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Ma ballade avec Johnny-Jane

Publié le 27 octobre 2013 par Amaury Watremez @AmauryWat

littérature, musique, société, Gainsbourg, musiqueJe connaissais Gainsbourg depuis mon enfance. A la télévision dans les émissions des Carpentier des années 70, ces grands shows télévisés pleins de paillettes, qui avaient toujours un côté un peu naïf, bricolé, mais tellement moins cyniques que les émissions d'« entertainement » actuels qui visent surtout à profiter de notre temps de cerveau disponible, il était l'oncle de la famille mal rasé, mal fagoté qui sort des horreurs, fait rire les gosses et rougir les dames, un gosse finalement.

Cette année là je m'étais acheté un de ses albums dans l'intention de le redécouvrir, et aussi par nostalgie de mon enfance. Dedans il y avait les chansons que j'avais le droit d'écouter quand j'étais petit garçon et celles qui m'étaient interdites. C'était surtout à cause de ma curiosité d'entendre précisément celles-ci que j'avais acheté le disque. « La ballade de Johnny-Jane », tiré du film « Je t'aime moi non plus », avec des paroles rajoutés par le chanteur, faisait partie de ces morceaux « sulfureux » qu'il contenait. Gainsbourg venait de renaître à la chanson au Casino de Paris, il avait ralenti sa consommation de clopes et d'alcool, prétendait-on.

Le fait est qu'il avait retrouvé un plaisir communicatif à cet art mineur de la chanson et que cela se ressentait.

Ce fut ensuite un peu comme dans une nouvelle de Borgès où un alphabet jusque là inconnu finit par se retrouver dans le monde entier, dans les signes sur les murs ou dans le ciel, dans des livres et les conversations, j'entendais cette ballade partout, dans les grands magasins parisiens, ou dans les couloirs du métro à Saint Lazare jouée par la radio d'un mendiant avec son chien qui avaient élu domicile à un embranchement de tunnels. Habituellement pourtant il préférait Brassens.

A l'époque, les passants qui passent n'avaient le nez collé à leur téléphone dit portable pour se donner une contenance et ne pas voir ceux qu'ils croisaient. Et face à la gare, plutôt qu'une galerie commerciale aseptisée, bien propre et accessible pour toute la famille, les voyageurs traversaient un de ces passages couverts « art déco » qui par leur décor faisaient voyager les rêveurs qui les empruntaient dans un roman de Jules Verne. Il y avait des bouquinistes cachés derrière les volutes des escaliers métalliques, des bistrots minuscules derrière des vitrines couvertes d'anciennes affiches pour des bals populaires où bourgeois et « apaches » se disputaient les faveurs des mêmes femmes.

Il y avait deux tapineuses à l'entrée, deux fausses blondes avec des cheveux en « choucroute » montant très haut plus proches d'une « madame Mado » à l'ancienne que des compagnes d'un soir tarifées d'anciens directeurs du FMI. Elles faisaient partie du paysage, elles étaient rassurantes en quelque sorte. Elles interpellaient les gamins qu'elles connaissaient depuis leur enfance, dont moi, et leurs parlaient comme des tantes à un peu excentriques.

Et puis j'ai rencontré Johnny-Jane, enfin ma propre Johnny-Jane, une jeune femme aux cheveux auburn, aux yeux gris, ayant un physique de femme-enfant non comme Jane Birkin, mais plutôt comme Anna Karina dansant sur « Ne dis rien » avec Gainsbourg. Je me serais noyé dans ces yeux gris, c'est d'ailleurs ce qui finit par se passer.

La première fois que nous nous sommes donnés rendez-vous, au « Printemps » non loin de là, la ballade passait dans les hauts-parleurs. Pendant qu'elle cherchait un parfum à sa convenance et des habits à son goût, robe, et parures affriolantes, nous badinions gentiment et je me laissais enivrer par les effluves capiteuses des « eaux » de Guerlain ou de Givenchy qu'elles affectionnaient, et aussi le vertige délicieux d'attendre derrière le rideau très fin d'une cabine d'essayage que je finis par entrouvrir ce qui ne la troubla pas outre mesure. Baguenauder dans un grand magasin parisien, avant qu'ils ne deviennent des « duty free » géants pour touristes fortunés, ce n'était pas du consumérisme, c'était une partie d'un monde maintenant disparu à tout jamais.

J'étais un peu le Gainsbourg de ma Johnny-Jane, elle me reprochait parfois d'être légèrement cynique et un peu trop acerbe, elle croyait en l'homme et en l'avènement d'une universelle bonté, elle aurait voulu refaire le monde et moi je voulais seulement être avec elle. Elle était de celles qui veulent tout et son contraire, les plaisirs hédonistes qu'elles estimaient petits bourgeois et la justice sociale pour tous.

Étant deux natures compulsives, deux ogres ne pouvant se satisfaire du quotidien et d'une petite vie routinière, nous avions fini par ne plus pouvoir nous passer l'un de l'autre et rêver d'une passion comme dans « Belle du Seigneur » ou « la Recherche » de Proust. Elle m'accompagnait jusqu'à mon train de retour vers la province morne et sans vie, nous discutions des heures durant dans la buvette de Saint Lazare de littérature que nous aimions passionnément tous les deux, un de ces endroits magiques promesses d'évasion déjà. Il y avait bien de la poussière sur les piliers en acier et leurs rivets, mais nous n'en avions cure, cela donnait un cachet de mystère au lieu qui lui rappelait alors des scènes de « la double vie de Véronique ». Nous n'arrivions pas à nous séparer.

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Quand elle était avec moi ma Johnny-Jane était pour moi tout seul vraiment elle-même. Quand elle était avec ses amis, elle devenait alors dure et sans pitié, insensible et superficielle comme une « Roller girl » de bas étage. Et puis, je discernais derrière ce masque, par instants, son désarroi à jouer ainsi un rôle qui n'était pas elle. Je ne voulais pas d'une ingénue évaporée en robe diaphane telle qu'on les voit dans les contes, j'aimais sa lippe de petite fille quand elle n'était pas d'accord, et son regard droit dans les yeux et naturellement insolent quand elle pensait que je disais une sottise.

Elle était chez elle partout, restant élégante et urbaine qu'elle soit dans un caboulot populaire de Ménimontant ou dans une soirée réputée plus élégante. Et malgré toute mon ironie, mes blessures et mon amertume face à mes congénères, et moi-même, je continuais à me perdre dans son regard. Et puis un jour, ma Johnny-Jane à l'Amour a préféré les décharges morales que survolent des mouches cantharides d'un style douteux, se donnant des prétentions libertaires....

photo prise sur ce blog

Ci-dessous la chanson de Gainsbourg


Gainsbourg.hey Johnny jane par zorore0


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