville à pied sans jamais être obligé, quoique vous en disiez, de s’embarquer. Pour moi, je ne vous dirai qu’un mot. Venise est notre ouvrage : chacune de nos rues est un trophée de notre hardiesse, et nous marchons à chaque pas sur un monument de nos conquêtes paisibles. Tous les fondateurs des villes ont trouvé le sol, nous l’avons créé.

Mais si vous aimez les rues larges, que n’avez vous regardé notre Grand Canal. C’est là que se déploie la largeur de la rue royale de Venise ; c’est là que tout le monde peut parcourir à son aise sur les eaux, pendant que le Canal même semble se promener avec une lenteur majestueuse, en contemplant le spectacle imposant de la double range des palais magnifiques, des Temples et des hospices consacrés au culte, à l’humanité, à la justice, et qui tous l’embellissent à l’envi.

Il ne tenait qu’à vous de jouir de cette vue éblouissante ; mais hélas! il vous aurait fallut monter dans une de ces pauvres gondoles qui vous fait si mal au cœur. Il vous est bien permis de les prendre pour des bateaux qui portent des cercueils ; cependant elles sont regardés généralement comme une voiture légère, commode, agréable, dont chacun peut à tout moment se pourvoir à peu de frais. Quant à cette couleur noire que vous trouvez si lugubre, c’est absolument la couleur la plus résistante et pour cela la plus propre à des machines destinées à être toujours exposées à toutes les inclémences du temps et des saisons. D’ailleurs il faut respecter cette couleur, quand on considère que c’est l’effet des anciennes lois somptuaires de cette république qu’un savant anglais a dit avoir été organisée par des anges, et dont une de ces lois est cette uniformité dans les gondoles, pour prévenir toute rivalité de luxe tendant à déranger l’ordre public, ou à détruire cette apparence d’égalité, la seule qui puisse exister parmi les hommes, et la seule qui existait réellement sous plusieurs rapports à Venise.

Est ce tout de bon, monsieur, que vous regardez notre architecture presque en pitié ? On ne l’aurait pas cru certainement en vous entendant dire qu’elle est presque toute de Palladio. Ignorez-vous que Palladio est le Raphael des architectes ? Cependant il faut dire vrai, il n’est pas le seul des grands artistes qui aient concouru à la décoration de Venise. Il sied un peu mal à un juge tel que vous de n’avoir pas d’abord distingué de Palladio le Lombardo, Sansovino, le Saint Michiel, le Scamozzi, etc.

Au reste accordez-vous de grâce un peu mieux. avec vous même: si notre architecture est presque toute de Palladio, comment peut elle aussi être trop variée ? Nous ne pouvons pas cependant nous plaindre de ce reproche, au contraire nous n’avons qu’à en nous louer. Cette même variété que vous mettez à notre charge, est ce qui rend particulièrement la Place de Saint Marc et ses entours, un spectacle vraiment précieux dans l’histoire des arts et des artistes ; et que certainement on ne rencontre pas ailleurs, car on y voit rassemblé les progrès successifs en architecture de six siècles, et tous ces chef d’œuvres sont réunis avec une harmonie surprenante, enrichis de marbres italiens et grecs, travaillés par excellence. En peinture, dites vous, nous n’avons que des "restes". Ah monsieur, ce mot vous est échappé sans y réfléchir. Est-ce que tout ce reproche nous vient ? Soyez cependant persuadé que malgré les causes de ce reste, toutes nos églises, nos bâtiments publics et nos maisons particulières sont décorées par nombre de tableaux, et que les portraits de nos ancêtres sont tous des chefs d’œuvres des principaux génies de la peinture qui est un art italien, et qui a fondé à Venise une école qui ne cède à aucune autre des plus célèbres d’Italie. Vous nous imputez comme un défaut de manquer d’antiquités romaines. Nous sommes bien loin d’en rougir. Ce ne sont pas les richesses empruntées, ce sont les propres qui honorent une ville.

A Venise tout est vénitien, hormis les monuments que nous avons des Grecs, et ces fruits de nos exploits valent bien les dépouilles de Rome ancienne achetés par les amateurs. Mais pouvez-vous ignorer, monsieur, que les plus grands monuments de Rome moderne sont les chefs d’œuvres d’un génie vénitien, digne rival de Policlète et d’Apelle ? Nos îles ont de quoi se glorifier d’avoir attiré de vous un mot de louange a préférence de la ville. Mais on pouvait s’attendre que l’aspect de tant d’asiles religieux qui dominent les îles aurait excité dans l’esprit du chantre du christianisme des idées d’un ordre plus élevé et plus sublime qu’une simple vue pittoresque ; comme dans celui d’un philosophe il aurait excité l’admiration de la sagesse de nos pères, qui en servant aux usages de la Religion, ont trouvé le moyen de fertiliser et d’embellir ces terres marécageuses.

Il m’est bien pénible, monsieur, d’avoir à adopter les plaintes de ma Patrie à celui auquel je me plaisais à offrir un hommage d’admiration. Je sais que vous avez promis de revenir ici ; venez-y donc ; mais apportez-y une disposition moins triste, un esprit moins fatigué, un sentiment moins froid : vous jugerez alors Venise d’un sens rassis, et peut-être vous changerez d’avis sur bien de choses. Vous vous plairez même davantage à notre ciel qui ne donne ni les brouillards de Londres, ni la boue de Paris, ni les ardeurs de la Sicile. Je ne me flatte pas cependant que vous vous récrierez avec ce poète de Naples que "Venise a été bâtie par les Dieux", mais j’espère de moins que vous y trouverez quelque chose de puis remarquable que les couvents sur les îles, et la traduction de votre ouvrage.

La comtesse Giustina Renier Michiel

Nous avions déjà publié les impressions de Céleste de Chateaubriand lors de ce même voyage.


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