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Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (II)

Par Spiritus
LE RETOUR DE LA DAME A LA FAULX (1)
Saint-Pol-Roux & André Antoine : l'amitié de deux citoyens de Camaret (II)
Après avoir quitté Paris pour séjourner à Roscanvel et y écrire sa pièce pour Antoine, le voici prêt à quitter Roscanvel pour s’installer à Camaret et devenir le voisin direct du metteur en scène. Rapprochement géographique qui avait été précédé de quelques signes de relations plus amicales. Saint-Pol-Roux avait en effet demandé à Antoine d’être le témoin d’Amélie à leur mariage qui fut célébré le 5 février 1903 à la mairie du XIe arrondissement de Paris. Antoine accepta. Puis, quelques mois plus tard, le 23 avril, il deviendra, sans assister en personne au baptême, le parrain de Divine. Entre ces deux événements, le tutoiement aura fait son apparition.
Saint-Pol-Roux n’emménagera au Boultous qu’en juin 1905, le futur châtelain ayant décidé "par mesure d’abri contre les tempêtes et aussi ou plutôt d’enjolivement" de faire entoureller son manoir. De son bout du monde, il suit les affaires d’Antoine qui brigue la direction du deuxième théâtre français : 
J’ai suivi avec une ferveur extrême, lui écrit-il le 1er février, les nouvelles sensationnelles touchant l’Odéon, mais je crois deviner à travers les journaux d’aujourd’hui que l’heure n’est pas mûre encore, hélas, d’avoir notre Antoine à l’Odéon. Décidément que c’est compliqué d’arriver à un résultat logique ! Mais ne désespérons point, la justice vaincra les marchands du Temple. Voilà des siècles, il me semble, que l’Odéon est clos à la Beauté. Par ce mot j’ai tenu à t’assurer de mon inébranlable confiance en l’avenir. Courage donc !
Sans doute pense-t-il que la réussite de son imminent voisin lui permettra de réaliser sur une grande scène quelques projets dramatiques, et notamment sa Dame à la Faulx qui attend depuis presque dix ans. Le 20 mai 1906, Antoine entre à l’Odéon, et Saint-Pol-Roux envoie à son ami un télégramme de félicitations :
APPRENONS TÉLÉGRAPHIQUEMENT TA NOMINATION DIRECTEUR ODÉON QUI SERA PAR TOUS APPROUVÉE CAR MIEUX QUE PERSONNE TU SAURAS FAIRE TRIOMPHER L ÉTERNELLE BEAUTÉ FÉLICITATIONS CORDIALITÉS
Cinq jours à peine après l’annonce de la nomination, il lui soumet La Dame à la Faulx :
Je ne veux pas différer à plus tard ma promesse de te présenter officiellement mon drame La Dame à la faulx. […] Je serais grandement heureux que cette œuvre d’éternelle humanité vît enfin le jour, grâce à ta providentielle hardiesse. Avec, si possible, de Max dans le rôle de Magnus, et un tempérament à la Brandès pour incarner la Mort, nous vaincrions indiscutablement.
Sans nouvelles du directeur de l’Odéon, Saint-Pol-Roux lui annonce, le 16 septembre, sa visite à Armor Braz, une des deux villas d’Antoine à Camaret :
Mon bien cher Ami, si mes défauts sont nombreux, du moins ne me refuseras-tu pas la vertu de discrétion. Respectueux de tes premiers travaux de directeur, j’évitai de t’importuner à Camaret, me privant ainsi du plaisir de te voir. Pardonne-moi donc de venir à la dernière heure, en obéissance à ma destinée, te demander si tu adoptes enfin la fille de mon âme et de ma chair : La Dame à la faulx. Ton silence jusqu’ici n’a pas désarmé le poëte, soutenu qu’il est par son espérance en ta glorieuse amitié et aussi par la flatteuse confiance des poëtes, ses frères en la Beauté, qui presque chaque jour s’enquièrent si par la réception de La Dame leur génération pourra s’enorgueillir d’une bataille à l’Odéon. Cette réception me serait une suprême joie certes, – et je n’ose envisager le découragement qui suivrait un refus ! […] La Dame à la faulx se dresse devant toi qui fus créé pour les audaces. Que ne la saisis-tu ? Ta vaillance saura faire une révélation de ce drame de formule nouvelle et d’intérêt constant, et j’ai l’absolue conviction que le peuple, attiré par mon cri d’éternelle vérité, te dédommagera au centuple. Courage, frère, les dieux sont avec nous !
Étrangement, Antoine ne semble avoir donné aucune réponse à son ami lors de cette visite, ni dans les semaines qui suivent. Saint-Pol-Roux s’en plaint, le 8 octobre à Victor Segalen : "J’attends toujours la réponse d’Antoine touchant la Dame à la Faulx", précisant le même jour à Gabriel Randon : "Antoine m’avait d’ailleurs promis de l’adapter, mais je le crois encore hésitant devant les frais, quoique dans un théâtre comme l’Odéon les décors, ne manquent pas. Espérons." Puis le 29 octobre à Alfred Vallette : « "Toujours sans nouvelles d’Antoine. La Dame à la faulx passera-t’elle dans les spectacles d’avant-garde ? Chi lo sa !!!" Le lendemain, il adresse un nouveau télégramme au directeur de l’Odéon :
PENSES TU UN PEU A LA DAME A LA FAULX DE TON VIEUX SAINT POL ROUX
Antoine refusa la pièce. Ce refus fut-il à l’origine d’une brouille entre les deux voisins ? C’est possible. Toujours est-il que la correspondance s’interrompt jusqu’en 1909 et que le Magnifique aura gardé quelques rancœurs envers son ami, rancœurs dont témoigne une lettre du 25 juin 1908 à Charles Gillet :
Il paraît qu’Antoine est de plus en plus mauvaise posture à l’Odéon. Le mal vient de ce qu’il dédaigne les poëtes. Ce qui arrive lui fut bien prédit par moi. Mais il n’est pire sourd… Il serait, paraît-il, question de sa démission et de son remplacement par Lugné-Poë, avec qui peut-être y aurait-il moyen d’entrer en composition.
Antoine, alors en difficultés, avait menacé de démissionner et Saint-Pol-Roux avait alors écrit à Régis Gignoux, rédacteur au Figaro, pour lui exprimer son sentiment :
Au cas où, Antoine ayant maintenu sa démission, des vœux s’exprimeraient autour de sa succession, mon suffrage irait à Lugné-Poë assurément élu déjà par la reconnaissance des poètes novateurs. Successeur légitime d’un Antoine, Lugné sera le parfait directeur d’un Odéon hardiment consacré à la Beauté Nouvelle hors laquelle point de salut possible. Vive Antoine et vive Lugné-Poë ! Si la Comédie Française veut être l’avant-garde, l’Odéon doit être l’avant-garde.
Mais Antoine ne quittera le deuxième théâtre français qu’en 1914. Entre temps, les deux hommes se seront réconciliés et Saint-Pol-Roux reviendra à la charge à deux reprises, en 1912 et 1913, essuyant de nouveaux refus. Il sera encore question de La Dame à la Faulx, des années plus tard, lorsque Antoine prendra l’éphémère direction artistique du Théâtre Pigalle, fondé par Henri de Rostchild ; le metteur en scène se dira prêt à monter la pièce de son ami, mais il quittera, faute d’une entente avec les propriétaires, ses fonctions au bout de deux mois. Les espoirs de Saint-Pol-Roux de réaliser scéniquement ses pièces grâce à l’amitié d’Antoine auront donc fait long feu.
(A suivre)
(1) Pour lire la première partie, cliquez ici.

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