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Donoso Cortés observateur de la Révolution en Europe, par Frédéric Morgan

Par Juan Asensio @JAsensio

Juan Francesco Maria de la Salud Donoso Cortés, premier marquis de Valdegamas
1079097985.jpgAlexis de Tocqueville et Donoso Cortés partagent de semblables réticences devant le mouvement initié par la révolution française. Si le premier devine derrière l’ambivalence du phénomène l’extension continue de l’égalité des conditions et en parallèle, de la liberté pour en contenir les effets négatifs, le second instruit le procès de la marche irréversible qui signera la mort de l’Ancien Régime. Cortés, pessimiste à la limite du désespoir, analysera la Révolution qui se répand en Europe comme synonyme d’une intensification de la violence, origine du déplacement des sources de l’oppression vers les masses et sa conclusion dans la destruction de toute idée d’ordre politique. La révolution française ne peut sans doute pas porter la responsabilité du déchaînement de la violence dans l’ensemble de l’Europe, mais, aux yeux des réactionnaires, elle légitimera un style politique marqué par la brutalité et le nihilisme. Le spectacle de la violence révolutionnaire poussera Cortés à analyser sa progression et celle de ses agents comme celle d’une dynamique nihiliste qui emportera le monde ancien, accélérant ainsi l’arrivée de la catastrophe finale. Penseur Chrétien, il cherchera dans l’Église l’institution temporelle et spirituelle la plus opposée au désordre, jusqu’à tenter de l’élever en modèle politique parfait, pour finir en partisan d’une dictature, dernier recours contre l’imminence du danger révolutionnaire.


Du libéralisme à la Contre-Révolution
Le parcours de Donoso Cortés, du libéralisme doctrinaire à la Contre-Révolution, s’explique autant par son expérience en tant que penseur catholique qu’en tant qu’homme politique. L’Espagne de Cortés est marquée par la révolution libérale issue des guerres napoléoniennes, qui s’est faite de manière chaotique et sanglante (1) : une période d’instabilité politique caractérise l’Espagne du 19e siècle, faite d’une succession d’émeutes, de guerres civiles et de mouvements sociaux. L’Ancien Régime mis à bas garde des nostalgiques qui pèsent un poids important ; on les retrouve dans les milieux aristocratiques et ceux du clergé, mais aussi dans les milieux populaires déçus ou révoltés par l’industrialisme triomphant. La révolution de 1830 précipite l’évolution de la Monarchie espagnole vers une forme constitutionnelle, et ouvre la voie à une décennie modérée. La vie politique est également orageuse : depuis 1833, les forces politiques, à l’exception des absolutistes, sont dans leur ensemble d’accord pour liquider les derniers éléments politiques de l’Ancien Régime, et étendre la liberté de la presse, l’État de droit et le suffrage censitaire. La question du mode de scrutin commande alors toutes les autres questions, et le jeune Cortés, encore libéral, en fait alors l’apologie et parle de souveraineté de l’intelligence. Les modérés, dont il sera l’un des orateurs attitrés pendant longtemps, bien qu’acceptant l’ordre constitutionnel nouveau, la vente des biens du clergé et des biens communaux, défendront les valeurs traditionnelles, celles de l’Église catholique romaine, encore religion d’État, et se méfient des idées révolutionnaires comme des idées libérales trop avancées.
De 1847 à 1850, Donoso Cortés subit une importante crise mystique, liée sans aucun doute à la mort de son frère (2), qui aboutira à un approfondissement de sa foi, et politiquement, à un glissement du camp conservateur modéré vers celui de la Contre-révolution la plus intransigeante. Ses références vont de plus en plus incliner vers de Maistre et Lamennais, plus que vers Guizot et Locke, tant son évolution vers le catholicisme va se faire en opposition au libéralisme. À partir de cette époque, Cortés passe de l’apologie du parlementarisme libéral à sa critique, du catholicisme libéral au catholicisme traditionaliste mystique, de la souveraineté de l’intelligence à l’apologie de la dictature « de salut public». À côté de causes purement religieuses, les troubles révolutionnaires de 1848 font entrevoir à l’auteur espagnol les potentialités subversives et destructrices de la Révolution comme principe. Il fustige dès lors «la démagogie qui parcourt l’Europe », qui « laisse partout derrière elle des taches de sang» et qui «a foulé à Paris tous les trésors de la civilisation, à Vienne toute la majesté de l’empire, à Berlin les sommités de la philosophie (3)». La violence du phénomène porte naturellement l’intellectuel espagnol à en chercher la source, et remonter des manifestations révolutionnaires de 1789, 1830 et 1848 une source commune les liant dans le même esprit idéologique. En ramenant au même phénomène révolutionnaire les conflits et révoltes qui se multiplient à son époque, Cortés s’aligne sur les positions des penseurs réactionnaires qui l’ont précédé.
La suite de cet
article, accompagné de son apparat critique au format PDF.
Mes remerciements à l'auteur de ce texte ainsi qu'à Renaud Escande qui m'ont tous deux autorisé à reproduire in extenso cet extrait du Livre noir de la Révolution française (pp. 529-45).
Notes :
(1) Sur l’implantation du libéralisme en Espagne, Pérez (Joseph), Histoire de l’Espagne, Paris, éd. Fayard, 1996, pp. 554 et suivantes.
(2) On peut lire à ce propos sa lettre adressée au marquis de Raffin, Albéric de Blanche, le 24 juillet 1849 : «Dieu m’avait préparé un autre instrument de conversion, plus efficace et plus puissant. - J’avais un frère, que j’ai vu vivre et mourir, qui a vécu une vie d’ange, et qui est mort comme mourraient les anges, si les anges étaient sujets de la mort. Depuis lors, j’ai juré d’aimer et d’adorer, et j’aime et j’adore… j’allais dire ce que je ne puis dire, j’allais dire avec une tendresse infinie : le Dieu de mon frère.» in Œuvres de Donoso Cortés, tome I, Paris, éd. Auguste Vaton, 1862, p. 121.
(3) L’Église et la révolution in Œuvres de Donoso Cortés, op. cit., tome II, p. 302.

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