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Entre les cases

Publié le 25 novembre 2013 par Vanillette
L'autre jour, un jour après pleins d'autres jours pourris des fesses, j'ai ouvert ma boîte aux lettres et j'ai trouvé un courrier de la CAF. D'un premier coup d'oeil, j'y ai vu que j'avais rendez-vous chez moi avec eux. Au début, j'ai cru que c'était en lien avec mon récent arrêt maladie ; c'est vrai que j'avais pas trop respecté les horaires, que j'avais amené ma fille à la crèche par manque de solutions alternatives mais bon, j'avais pas vraiment le choix même si j'aurais préféré respecter les horaires de la CAF toussa.
Mais en fait non, ils s'en foutaient de ça. Et toute façon, c'est la sécu qui s'occupe des arrêts maladie, t'as rien compris ma pauvre fille.
Ce qu'ils voulaient, c'était contrôler la légitimité de mes prestations sociales. Enfin, c'est ce que j'ai compris quoi. Ca tombait bien, c'était lundi prochain, ça allait être pratique pour aller travailler tiens. Surtout que bon "Cette visite revêt un caractère obligatoire. L'obstacle à contrôle peut entraîner la suspension de vos droits". Alors bon faut pas faire la maligne avec ça, jeune fille.
Et puis en dessus de cette phrase écrite en caractères gras et en lettres capitales, GENRE COMME CA TU VOIS, une liste de documents longue comme mon bras... (en général, quand on écrit en capitales sur Internet, ça signifie qu'on crie. Ca bouscule quand même).

Entre les cases

Droits : Ufunk


J'avoue je suis colère, avec ma lettre entre les mains.
Je pense d'abord à tous ces documents et propos inacceptables que je lis régulièrement sur les réseaux sociaux, accusant la France d'alimenter un système d'assistéEs, où certainEs travaillent pendant que d'autres profitent des aides sociales.
Je pense à tous ces gens qui s'inquiètent de la déchéance sociale de notre cher pays. Et j'ai envie de leur dire "T'inquiète pas, la CAF fait son boulot de contrôleur social, vas-y détends-toi". D'ailleurs, ils m'envoient un contrôleur assermenté, dis-donc.
Je suis colère aussi parce que je savais déjà depuis quelque temps qu'en adoptant un train de vie atypique, j'allais avoir du mal à rentrer dans les cases administratives.
Je suis colère parce que je me dis que l'institution normalise les rapports sociaux (oui je le savais déjà mais quand même)... et que c'est la faute à la CAF (ou aux impôts si tu veux, t'as compris) si tout le monde croit que la vraie vie, c'est le couple hétéro-bébé-labrador-pavillon-ikéa-etc...
Moi je ne suis hors-norme que parce qu'ils n'ont pas pensé de cases pour moi. Mais en vrai, je me trouve assez normale. En fait, cher lecteur, chère lectrice, laisse-moi te raconter que je ne vis pas dans le même appartement que celui avec qui je fais des enfants. Ouais ouais, on est comme ça, nous. On a choisi d'éviter les chaussettes moisies qui font chier et le partage des tâches pour se respecter et respecter nos aspirations respectives. On a fait des enfants mais on ne se lave pas les dents ensemble le matin.
Alors quoi, c'est quoi les critères de l'administration ? La situation matérielle ou le fait de coucher ensemble et de s'embrasser sur la bouche ?
Parce que oui, c'est bien de ça qu'il s'agit. Comment vais-je expliquer au contrôleur assermenté que :
- Ma situation est celle d'une femme isolée (c'est lourd comme mot mais que veux-tu, c'est eux qui l'ont choisi (moi j'aurais dit "femme libre" hein.)), qui paie un loyer (cher), qui travaille à temps partiel et assure des frais divers et variés (et encore, dans le genre consommatrice, je suis vraiment pas un bon parti pour l'industrie), je perçois donc à cet effet une allocation logement, un peu de RSA (même que j'avais appelé la CAF pour leur demander "z'êtes sûr que j'ai droit à ça ? Parce que bon, je travaille hein" alors tu vois, dans le genre réglo, y'a pas mieux), une prestation pour ma fille (la PAJE ou un truc comme ça) ;
- Je couche un peu avec le mec avec qui je vis pas.
Voilà, voilà, on en est là. Je sais monsieur, il n'existe pas de case pour moi dans ton logiciel, c'est ce que je me prépare à lui dire. Parce que je sais bien que le monsieur en question, il obéit à un système qu'il ne maîtrise pas, que lui aussi il a peut-être des bouches à nourrir et qu'il faut bien qu'il aille travailler.
Et s'ils m'envoyaient un aigri frustré qui se venge sur les allocataires profiteurs et truands hein ?
J'avoue je suis colère, mais stressée aussi. Quand je lis la liste de papiers que je dois fournir, quand je sais que je vais devoir accueillir cette personne chez moi, dans mon espace intime, je me sens vraiment abusée.
Mais bon, elles me donnent des sous, les administrations. Donc chut tu te tais et t'ouvres la porte, c'est tout. C'est l'administration qu'a le pouvoir. Même si lui, c'est un vrai mec qui va venir fouiner dans ta vie personnelle. Avec des valeurs, des croyances, des opinions, des sensibilités... qui va regarder ta situation avec un regard porteur de valeurs et de croyances, donc de subjectivité.
Je dois, par exemple, lui donner accès à mes relevés de compte bancaire.
Alors parlons-en de mes relevés de compte bancaire.
Entre les cases
Je mène une vie plutôt modeste et je suis pas du genre consommatrice effrénée, sauf sur la nourriture que j'aime de qualité. Mais ça c'est plutôt louable monsieur, hein ? Bien nourrir son enfant, sans pesticides, produits industriels, transformés, etc, c'est bien hein ? Dis ? Là, normalement, tu te dis, c'est-une-fille-bien-dis-donc, une mère responsable qui se saigne pour donner le meilleur à son enfant, et dans ta tête, surgit cette idée qui est la base de la pensée actuelle sur la question de l'aide sociale : elle mérite.
Sauf que quand tu vas voir sur mon relevé de compte que j'ai acheté des sextoys en août dernier (ma vie est d'un palpitant, t'imagines même pas), tu vas te dire quoi ? Et d'abord, de quel droit tu peux accéder à cette information ? Et si j'avais pas envie que tu le saches, je fais comment ? Je joue la provoc, y'a que ça à faire pour garder l'honneur sauf, non ? "Bon, c'est vrai que j'aurais pu garder mon argent pour nourrir ma fille encore mieux, voire lui acheter des jouets en plastoc qui font du bruit, mais vous vous rendez pas compte, il vibre même sous l'eau".
Trêve de rigolade, je reçois vraiment cette obligation comme une intrusion dans ma vie (tellement palpitante, tu te rends compte) et je me sens un peu à nue face à un monstre administratif qui cochera des cases (ou pas) pour assurer (ou pas) ma survie. Mais c'est pas grave, c'est la vie, c'est comme ça. On fait pas n'importe quoi, jeune fille (quand on couche, on se marie et puis c'est tout).
Il est lundi matin. Ma maison, c'est un bordel sans nom alors je range en attendant mon cher contrôleur.
Hop, le linge qui traîne dans la corbeille.
Hop, les doudous, les livres, les puzzles, les trucs et les machins sur l'étagère de Pépito.
Oh... mon panneau "Déviation" que j'ai emprunté à la rue. Oui bon, volé d'accord (on joue sur les mots). Mais il appartenait à personne, il avait l'air abandonné j'te jure. Et puis ça fait joli sur mon bureau d'écolier des années 50.
Ah, et ces autocollants dans mes chiottes... ça sent la révolution sexuelle quand même : un trans, deux mecs qui font mine de se sodomiser, un texte de Virginie Despentes sur les putes, une fille en culotte, un petit mot de Maître Saadou qui me promet prospérité et sexe si je l'appelle vite.
Non mais bon, tu vas dire c'est rien tout ça, mais je me suis déjà fait traiter d'altermondialiste par des CRS parce que je tentais de passer une barrière à l'inauguration de Marseille Provence 2013. Tu te rends pas compte, jeune fou.
Mais j'm'en fous, j'assume. Au pire, je lui parlerais de ma conception du couple, des couples, je lui prêterai mon livre sur l'éjaculation féminine (j'avais écrit "féministe") et l'autre aussi sur les salopes éthiques. Au pire, je lui dirais que c'est compliqué d'être des gens libres dans cette société qui exerce du contrôle sur nos vies à l'aide de logiciels et de cases à cocher. Je lui dirais que je comprends qu'il ait besoin de travailler, que je le trouve courageux parce que moi, je pourrais pas faire ce qu'il fait.
Ah bah tiens, il arrive. En retard. Mais c'est pas grave hein, c'est moi la fraudeuse, c'est pas lui oh.
J'ouvre la porte, je croyais voir un homme barbu ou une femme à jupe plissée (oh les clichés, c'est mal les clichés) mais non, je vois une carte, de couleur bleue, qui m'informe que le mec derrière, c'est bien un contrôleur assermenté et tout.
Bon moi, j'ai de la chance, j'étais déjà pauvre avant alors je sais parler aux fournisseurs d'aide sociale. J'ai de l'expérience. (Rappelle-toi je t'ai raconté ici comment la figure du pauvre, ça se travaille pas au hasard). Bonjour monsieur, oui oui je sais que vous êtes de la CAF, j'ai eu votre courrier, allez-y, rentrez chez moi, dans ma maison à moi et si vous avez envie de pisser, allez-y tranquille, ne vous sentez pas gêné surtout.
Bon il veut rien. Pas pisser, pas boire, pas enlever son manteau. Rien.
Mais ça va il est sympa. Jeune, sympa, dynamique. Bon il me fait un peu croire que c'est complètement au hasard qu'on me contrôle, moi, mais quand même parlons de la pension alimentaire.
Va lui expliquer que vivre ensemble et coucher ensemble, ça n'a rien à voir, que la vie c'est pas linéaire. Que c'est pas binaire. Tout noir, tout blanc.
Mais en fait, ça va, il a tout compris. C'était limite si j'allais pas le forcer à aller pisser un coup, sûre qu'il allait kiffer mes affiches. Mais non il voulait pas pisser. Il voulait juste que je fasse une lettre pour expliquer à la CAF que je ne rentre pas dans leurs cases mais que c'est pas grave.
Et puis il a même pas voulu regarder mon relevé bancaire du mois d'Août.

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