Magazine Culture

"L'ambition ou l'épopée de soi" ou comment sortir de l'empire du fade ?

Publié le 21 septembre 2014 par Marjorierafecas
En ces temps d'intense néant d'élan, j'ai été immédiatement attirée par le livre de Vincent Cespedes "L'ambition ou l'épopée de soi". Une sorte d'invitation à sortir de soi. S'abreuver d'ambition, de cette "joie de vivre qui dérange", m'est apparu comme une bonne thérapie pour ne pas sombrer dans le confort de l'ectoplasme. Avouons qu'en France, l'ambition est un mot tabou avec une connotation très paradoxale. "Qualifier un individu d'ambitieux est une attaque sournoise mais le sans ambition est une insulte". Nous nous laissons bien trop souvent influencer par ceux qui voient "l'ambition comme une forme de névrose. Une infirmité qui consisterait à ne pas se satisfaire de celui que l'on est". Le monde a pourtant besoin d'ambitieux pour avancer et se remettre en question. D'ailleurs, la philosophie par ses questions dérangeantes n'est-elle pas une forme d'ambition ? "L'ambitieux nous désécurise sans le vouloir, nous fait ouvrir les yeux. Il déconfortabilise, relance le questionnement que trop de satiété tarit". Alors pourquoi se priver de cette énergie grisante ? Fourier écrivait que pour avoir une vraie démocratie il faut une libération de l'ambition. "En détruisant les gradations prévient-il on mécontente la classe intermédiaire, on prive d'aliment une passion très incompressible, qui est l'ambition". Il vaut mieux se méfier de la tentation d'un excès d'égalitarisme... Mais comment devient-on ambitieux ?
Le célèbre tube des Rolling Stones "I can't get no satisfation" peut nous mettre sur la piste. En effet, comme le rappelle V. Cespedes, les parents satisfaits de leur vie ne font guère d'ambitieux, "car l'ambition marche à l'insatisfaction tutorale". "Dans un pays médiaticomonarchique comme la France, on pense au système des fils et des filles de", ces progénitures clonées." Vincent Cespedes les appelle ironiquement les "ectoplasmes". "L'ectoplasmie de la bourgeoisie mériterait une vaste étude à elle (...). Car c'est elle qui est la principale responsable de la montée des incompétences aux postes de décision. C'est elle aussi qui aggrave la vacuité de l'art contemporain, et plus généralement de la culture bourgeoise de masse : contrairement au sport à la science où l'absence de feu sacré se voit aussitôt sanctionnée, les ectoplasmes les plus inconsistants y règnent en maîtres". "Etre dans le vent : une ambition de feuille morte". "Ainsi s'édifie l'empire des fades : un millefeuille bureaucratique d'ectoplasmes se flairant et se cooptant, avec quelques véritables ambitieux perdus dans les strates pour boulonner ensemble". Les expressions "empire des fades" et "millefeuille bureaucratique d'ectoplasmes" m'ont bien fait rire...

Mais attention toutes les ambitions ne se ressemblent pas. Il y a l'ambition par émulation et celle nourrie pas la rivalité. L'ambition par émulation est vraisemblablement plus noble et constructive. "Emulation ne désigne que la concurrence, et la rivalité dénote le conflit. Il y a émulation quand on court la même carrière, et rivalité quand les intérêts se combattent." "L'émulation excite ; la rivalité irrite. L'émulation suppose en vous de l'estime pour vos concurrents : la rivalité porte la teinte de l'envie". A travers l'exploration des différents profils d'ambitieux comme les savants, artistes, chanteurs, sportifs, écrivains, navigateurs, philosophes, entrepreneurs et politiques, V. Cespedes fait sans cesse référence à 3 styles d'ambition : les CQFD, les CQFE et les CQFC. J'avoue ne pas toujours avoir bien suivi la singularité des ces trois sigles mais voici en résumé ce qu'ils signifient :
- CQFD : ambition démonstrative. Hélas + mépris/hostilité = CQFD (ambition névrotique, but : davantage de pouvoir)
- CQFE : ambition expressive. Hélas + amour/admiration = CQFE (ambition exhilare, but : davantage de puissance)
- CQFC : l'ambition refoulée, dont le "club des 27" en est le parfait exemple (les rockers décédés à l'âge de 27 ans). Hélas + culpabilité = CQFC (ambition refoulée, but : davantage d’impuissance.
L'ambition expressive, étant bien sûr la plus noble et la plus humaniste des trois. Et l'on se demande dans laquelle des trois catégories se situe V. Cespedes, car pour écrire sur l'ambition, ne faut-il pas être soi-même animé d'une terrible ambition ?!

Le philosophe qui incarnerait le mieux l'ambition est Nietzsche, avec son concept de la volonté de puissance. Ce philosophe que l'on chérit généralement à l'adolescence, l'âge où l'on croit que l'on peut changer le monde. Et que l'on oublie dès que l'on entre dans l'âge de raison... "Nietzsche fait tonner une autre musique, dérangeante au possible. Toute sa pensée tente justement de sauver l'ambition de l'eau bénite et de la "moraline"". Côté littérature, c'est Balzac qui est l'un des "plus profonds romanciers de l'ambition". Dès lors, n'hésitez pas à glisser dans votre sac "Le Gai savoir" de Nietzsche et un des livres de la saga de la comédie humaine pour renouer avec l'ambition.

Être ambitieux, c'est aussi ne pas avoir peur de l'échec. Aller même à sa rencontre de façon volontaire. Car comment réussir si on n'a pas essuyé quelques échecs au préalable ? Est-ce la réussite qui nous pousse à être meilleur ou au contraire nos échecs ? Pour illustrer l'importance de l'échec dans la construction de l'ambition, V. Cespedes donne l'exemple de la créatrice américaine de la marque "Spanx", Sara Blakely. Le père de Sara avait un rituel pendant le dîner qui consistait à demander à sa fille et son fils leurs non-succès de la semaine : "Quelles choses vous n'avez pas réussies cette semaine ?". Ne rien trouver n'était pas apprécié. En revanche, citer un échec donnait droit à un "give me five". Comme l'explique V. Cespedes, "Il s'agit d'une inversion méthodique de la honte de perdre - honte engendrant un stress chronique, préconisé par les éducations anti-ambitionnelles qui sécurisent les démocraties de sélection (en France notamment)".

Derrière ce livre, vous l'avez compris, V. Cespedes en profite pour dénoncer le mal français, trop d'éducation anti-ambitionnelle, trop d'ectoplasmes et de platitudes, et surtout la peur de l'échec. C'est un livre à lire avec ses tripes. Mais, attention vous n'y trouverez pas de mode d'emploi pour devenir ambitieux. Il ne s'agit pas de l'un de ces livres de coaching avec recettes toutes faites dont raffolent les américains. Néanmoins pour ceux qui aiment les conseils, voici un résumé de ce que j'en ai retenu :
- connaître des "hélas" au début de son existence
- sortir de sa zone de confort
- se familiariser avec l'échec
- être ambitieux par émulation plutôt que par rivalité (admirez mais ne détestez pas)
- et rêver !

Ce livre m'a finalement rappelé un autre ouvrage que j'avais lu il y a une dizaine d'années "La noblesse des vaincus" de Jean-Marie Rouart, un livre qui honore les ambitieux vaincus, car les vainqueurs sont très ennuyeux. Jean-Marie Rouart y écrit d'ailleurs : "Le succès n'apprend rien, c'est aussi bête que la chance". "Les écrivains, les artistes qui songent si souvent au succès (...) qu'ils en soient conscients ou pas, ont choisi l'échec. Ils savent que dans l'aventure qu'ils ont entreprise, on n'arrive jamais à la fin du voyage, on meurt de soif au bord de la fontaine. "

Morale de l'histoire, choisir l'échec peut être une façon de renouer avec l'ambition...

L'ambition ou l'épopée de soi, Vincent Cespedes, Flammarion, 2013.





Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Marjorierafecas 202 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte