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Une Arche de Noé dans Jérusalem – Fragments d'un journal en Palestine 22

Publié le 21 janvier 2014 par Amaury Watremez @AmauryWat

dscn1800.jpgNul besoin d'aller chercher l'Arche de Noé aussi loin qu'en Arménie sur le mont Ararat, elle est aussi en Palestine, ou Israël, mais pas dans les jardins zoologiques pseudo-bibliques, ou Terre dite Sainte, les animaux revendiquent aussi des droits sur la Terre dite sainte vu leur nombre et leur importance dans cette région du monde. Le rapport aux animaux n'y est pas du tout le même que le nôtre, il est beaucoup plus charnel, beaucoup plus sensuel, terrien au sens le plus profond du terme. Ce n'est pas une société qui préfère les chats en vidéos mièvres et amusantes sur Internet plutôt qu'ailleurs, où les bêtes sont déréalisées, « anthropomorphisées ». Ce sont des compagnons de labeur des professions les plus dures, de malheur des réfugiés et de joies aussi, qu'on laisse à leur juste place, que l'on n'idéalise pas en faisant des versions plus pures de l'être humain qui, certes, y compris en usant des nouvelles technologies en particulier, ou pas, sait très bien faire preuve des pires aspects liés à son animalité.

Quand j'évoque cela, la première chose qui me vient à l'esprit est l'apparition miraculeuse de ces « centaures en plein midi » un jour de janvier 1999 sur l'autoroute israélienne. Attendant le bus rouge et blanc « Egged » non loin du « Mont des français », j'entend soudain un bruit de sabots qui claquent sur la route. Je pense rêver car il n'y a autour de moi que des autoroutes goudronnées ultra-modernes, des panneaux de publicité géants. Trois enfants sont montés sur des chevaux à l'apparence fougueuse, des bêtes magnifiques sur lesquelles ils sont « à cru ». Ils ne s'arrêtent même pas pour un regard ou un échange de mots, ils sourient sous le soleil de plomb de midi à Jérusalem, largement à notre verticale. Ils ne s'arrênt qu'un instant avant de traverser la « voie rapide », le temps de caresser doucement l'encolure de leurs montures. Les gosses étaient un peu sales, vêtus de haillons mais ils paraissaient n'en avoir aucune amertume.

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Les chevaux traversent un échangeur autoroutier et disparaissent au loin ne laissant derrière eux qu'un léger nuage de poussière sur la route, ils étaient une image de liberté, ne se souciant ni de politique, ni de religion, encore moins de résolutions diverses ou variées, de grandes déclarations d'intentions plus hypocrites les unes que les autres, traversant la ville ultra-moderne et froide, où comme partout ailleurs l'avidité règne en maîtresse exigeante, en l'ignorant ainsi qu'elle le mérite au fond, se moquant d'elle de la meilleure manière. Ce sont à ces enfants là que les « sionistes » et « antisionistes », qui ne trouvent dans ces cause qu'un dérivatif à leur haine devraient songer quand ils sont prêts à mettre des populations à feu et à sang pour le simple plaisir de flatter le personnage qu'ils se sont construits, la plupart se hâtant de ficher le camp une fois qu'ils avaient mis le « feu aux poudres », s'étant fait plaisir à jouer à « Robin des bois » en grandeur nature.

Des instants magiques comme celui-là j'en ai vécu des dizaines à Jérusalem, qui ont fait que je ne me suis jamais posé la question de la légitimaté de ma présence dans cette ville, que je me suis senti tellement heureux là-bas, malgré les moments parfois difficiles ou plus tristes, la culpabilité de laisser en France ceux que j'aimais parfois souffrir sans que je ne puisse leur venir en aide. Il m'arrive de me dire qu'il aurait peut-être mieux valu que je vive beaucoup moins de ces instants de beauté et de joie, car ils ont un prix, rendant plus libres, plus indépendants, moins soucieux des conventions sociales imbéciles.

Et ce prix, je le paye encore, et cher. Les esclaves de la société d'hyper-spectacle marchande détestent ceux qui ne se soumettent pas leur allégeance matérialiste, à l'avidité générale où l'envie frustre et basse remplace le désir.

Comme dans toutes les villes de Méditerranée l'on trouve également à Jérusalem des dizaines de chats parias, clochards glorieux, sans aucune honte ni scrupules, baguenaudant dans les rues, se nourrissant au bon gré des touristes, des pèlerins, ou des habitants. Ils sont généralement en bande, menés par un vieux mâle ou une vieille femelle plus agressifs que tous les autres. Le vieux mâle, ou la vieille femelle, est généralement borgne ou porte les stigmates de combats violents avec d'autres fauves des rues. Ce sont aussi des tendres, car les chats parias ne dédaignent pas de se laisser caresser par la main de temps à autre maladroite d'un voyageur de passage, lui offrant en cadeau quelques puces et microbes car les chats sont taquins.

Bien sûr, il est d'usage de proposer à l'aimable bête sauvage des rues se laissant approcher avec tant de bonne volonté de donner une ou deux friandises en échange, et de ne pas trop insister quant aux caresses, ce que l'animal de toutes façons indiquera en donnant qui un petit coup de griffe, qui un petit coup de dent, au début amicalement puis ensuite plus sérieusement si l'importun ne comprend pas tout de suite. Les petits voyous abordaient le naïf en ronronnant pour mieux le tromper, et l'égarer dans une sensiblerie de mauvais aloi dans laquelle, remarquaient les chats, les touristes écrevisses avaient la désagréable habitude de tomber ; de ceux qui s'exclamaient « Amazing ! » toutes les deux minutes dans les rues de la ville à ceux qui constataient que « Jérusalem ça leur rappelait leur voyage dans le midi de 82 ».

Les chats ne se souciant absolument pas de la morale des pitoyables primates qui parfois se prétendent leur maître dînaient abondamment le soir de la nourriture chapardée pour eux au marché couvert de la Porte du Damas, ou plus drôle encore à « Mahane Yehuda », le pseudo marché pittoresque côté israélien, par les petits voleurs de la « via Dolorosa ». Les félins de poche étaient en bonne compagnie avec eux, se sentant « entre soi », trouvant dans les enfants perdus qui faisaient les poches des touristes écrevisses sans état d'âme.

Etait-ce donc leur faute si ces idiots se baladaient en ville avec des sacs « banane » et des portefeuilles remplis à ras bord de billets ? Les chats approuvaient ce raisonnement, eux-aussi trouvaient cela parfaitement normal de dérober dans les poubelles d'arrière cour dans les minuscules cuisines des « mixed grill » du quartier musulman un peu de pitance. Je me suis toujours demandé si les petits félins n'étaient pas salariés du syndicat d'initiative local. Étrangement, le touriste humain préfère toujours se donner bonne conscience en aidant des animaux à quatre pattes plutôt qu'en faisant preuve de fraternité avec ses pareils, ses frères en humanité.

Cela n'était rien d'autres à leurs yeux qu'une juste redistribution des richesses de ce monde, de l'abondance de Tyr et de Ninive. Des chats rôdant un peu partout, il y en avait beaucoup en ville mais aussi dans les campagnes, où le gibier ne manquait pas, et l'on pouvait prendre de l'ombre et se détendre affalé au pied d'un olivier, ce qui pour un chat est une chose à prendre en considération.

Il n'était pas si rare de voir des chevaux tirer les charrues et les chariots pour amener les paysans au champ, des équidés qui n'étaient pas des mondains. Comme leurs maîtres, ils avaient un visage buriné et marqué par l'exposition constante au soleil, ils buvaient peu d'eau et ne se plaignaient que si l'on se conduisait brutalement à leur encontre. Ces chevaux de labour, un peu plus trapus, un peu plus courts de pattes étaient bien souvent les compagnons de petits ânes ou de mulets curieusement utilisés aussi comme chiens de berger au milieu des troupeaux de chèvres ou de moutons à la laine poussiéreuse.

L'on peut croiser également un genre de bouquetins dans le Sud du pays, un animal plutôt discret habituellement, aux alentours du cratère de Mitzpeh Rahmon et dans le Wadi rum en Jordanie, deux d'entre eux alors que nous bivouaquions à grand peine juste à côté, nous avions tenté durant plusieurs heures d'allumer un feu, reniflèrent nos orteils et goûtèrent un peu de nos sacs de couchage pour en tester la comestibilité.

Le zoologue amateur (je n'ai pas dit le zoophile amateur) sera surpris que l'on mette ensemble chèvres et moutons, car finalement ce sont des animaux très différents, presque antinomiques. Le mouton suivra n'importe quel imbécile qui montre de l'autorité en avançant droit devant, fût-ce vers l'abîme, dans lequel il se jettera avec le mouton en tête de troupeau en toute connaissance de cause, tandis que les chèvres font ce qu'elles veulent et selon leur bon vouloir, surtout si elles trouvent un coin d'herbe un peu verte, ce qui dans les « territoires » n'était pas choses aisée. Si personne dans le troupeau de chèvres ne trouvait ce coin très recherché, mieux valait encore se contenter pour elles des détritus abandonnés par les hommes, que ce soit les reliefs d'un pique-nique de voyageurs ou de ceux d'un pseudo campement bédouin « very mutch authentic my frriend » (« only Twenty dollars ze place ! Djuste Fore You bicoze you're my frriend ! »). Autour de ces pseudo-campements folkloriques, pour les amateurs de gros clichés bien gras sur l'Orient mystérieux et ses délices, l'on trouvait des chameaux paresseux et languides, économisant non seulement l'eau, en la stockant dans leur bosse, mais leur énergie, tournant leur long cou avec une lenteur tellement exagérée qu'on pouvait être sûr qu'elle était feinte.

En plus d'être vaniteux, ce sont de sales bêtes qui mordent immanquablement la main qui s'approche d'eux pour tenter une caresse, de manière sournoise et imprévisible. Leur maître, arrivé le matin à l'aube en « 4X4 » gueulant certainement toutes fenêtres ouvertes de la variété arabe et pop un rien dégoulinante de kitsch, de la « sheirout music » en somme, bien loin de Fairouz ou Oum Khalsoum, et vêtu non pas d'une djellabah et parfois d'un sabre de fantaisie, mais d'un « djinn » bien occidental et d'un blouson de cuir, le nez chaussé de lunettes fumées pour mieux draguer les jeunes touristes.

Il y a même des cochons en Palestine comme en Israël, malgré les interdictions théoriques des prescriptions alimentaires musulmanes ou juives, et je ne parle pas seulement de ces cochons ultra-orthodoxes sortant d'un bordel qui leur était réservé à Tibériade, à l'endroit même où le « guide du routard » nous recommandait de louer à bas prix des vélos pour des enfants. Les bêtes sont tuées sur une dalle en ciment, ce qui semble convenir aux rabbins et aux imans. On trouvait même rue de Jaffa à Jérusalem, côté israélien, du saucisson « kasher » en sus de l'infâme saucisse de dinde colorée à la carotène vendue dans les supermarchés de la ville. La charcuterie est également monnaie courante au Nord d'Israël dans des villes où le russe est la première langue parlée.

Cela ne date pas d'hier de toutes façons, les cochons en Terre Sainte, on se souvient que ce débauché de fils prodigue en gardait quelques uns et n'avait même pas le droit de manger les baies et racines que l'on donnait aux porcs. Un endroit, non loin du Mont des Béatitudes, face aux rives du lac de Tibériade, ou « Kinneret » en hébreu, porte le souvenir de ce troupeau de suidés dans lesquels Jésus avait envoyé des esprits mauvais et qui se sont jeté dans les flots de rage, noyant les pauvres bêtes.

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Si manger du cochon est un « péché », un péché certes délicieux convenons en, c'est surtout parce que l'animal lorsqu'il mangeait n'importe quoi autour des campements, manière dont on nourrissait les bêtes, voyait sa viande empoisonnée en conséquence, et impropre à la consommation. Contrairement aux idées reçues, le cochon est un animal délicat, un gourmet raffiné qui n'apprécie que certaines choses, les autres étant mauvaises pour sa santé. Les rabbins en premier n'ont fait finalement que trouver un prétexte quelconque dans leurs écritures afin d'inciter à ce qui n'était rien d'autre qu'une mesure hygiénique.

images du haut, chats parias, empruntées à cet excellent blog de voyage : "Un monde à gagner

oiseau du zoo de Jérusalem même source

cheval israélien, wikipédia


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