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Cette sombre ferveur (Lettres à Didier, II) de Vincent La Soudière

Par Juan Asensio @JAsensio

Cette sombre ferveur (Lettres à Didier, II) de Vincent La Soudière

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_7504.jpgÀ propos de Vincent La Soudière, Cette sombre ferveur. Lettres à Didier, II (1975-1980), édition établie, présentée et annotée par Sylvia Massias, Le Cerf, 2012. Dans notre texte, les références entre parenthèses correspondent, comme pour le premier volume de ces lettres, à l'année, le numéro de la lettre indiquée et, bien sûr, la page de notre ouvrage.LRSP (livre reçu en service de presse).
Rappel.
4010082243.jpgC'est à la nuit de briser la nuit (Lettres à Didier, I) de Vincent La Soudière.
IMG_7684.JPGParvenir à terminer de lire le deuxième volume des lettres de Vincent La Soudière, dans une édition due à Sylvia Massias aussi impeccable que celle du premier volume, est une expérience intellectuelle et spirituelle, mais aussi physique, éprouvante, et l'on en sort aussi bouleversé qu'épuisé, vidé même. Combien de fois mon regard s'est brouillé de larmes, en lisant ces lettres parfois admirables de fulgurances, insupportables à force d'égrener de monocordes plaintes, toujours les mêmes, mais qui parviennent pourtant à nous faire intimement ressentir les affres qui furent le lot quotidien de Vincent La Soudière, et à plaindre sincèrement cet homme sans être ni centre, ce Roberto Bazlen en quête de Dieu qui s'est suicidé en 1993. Peu de livres, avouons-le, sont capables de plonger d'une telle façon rien de moins que douloureuse leur lecteur dans les tourments, la solitude et la déréliction comme ceux qui regroupent les lettres de cet écrivain pratiquement inconnu de son vivant, hélas encore oublié aujourd'hui à l'exception de quelques fidèles qui s'efforcent de le faire connaitre, et qui ne publia qu'un seul recueil de poèmes avant de disparaître. Dante, accompagnant son cicérone Virgile, est très fortement éprouvé par sa plongée dans le royaume infernal mais, à la différence de celui qui au milieu du chemin de sa vie fut plongé jusqu'au cœur des ténèbres, nous ne parvenons guère à nous en échapper et nous enfonçons donc sans cesse, en lisant les lettres de Vincent La Soudière, dans les cerchi dell'Inferno, sans jamais devoir, du moins en apparence, parvenir à déboucher sur la montagne du Purgatoire, le Paradis, lui, étant tout simplement hors de notre portée, rêve parfaitement chimérique, comme la Carcassonne de Lord Dunsany. La lumière est refusée à Vincent et, partant, dans une étrange trouée existentielle du texte vers la vie, qui est je crois la marque des grandes œuvres, à ceux qui le lisent, en se demandant comment cet homme a eu le courage de ne pas en finir plus tôt.
Vincent La Soudière m'a fait irrésistiblement penser à l'exemple romanesque du personnage appelé Didier, que Paul Gadenne conduit jusqu'à la plus extrême pauvreté en Dieu dans l'un des plus grands romans français du siècle passé, Les Hauts-Quartiers.
Lire, année après année, les affres dans lesquelles Vincent est plongé, c'est donc nous enfoncer dans l'expérience réelle et pas seulement figurée ou symbolique, d'une nuit de l'âme, comme si le lecteur que nous sommes voyait, lui aussi, «une vrille s'enfonçant dans l'Oméga, sans jamais le percer à jour» (1975, 332, p. 41), Vincent ne sachant plus «comment [il doit] s'y prendre pour [se] réattraper, réagripper, pour retrouver [son] fil [car il n'a] plus sous la main [sa] clef ni [sa] serrure...» (1975, 333, p. 45).
Vincent ne fait rien, «ou à peu près rien»» précise-t-il, des «quelques chances naturelles qui [lui] sont réellement accordées, et sont là sous [sa] main» (1975, 335, p. 48, l'auteur souligne) et il est bien évident qu'il est incapable de saisir «au vol le pan du manteau de ce voyageur pressé qui, durant un court moment, [lui] veut tout le bien possible» (1975, 338, p. 53), et qui bien sûr s'échappera puisqu'il ne fait rien, puisqu'il ne veut rien, réclame un secours et paraît s'en détourner lorsqu'il s'incarne dans un cœur et une âme, à l'exception peut-être de celles de son ami fidèle, Didier, et de Cioran et de Michaux encore.
Vincent, littéralement, ne se trouve pas lui-même et, quoi qu'il comprenne parfaitement Louis Massignon lorsqu'il écrit que «La vraie, la seule histoire d’une personne humaine, c’est l’émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie», cette certitude de posséder une histoire qui se cheville intimement à celle, insoupçonnable et inconnue, de l'Oméga, lui fait tout simplement défaut. Il manque quelque chose à Vincent, et ce manque est justement l'objet d'une écriture elle-même confidentielle, voire secrète.
Vincent n'hésite pas à nommer son mal, et il le fait, bien des fois, en démontrant une précision de clinicien de l'âme, lorsqu'il écrit par exemple : «C'est un horrible abîme régressif qui, à l'origine, m'a été infligé à la place d'un corps et d'une âme. La «confiance en soi» n'est que posture d'insecte, comparée à la confiance ontologique qui fait la Première structure de l'être», condition sine qua non, ajoute Vincent, «de toute action et de tout désir, antérieure à toute délibération; bref, cette confiance biologique ou ontologique est un donné de la nature (humaine). C'est la foi viscérale de tout organisme en tant qu'organisme» (1975, 340, p. 57, l'auteur souligne).
Ainsi Vincent n'a-t-il pas tort de prétendre que, perdu, il vit «la Perte et ne cesse de la diagnostiquer» (1975, 340, p. 58) et, si d'un côté, comme il l'écrit à Didier, il se sent «mis en demeure de renoncer entièrement» à lui et à l'écriture, «comme quelqu'un qui se marie renonce à son indépendance) (1975, 343, p. 63), ce tête-à-tête «plus maudit que béni» comprenant «un rapport d'enveloppement et de passivité» étant expulsé «vers le dehors, la conversion à un certain réel externe», l'écriture apparaissant donc, sous ce rapport, comme faisant «partie des ordures de la poubelle» du moi interne (1975, 343, p. 64), de l'autre côté, «le revirement susdit peut réamorcer l'écriture». Dès lors, cette dernière, «dégagée de la glu et des chaînes d'une subjectivité narcissique» gagnerait, «outre d'éventuels territoires nouveaux, en force, continuité, quantité». Bref, «elle se porterait au niveau de la vie «objective» et laborieuse» écrit Vincent, elle «serait baptisée dans les eaux courantes de l'extériorité, laquelle, loin de la diminuer ou de l'annuler, la relèverait, au contraire, comme on relève un blessé et l'aide à marcher» (1975, 343, p. 64, l'auteur souligne). Si les deux interprétations semblent à Vincent plausibles, sa préférence personnelle va toutefois à la seconde, non d'ailleurs qu'il veuille à tout prix sauver l'écriture, «ce qui n'aurait à peu près aucun sens» concède-t-il, «mais parce que c'est la seule activité [qu'il] puisse mener à bien, la seule pratique, la seule à [sa] portée» donc, «de ce point de vue, la plus réelle, la plus proche, la plus concrète» (1975, 343, p. 65).
Selon son propre aveu, Vincent reste «insituable», «comme l'amant avec l'aimée, qui, au travers d'une longue relation, ne lui dira jamais : «Je veux t'épouser». Et l'aimée doute et reprend l'aventure depuis le début, sous l'angle du mensonge. Et elle se dé-confie, à très juste titre, et en vient à douter des sentiments de l'amant. La lassitude jointe au doute la détache. Bientôt elle est détournée. Peu après, souvent, la voilà mariée avec un quidam rencontré dans la rue» (1975, 345, p. 71). À la fin de la même lettre, dans un passage à la tonalité rimbaldienne, Vincent réutilise l'image de l'amant : «Ce destin négatif, me faut-il, tout de même, l'assumer ? Je ne puis croire qu'il soit l'anti-réalité dont je doive m'occuper jusqu'à la fin de mes jours. Compter avec ses manques n'est que sagesse. Mais compter avec le Manque total et l'Absence, est-ce seulement concevable, possible ? Il était une fois un navire sans rames, sans équipage et sans mer, qui bientôt se dissipa – comme une apparence, un songe. L'idée, sans vêtements, cessa d'être nue. Elle rejoignit l'Infini, mais s'y éteignit. Ô Toutes ces chances d'exister – soudain je les revois toutes, précises, situées, datées – que j'ai gâchées; qui m'eussent aidé à commencer à m'édifier. Coupable ou maladive inconscience ? L'amant claque la porte et s'en va, sachant pourtant qu'il n'a de vie qu'auprès de l'aimée... C'est sans doute qu'il préfère l'enfer de la solitude au supplice d'être vu. Allons allons, j'ai voulu rigoler» (1975, 345, p. 73).
Chacune des lettres ou presque que Vincent écrit à Didier contient un passage, souvent admirable, parfois lancinant de douleur, ou tout simplement banal à force d'avoir été répété, où l'auteur ne cesse de pointer le manque essentiel qui constitue, à ses propres yeux, son être, privé de support, de substrat, d'intériorité, d'un simple lieu où pouvoir se reposer, se concentrer, écrire peut-être, vivre, tout simplement vivre : «Sans lieu, pas de corps personnel. Sans corps, pas d'âme; sans âme, pas d’œuvre, pas d'amour, pas de valeurs, pas d'engagement. Sans expression «spirituelle», pas d'identité. Sans identité, un état vécu comme une mort anticipée» (1975, 346, p. 75, l'auteur souligne).
Vincent n'est pas sot au point de penser que cette forme de vacuité ontologique et spirituelle avant même que d'être physique (il pèsera moins de 50 kilos dans quelques mois, à force de privations et de maladies, cf. 1980, 548, p. 503) serait une espèce de punition, ou d'enfermement destinal. C'est d'abord lui qu'il accuse. C'est à vrai dire, même, lui seul qu'il accuse, comme s'il n'en finissait pas d'excorier sa propre plaie, Héautontimouroménos des temps modernes : «J'attends des signes; je demande de l'aide; j'implore la lumière. Alors que ces signes, cette aide, cette lumière sont déjà là, offerts. Il y a de l'ingratitude à méconnaître les dons qu'on vous fait – et à les demander comme si on ne les avait pas» (1975, 352, p. 88).
L'inquiétude, sous la douleur et le désespoir, perce bien évidemment, et cette attente de Vincent ne peut qu'être comblée, comme il le sait plus que tout autre, par Dieu. Ainsi, «ayant perdu toute juridiction sur [lui]-même», alors qu'une «citerne d'oubli» est en train de se creuser en lui, il ne peut s'empêcher de se demander s'il ne s'agit point là de «la chance d'une nouvelle mémoire», et s'impatiente : «Qu'il tarde à naître, l'homme nouveau; si homme nouveau il y aura...» (1975, 355, p. 94).
Vincent se sait «absent, absent, absent», ayant «trahi en toute chose», et sa famille, et ses amis, ses proches, «le Ciel lui-même...» (1975, 356, p. 96), il ne peut donc que tourner, ainsi que tous les hommes sans doute, «au gré des vents...» (1975, 357, p. 99), alors que bien «des écoutilles, en [lui] restent fermées (lyrisme, imagination, aptitude à la novation, entrain intérieur...)» (1976, 372, p. 124).
Vincent a toujours pris soin, tout en reconnaissant l'aide que la psychanalyse (puis la psychiatrie) a pu lui apporter, de cantonner dans leur strict domaine ces disciplines qui peuvent soigner le corps, voire l'esprit, mais certainement rien faire pour la faim de l'âme, qui est faim de Dieu, c'est-à-dire faim de la Vérité et du Verbe. Ainsi, tombant, comme Icare, dans les bas-fonds, il ose nommer son réel Adversaire, même si ce n'est pas là la première occurrence de la présence de Satan dans la correspondance de Vincent La Soudière : «Comme pour accréditer cette vision de façon tangible, le Malin (avec ma complicité) me montre l'illusion et l'imposture partout présentes dans ma vie : l'écriture hypocritement dépréciée sous prétexte d'une non moins hypocrite élévation spirituelle; le culte orgueilleux et sensuel des abstractions mystiques; l'insincérité de [ses] prières – le marchandage impie avec l'Éternel; [sa] volonté perverse de savoir et de ne pas faire (peut-être de savoir pour ne pas faire – rejoignant ainsi chez [lui] une vieille hantise : être le damné le plus libre et le plus lucide de l'Enfer); la duplicité [...], la triplicité de toutes [ses] conduites; le volontarisme desséché et formaliste de la plupart de ses «pratiques»; [son] mépris profond de l'Amour de Dieu et de Sa volonté» (1976, 378, p. 134), et ainsi de suite, car Vincent n'en finit jamais d'allonger la liste de ses fautes, manquements, errances et, donc, le mot n'est plus employé métaphoriquement, péchés.
Parfois, ce cri s'étend à l'univers et Vincent comprend qu'il n'est sans doute pas le seul à vivre sous la férule du désespoir : «Sachant – croyant savoir – que l'homme est, à présent, inaccessible à soi-même et achève son propre suicide, par rage contre sa nature. Une vague inhumaine nous recouvre. Je suis pris d'une horrible lassitude. Pourquoi ne pas tout laisser tomber... L'histoire n'est plus qu'une carcasse qui achève de flamber. L'espérance a été coupée à la racine. Elle ne repoussera plus. La hache [l]'a atteint [lui] aussi et, à côté de tous les autres, [l]'a étendu» (1976, 384, p. 147). L'homme, en effet, sera-t-il bientôt lâché «par ses œuvres, et même par la nature ?» (1976, 389, p. 161).
La pauvreté est approfondie, dans un cheminement identique, d'ailleurs, à celui du correspondant invisible, Didier, dont nous ne savons rien, et c'est dans sa dernière lettre de l'année 1976, datée du 14 décembre, que Vincent résume son dilemme : «Accepter le Christ et l'écriture n'est pas encore chose aisée» (1976, 394, p. 168, l'auteur souligne).
L'errance reprend en 1977, Menton, Nice, Paris, ainsi que la douloureuse interrogation d'un écrivain sans œuvre réelle et qui semble pourtant mieux que nul autre comprendre de quel mécanisme prodigieusement fragile et secret, pas seulement du ressort de l'artiste d'ailleurs, naît justement une œuvre. Lisons-le demander à Didier : «Mais ne crois-tu pas que cette œuvre, nous n'avons pas les moyens de la mesurer dans le temps même que nous l'édifions ? Ce n'est qu'au terme qu'on peut parler d’œuvre. Pas au départ. Pas avant d l'avoir achevée, d l'avoir donnée au monde (c'est celui-ci qui, en définitive, la sanctionne, la consacre). Le feu intérieur que j'ai toujours senti arder en moi, ce feu ne s'est pas encore déclaré en un endroit déterminé. Je veux dire qu'il n'a pas encore touché les régions plus hautes qui sont celles d'une œuvre, sinon les antichambres privées des états et des moments – lieux encore indécis, sans assignation héroïque. Comme pour la sainteté [...] une œuvre (pour être ce qu'elle est) à mon sens doit recéler quelque «vertu héroïque» – pas nécessairement voyante (Shakespeare, Dante, Pascal...)» (1977, 395, p. 179, l'auteur souligne).
Cette vertu héroïque, Vincent semble, du moins en littérature, en manquer cruellement à ses propres yeux, lui qui ne cesse, lettre après lettre, de se demander «quel tournant prendre à présent, quel autre cratère ouvrir, qui fasse remonter de nouveaux bouillonnements de mots», et lui «redonne cette sombre ferveur nécessaire à [sa] marche» (1977, 401, p. 192, je souligne).
Il est l'homme qui a perdu son centre («Les événements m'emportent toujours plus loin de mon centre», 1979, 512, p. 427), et quelle n'a pas été ma stupéfaction lorsque, au détour d'une note ajoutée à la lettre u 8 février 1977, j'apprends que Vincent La Soudière a recopié de nombreux passages dans un de ses cahiers du très beau texte de Zissimos Lorentzatos intitulé Le centre perdu, que j'avais longuement évoqué ici même !
Pourtant, Vincent croira, plus d'une fois, parvenir à s'extirper de l'enfer dans lequel, volontairement selon lui, il se plonge, mais ces bouffées d'air seront de si courtes durées qu'elles nous semblent être l'atroce ironie du démon qui le cisaille : «Mon «moi» n'est plus en décoction dans les fioles de mon ventre; il tend à se projeter au dehors, principalement dans le mouvement de mon travail. Autrement dit, un processus semble engagé, par lequel le miroir de la conscience de soi se déplace de l'intérieur vers l'extérieur. Je sens cela très nettement, et n'en suis pas contrarié : au contraire... Je crois que c'est un bon signe. Il y a peut-être là l'annonce d'une opération de crétinisation... que j'avais appelée de mes vœux depuis des années (rongé, corrodé par mon jaloux tête-à-tête avec moi-même), tout en redoutant les tristes (et sans doute inévitables) effets secondaires. Serais-je à l'aurore d'une vision «cyclopéenne» des choses, enfin délivré de cet œil de trop qui louchait vers les boues de l'en deçà ? Aurais-je déjà coiffé les bienheureuses œillères (un cheval de trait doit regarder droit devant soi) qui braqueront ma conscience sur l’œuvre à accomplir, sur le monde, sur les autres, sur Dieu ?» (1977, 406, p. 203). Comment savoir avec certitude, en effet, qu'il y a bel et bien progression, ou plutôt que «l'ancien et le nouveau se rejoignent peut-être dans un commun piétinement...» (1977, 406, p. 204) ?
Vincent est en tout cas installé dans l'idée, qui est de son correspondant, précise-t-il, non sans une point de malice, qu'il sera un auteur posthume (cf. 1977, 411, p. 216), et il ne se sent même plus humilié «de cette absence de maîtrise complète sur les choses de ce monde» (1977, 423, p. 232), comprenant que, bien qu'il en soit épouvanté, il semble appelé à devoir subir «un dépouillement non facultatif (non voulu) dont le divin tirera parti» (1977, 425, p. 234), même si, et cela est admirable, Vincent sait tout autant que les hommes comme lui «seront toujours comme des nourrissons face aux Saints Mystère», que lui-même ne sera jamais un adulte, «jamais maître, jamais affranchi», sa «peur de l'indépendance adulte» se transformant «peu à peu en désir et amour de la dépendance surnaturelle», puisqu'il avoue voir «le Royaume comme un universel et bienheureux esclavage du Logos...» (1977, 429, p. 241, l'auteur souligne).
L'inéluctable se rapproche, comme précédé par des signes et des interrogations qui ne peuvent tromper un homme comme Vincent, aussi habitué à déchiffrer ce qui se trame en lui et, de fait, la question qu'il pose à Didier semble purement rhétorique : «Une assomption dans les ténèbres – ou par les ténèbres ?» (1977, 437, p. 249). Il sait qu'il doit souffrir et éprouve même «une secrète joie à souffrir ainsi» car, à «quelque degré qu'il se présente, l'amour a toujours partie liée avec le sacrifice et le renoncement» (1977, 437, p. 250). Vincent l'apprendra lui-même, en vivant quelque temps auprès d'une de ses amies, M., dont il finira par se séparer : «J'interromps à temps un processus qui m'aurait promptement mené à aller consulter un psychiatre. Endosser l'enfer d'un autre conduit aussi en enfer. Devant la fournaise crépitante, je m'arrête, et recule. Ne puis faire autrement. L'être biologique sauve sa peau, et prend ses jambes à son cou. Je n'en dis pas plus, car cela me ferait trop mal. C'est atroce à dire – et à faire –, mais il faut (je dois) que je l'abandonne – ou j'en perds moi-même le sens. La limite a été atteinte, après quoi l'on n'est plus qu'une loque hurlante. Dieu sait ce qu'il fait – ou plutôt ce qu'il permet. Moi, je ne sais rien, et m'éloigne à grande vitesse d'un pilori où sûrement je serai cloué à mort» (1977, 443, p. 261).
1978, Montfriloux, Montchanin, Besançon, Paris, centre qui le dévore de plus en plus, Nice, cette nouvelle année voit Vincent transformé, comme de coutume, en homme à tout faire, accablé de problèmes de santé et d'inquiétudes liées à la nécessité de gagner un peu d'argent. Il semble, aussi, s'enfermer dans la solitude : «Mais l'essentiel est, comme tu l'écris, que je «travaille dans l'absolu et devant Dieu». C'est lui mon premier et dernier auditeur. Oui, que ce soit pour lui – comme un psalmiste clandestin. Son psalmiste clandestin» (1978, 466, p. 302), même si cette vue toute kierkegaardienne ne l'empêche pas d'avouer à son ami et confident qu'il est convaincu que tout ce qu'il est, «en tous domaines importants», «procède aux trois quarts des autres» et que, sans «l'admiration, la vénération [qu'il a] portées à certains êtres, [il ne serait] aujourd'hui rien au point de vue littéraire» (1978, 467, p. 304). Cruel dilemme tout de même, comme Vincent le note dans une autre lettre, plus tardive : «Alternative inhumaine : ou je penses, sens, prie, etc., et je vis seul. Ou je vis avec autrui, mais alors je ne pense plus, je ne lis plus, je ne prie plus, n'écris plus» (1978, 473, p. 323).
L'Adversaire, comme toujours, rôde, comme un lion cherchant qui dévorer : «Quant à moi, je ne suis que déperdition, recul, dénis, défection. Forces mauvaises du négatif, à l’œuvre en moi. Forces mauvaises du Négateur, de l'Obstructeur, de l'Accusateur qui, nuit et jour, sape, sabote ma machine. Il est la Mort. Dieu est la Vie – mais je suis si loin de Dieu ! Si peu confiant en sa Parole – Parole qui réveille les morts. Je le crois ! Je ne crois qu'en Lui. Mais je me laisse séduire par l'Autre, égarer dans sa mort, son noir, son non».
Dès lors, viennent «au cours de ces dernières semaines» les «vraies pensées de suicide» (1978, 469, pp. 310 et 311), la vie, le travail, la prière de Vincent étant comme «adossés à une muraille de manques, cernés par un lasso d'absences réelles» (1978, 470, pp. 312-3) qui se considère, cela ne nous surprendra pas, hors «de [son] monde», comme «une défroque acéphale, bornée, bloquée, frôlant l'arriération mentale» (1978, 472, p. 319).
Oui, une chose semble désormais certaine à Vincent : «quelque chose ne peut plus durer. Je ne sais quoi exactement. Un arsenal pourri qui n'a plus de raison d'être. Époque d'un grand changement, je le sens. Une nouvelle conversion. Un devoir de justice vis-à-vis de moi-même, vis-à-vis de Dieu qui veut la vie de sa créature, non sa mort (1978, 475, p. 328, l'auteur souligne), même si, fidèle à sa complexion, Vincent ne peut s'empêcher immédiatement de proposer une autre interprétation de sa crise, le changement invoqué n'étant plus qu'une dérobade» (cf. même lettre, p. 329).
Dans l'admirable lettre datée du 3 septembre 1978, Vincent revient, une fois de plus comme Rimbaud (mais un Rimbaud statique, condamné à nourrir les pigeons de Charleville-Mézières) (1) qui lui a été prêt de toute éternité dirait-on à quitter les parapets de la vielle Europe, sur ce qu'il a vécu, mais qu'il ne semble pas avoir surmonté. Je cite longuement un passage : «Ainsi j'ai vécu littéralement coupé en deux au point de vue spirituel, et psychologique. Naturellement, je ne percevais que le côté psychologique de cette situation. C'est peu de dire que j'en souffrais; ce fut souvent intolérable (comme un feu ou un étouffement atroce). J'ai cherché des raisons humaines, et j'en ai trouvé à la pelle : névrose, séquelles de maladies, traumatismes infantiles, faiblesse congénitale, fatalité, réprobation, démon, et mille autres choses plus curieuses encore. Bien sûr, plusieurs causes naturelles étaient là, jouant leur jeu. Pessimisme aidant, et «tenailles incandescentes» + l'espèce de gloire à être un héros du pire (sans y parvenir entièrement – grâce à la miséricorde de Dieu), je stagnais dans des bas-fonds qui me paraissaient irrémédiables, incurables. J'appelai le miracle. Il ne vint pas. Je ne voulais pas me mêler de cette réforme, mettre la main à la pâte; il fallait qu'elle me fût donnée, gratuitement. Si parfaite me semblait la mort de ma volonté, si ancrée, si ancienne, que je jugeai ma cause désespérée du point de vue humain. Rien ne bougeant, cette mort pesant des millions de tonnes, j'avais fini par ne plus attendre cette résurrection que pour l'autre vie. Pensée insensée : je repoussai dans l'autre monde l'accession à la dignité de chrétien ! et je me préparais déjà à vivre en sous-homme jusqu'à ma mort» (1978, 476, p. 330). Vincent, comme Arthur, peut écrire sa saison en enfer, mais l'un a la force de s'en évader, alors que l'autre, lui, qui sait qu'il n'est pas encore un soldat du Christ, et encore, «parmi les traînards, dans les derniers rangs», ne parvient pas à transformer sa souffrance présente, celle de «la déconfiture de l'ancien système et de la vision brutale de l'abîme» où il est tombé, en «souffrance pour le Royaume» (même lettre, p. 334). Vincent, lui, s'il part, s'il ne cesse de déménager de logement en logement, ne parvient cependant jamais à s'échapper de son démon, de son impuissance ontologique : il est toujours rendu à la grève, sans vin de vigueur coulant dans ses veines, avec la réalité si rude à étreindre. Aucun pas gagné.
Vincent est vide, les «expressions fugaces» de son art n'ayant pas «obtenu leur contenance humaine», «leur lieu terrestre» qui est l'objet principal, comme il nous l'assure, de son travail (1978, 477, p. 339).
Pourquoi, dès lors, ne pas détruire tout ce qu'il a écrit jusqu'à présent ? : «Tout cela est sans valeur. Sans intérêt; sans portée. Des notes tout au plus – des notes consciencieusement polies et poncées (puisque je ne puis polir et poncer que des notes) – des échantillons provenant de minéraux divers, chacun bien nettoyé, lavé, verni, et posés l'un à côté de l'autre dans une vitrine muette et froide. Des restes archéologiques, des tessons trouvés au cours d'une fouille, des fragments pâlis, presque impossibles à interpréter, d'une fresque antique...» (1978, 478, p. 342), alors même que Vincent estime sortir des décombres et «gagner l'air libre du dehors», ce qui, à ses yeux, ne peut signifier qu'un changement radical de son écriture : «cela signifie que mon rapport à moi-même [...] n'a plus, ne doit plus être médiatisé par un langage solitaire – que je ne supporte plus –, mais par un langage pris dans les remous du monde. En d'autres termes, puisque j'aspire à sortir de moi-même (l'ancien ghetto infernal), mon langage aussi doit sortir avec moi. Enfin, s'incarner. Se dépasser, se «sublimer» dans l'espace humain – et non plus anté-humain» (1978, 478, p. 344).
Dès lors, si chacun d'entre nous est jugé sur ses œuvres, comment le juger, celui qui estime n'avoir rien fait, le maudit «réflexe inhibiteur» étant là, en travers de son âme (cf. 1978, 482, pp. 355-6) ?
Si une force incite Vincent à vivre en touriste de la vie et de lui-même, une autre force, qu'il sent «infiniment plus puissante et décisive», l'appelle au sérieux et à la conversion (1978, 483, p. 358), l'extrême sécheresse qu'il ressent vis-à-vis de tout étant peut-être une bonne chose pour un nouveau départ (cf. 1978, 485, p. 362).
Vincent est acculé : il contemple le gouffre qui l'attire et il n'a pas la force de se diriger vers la lumière qu'il voit au loin : «Parvenu à ce degré de familiarité avec le nocturne, véritablement cramponné aux forces destructrices (comme à une bouée de sauvetage !), littéralement affolé devant ma tâche, ma vie, ma joie [...], je sais à présent qu'en moi l'homme naturel est à soi seul radicalement incapable de redresser la barre et de renoncer à l'empire de la nuit et du nul. Parvenu à ce point, se convertir n'est plus que le fait de la grâce, de l'intervention divine» (1978, 486, p. 363).
Une fois de plus, nous retrouvons le thème de l'hermétisme démoniaque, que d'ailleurs Vincent évoque dans cette même lettre par le biais d'un ouvrage de Romano Guardini consacré au motif de la mélancolie citant Kierkegaard : «Écrire est pour moi une façon d'adorer Dieu – et une force mauvaise s'oppose à cette forme d'obéissance et d'adoration. Il y a donc un lien très profond entre la tâche humaine et l'amour de Dieu, entre la mise en valeur du petit arpent de terrain que le Créateur nous a donné et le Royaume, entre la vie et le Verbe – mystérieusement. Satan, lui, n'a d'autre vouloir que de découdre la trame de l'univers créé et de saboter l’œuvre de Dieu, portant ses cisailles là où il y a de l'être : dans la molécule d'hydrogène, comme dans l'âme de l'homme. Une même haine recouvre tous les degrés de l'échelle du créé» (1978, 486, p. 364, je souligne).
Ainsi Vincent projette-t-il de donner au «malheureux livre» qu'il pourrait encore écrire le titre Eschaton, sa non-vie ayant fini par «se communiquer au monde extérieur» qu'il ne voit plus que «comme un hangar fouetté par un vent d'hiver, peuplé de réfugiés en haillons», et dont le programme effraie : «Le froid. La rétractation. L'arrêt de la parole. L'échec du Verbe. Atroce !» (1978, 487, p. 366). Atroce en effet, même si la dernière lettre de l'année 1978 indiquer la marche à suivre : «Corriger la route, inverser le mouvement, entrer, confiant, dans la Création», voilà la «deuxième partie de la vie» de Vincent, non pas «conquérir l'univers, mais, sur deux ou trois points, céder à la vie, et au Verbe» (1978, 488, p. 369).
1979, ou l'année horrible, ponctuée par d'incessants déplacements, des maladies, un état profond de dépression, la tentation, de plus en plus urgente, tentatrice, du suicide. Sa première lettre de l'année, datée du 6 janvier, évoque son mal dans «cinq ou six langages différents, qui sont le langage moral, le langage psychologique, le langage religieux, le langage sociologique, somatique, neurologique. Las, concède Vincent, «aucun de ces langages, de ces logiques n'arriverait à épuiser le secret de [son] refus» (1979, 489, p. 378, l'auteur souligne). Une nouvelle fois se pose la question de l’œuvre à écrire, les années qu'il reste à vivre à Vincent, qui de toutes façon sont limitées il en est certain, constituant le «temps de l'épreuve», à savoir le temps que Dieu lui laisse pour «répliquer, et que «cette réplique se fasse de telle sorte qu'Il puisse la tenir dans Ses mains éternelles...» (1979, 496, p. 390, l'auteur souligne).
Vincent n'est bien évidemment pas au bout de ses peines, même s'il s'autorise un regard rétrospectif sur le gouffre qu'il connaît si bien : «Je suis descendu tout près de la lame souterraine – cette lame presque consciente, m'a-t-il semblé, qui opère son incessant ravage sur la création, au cœur même de la création. Pour survivre, je dois m'arracher à sa fascination; ne plus m'avancer, fût-ce d'un pouce, dans sa direction. Je me suis arrêté, terrifié. À présent je reflue, je remonte. Des pressions de mort s'exerçaient sur moi; elles s'éloignent – ou plutôt, c'est moi qui m'en éloigne. Le regard haineux de cet abîme, il me semble que je pourrais en parler, interminablement. Mais l'écriture parviendra à l'épuiser, j'espère. C'est la pauvre créature de Dieu qui demande à être sauvée – pour l'honneur de Son Nom» (1979, 497, p. 392).
Rien n'y fait, l'enfer n'est pas derrière nous, Vincent s'y tient et sait parfaitement qu'il doit vivre sa misère jusqu'au bout (cf. 1979, 503, p. 407), alors que le démon veut la possession de sa personne, – la soustraire à l'influence divine» (1979, 504, p. 411). Il s'imagine même que son âme est l'enjeu d'un combat invisible, comme dans les mystère médiévaux, entre Dieu et le diable : «Je ne suis que l'enjeu d'un combat dont les partenaires sont invisibles; la lice où s'affrontent les vrais combattants. Là est le seul, le vrai combat. Moi, je suis le jouet des vents tourbillonnants, comme une paille fouettée, indéfiniment reprise et projetée par les puissances de l'air...» (1979, 508, p. 420).
Certes, demeurent les plus fidèles amis de Vincent, Cioran et Michaux (mais aussi Guerne, quoique d'une manière moindre, cf. 1980, 552, p. 517, où Vincent consacre quelques jugements à la mort de cet écrivain) qui jamais ne ménageront leurs efforts pour le faire publier, lui trouver de menues tâches de correction de manuscrits ou appuyer ses demandes d'argent auprès du CNL, et aussi son plus fidèle correspondant, Didier, qu'il interroge douloureusement : «Faut-il que tu brises tout, pour être encore plus «seul» sur la voie obscure de la totale destitution du moi ? Le Calvaire est-il ta seule loi spirituelle ? N'y a-t-il pas aussi, par moments, un instant de Transfiguration, une étincelle de lumière pascale, un coup de vent et de flamme de Pentecôte ?» (1979, 513, p. 429). Et, dans cette même lettre, ce très beau programme : «Si la volonté de Dieu est que j'aille habiter au loin, retiré et inconnu, écrivant seulement pour Lui et pour l'Éternité, j'essaierai de l'accepter [...], je m'exerce à l'accepter par avance, ne sachant pas si cela me sera jamais demandé. Au moins, de mon côté, pour éviter toute démission masochiste, tout abandon de poste prématuré et doloriste, je dois encore – pour moi et pour Dieu – combattre selon ma nature pour faire quelque chose en ce monde, pour l'accomplir visiblement. Peut-être n'ai-je rien à accomplir de visible; mais Dieu me le montrera; il m'incitera clairement à renoncer, le moment venu. Jusqu'à ce que Sa main me prenne et me conduise ailleurs (si c'est cela qui doit être), je dois lutter pour être et vivre sur la terre. C'est mon seul honneur humain – qui est peut-être aussi mon devoir et ma manière d'adorer Dieu et Sa volonté» (1979, 513, p. 430, l'auteur souligne).
Vincent n'est pas dupe, car il sait qu'il s'est «employé à amenuiser incessamment [son] quantum de vie – supprimer, diminuer, rogner, déliter, débiliter, bref [s]'anéantir» (1979, 515, p. 433). Il sait encore qu'un écrivain, comme il le souligne malignement à son propos, «qui n'écrit pas, ne publie pas, n'est pas un écrivain. Aujourd'hui, je me sens vide, vidé de toute force d'imagination. Je ne sais plus où, en quel lieu intérieur, me rejoindre moi-même. C'est la déroute d'un certain cabinet intérieur, là où je retrouvais une solitude sonore peuplée de signes et d'appels, où fermentaient mon combat et mes mots, d'où s'élançaient mes réponses, mes impatiences et mes désirs, mon amour, mon seul amour offert au monde. C'est ce lieu secret et silencieux (de moi seul connu) dont il semble que j'aie perdu l'accès. Je ne le retrouve plus, embrouillé que je suis dans des filets étrangers. Ce que j'avais de plus cher, de plus mien, n'est plus là – ne répond plus, comme une pédale sans ressort. La chambre royale est devenue inaccessible, prisonnière de l'inondation et des éboulements. J'ai perdu sa position, son signalement, et même sa saveur. Un monde fermé à présent – comme perdu à jamais (?), défendu par l'épée de l'Ange (de l'Ange mauvais)» (1979, 515, pp. 434-5).
Vincent se tient alors «sur le seuil de deux «lâcher-tout» : un lâcher-tout dans la nuit et la mort de la désertion. Et un lâcher-tout dans l'abîme inverse de la lumière de l'acquiescement et de la ratification de la vie, ma vie» (même lettre, p. 436), incapable selon toute apparence de retrouver une véritable »confiance dans les champs labourables du temps ! (1979, 519, p. 443) ou, écrit-il encore, qui lui permette d'avancer »sur les sentiers du temps humain» (1979, 520, p. 444).
1980, l'année durant laquelle Vincent a tenté de se suicider, l'année pendant laquelle, pourtant, il envisage de publier deux recueils, La Jérusalem d'En Bas et Eschaton. «La nuit dernière, ne dormant pas», il a ainsi rédigé ses dernières volontés, car il «aspire à disparaître» (1980, 528, p. 464) lui qui est «l'évaporé de ce monde, dévoré de remords et de culpabilité» qui «pèse moins que l'atome» (1980, 528, p. 466). Les appels au secours, dès lors, ne cessent de se répéter, déchirants, lancinants : «Une telle vie est intolérable et je songe à la quitter purement et simplement» (1980, 529, p. 468), alors que le Christ, dans cette «épreuve majeure», ne lui propose que de toucher «le fond de [sa] misère, et de ne pas désespérer» (1980, 530, p. 471). Encore, dans la lettre suivante : «Didier, Didier, je suis à l'hallali – au bord du suicide» (1980, 531, p. 471). Il précise dans cette même lettre son état : «De mon réveil à mon coucher, c'est le cauchemar du suicide qui me broie. Impossible de faire quoi que ce soit. C'est effroyable. Bien pire qu'il y a vingt ans. Je ne vois plus ma vie, je ne vois plus rien; que la mort. Mon neuropsychiatre ne se rend pas compte de la gravité de mon état. Tout croule. Tout m'abandonne. Je n'ai plus qu'une envie, c'est d'en finir. Je ne vois plus que la mort comme issue» (1980, 531, p. 472) et, dans la lettre suivante, datée du 24 mars, il pratique, une nouvelle fois, une lecture théologique de son état : «Je me sens un renégat et tremble de culpabilité. Je suis presque damné. Il n'est plus question de paresse, mais d'une force surhumaine de refus qui a maintenant gagné tout mon être. Là est le point central de l'affaire : pourquoi ce refus, alors que tout m'invite à acquiescer et à poursuivre l'écriture ? Mais je ne peux pas, ou je ne veux pas. Cette effroyable obstruction est le problème central. C'est lui qu'il faut d'abord résoudre. Je vis dans l'impensable depuis des années. Je ne crois plus en moi; je ne désire plus me communiquer. L'agonie que je vis présentement n'est que la traduction nerveuse de cette non-communication. [...] Cela dépasse tout ce que j'ai pu endurer depuis que j'existe. Indescriptible et incommunicable. Je crois que l'Enfer ce doit être ça : une combustion qui n'anéantit pas le combustible; une combustion indéfinie; la souffrance sans cesse croissante; indéfiniment, éternellement» (1980, 532, pp. 474-5, l'auteur souligne).
Vincent est damné, puisqu'il se croit damné, et qu'il est incapable de montrer à d'autres, par exemple à certaines femmes dont il tombe amoureux et qui ne lui rendent pas cet amour, qu'il est capable de trouver un sens à sa vie, au lieu d'être plongé dans la nuit, le noir (cf. 1980, 539, p. 491) en cette «quarantième année [qui] aura été – est encore, et sera – l'année de la plus grande souffrance jamais endurée de [sa] vie» (1980, 546, p. 502).
Il ne faut jamais trop s'avancer en matière de souffrance, et nous ne savons rien, et Vincent lui non plus ne savait rien, de ce qu'il lui restait de souffrances à endurer avant son suicide, en 1993. Et puis, 1980 n'est-elle pas l'année où Vincent, peut-être, a reçu l'un de ces signes qu'il attendait si impatiemment, dans le cas d'une guérison spontanée ou plutôt, entre le moment où un médecin pose son diagnostic et celui où les résultats des analyses faites à l'hôpital sont connus, de la disparition de tous les symptômes d'une pneumonie (cf. 1983, 555, pp. 521-3) ? Et puis, 1980 est encore l'année où il revoie X., qui l'aime et qu'il n'aime pas, mais aussi F., de Pau, qu'il aime comme il n'en a jamais aimé et n'en aimera jamais une autre, qu'elle aime en secret depuis vingt ans (1980, 558, cf. p. 532), mais qu'il semble ne pouvoir combler concrètement même s'il finira par la voir le 24 décembre, à Pau : «Ô que la vie est mauvaise, qui veut que l'accord ne se réalise presque jamais, qui dispose de nos cœurs dans l'incohérence, les retraits, les silences, les élans aveugles – et nous impose cette chasse crépusculaire, cet égarement, cet halètement de bête traquée...» (1980, 558, p 530).
Nous vivons, en effet, «des temps apocalyptiques» (1980, 550, p. 510) et ce sera peut-être dans le troisième tome des lettres de Vincent à Didier, que Sylvia Massias m'annonce devoir hélas paraître avec quelque retard prévu sur le calendrier du Cerf, que nous découvrirons si de nouveaux signes ont été adressés à celui pour qui «paix, joie, bonheur, accomplissement..., ne sont plus [...] que l'objet d'une attente proprement eschatologique» (1980, 559, p. 532), et dont les derniers mots de sa dernière lettre de l'année, si ténébreuse, 1980, sont «Souffrir, souffrir, et puis mourir. Est-ce une vie ? Est-ce la vie ?» (1980, 560, p. 534).
Saurons-nous répondre ?
Note
(1) À ce titre, avec bien sûr toute la prudence qu'il convient d'adopter devant ce genre de rapprochement, ne pourrait-on considérer le texte que Vincent joint à l'une de ses lettres à Didier comme une espèce de Saison en Enfer (1980, 555, pp. 513-6) où l'auteur récapitule les grandes étapes symboliques de sa vie avant de dresser une sorte de plan de route sur l'avenir ?

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