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"Enfants en souffrance, la honte", un reportage à charge.

Publié le 21 septembre 2014 par Vanillette
Je ne voulais pas le regarder, ce reportage dont tout le monde parlait mardi soir dernier. Parce que d'abord j'ai pas la télévision. Parce qu'en plus, les émissions "Le monde en face" de France 5 ne me plaisent pas vraiment et ressemblent à s'y méprendre à celles de M6, trop racoleuses à mon goût. Et parce qu'aussi, ma toute petite se réveille encore la nuit et que j'ai beau être une mère ambitieuse, je suis pour l'instant surtout une loque maman fatiguée.
Puis finalement, une après-midi où mes deux petites dormaient en même temps (mazette), je l'ai regardé en entier.
Ca s'appelait "Enfants en souffrance, la honte !" et il est disponible encore quelques jours par ici.
La télé, c'est la télé.
Disons le d'emblée, nous ne sommes pas là pour assister à un débat entre professionnel-le-s mais devant l'écran grand public qui orne les salons des foyers français, toute catégorie confondue, j'ai nommé la télévision. Et à la télévision, nous le savons (mais répétons-le encore un peu quand même), il n'y a point de place pour la complexité, il faut aller vite, être efficace, maintenir le français devant le petit écran après sa journée (harassante) de travail.
En 55 minutes donc, France 5 veut parler de l'Aide Sociale à l'Enfance, montrer que ça déconne grave dans la grande institution et que l'argent public est jeté par la fenêtre. Evidemment, c'est bien plus vendeur qu'un documentaire sur les initiatives innovantes du travail social, Gérard s'en tape du fin fond de son canapé, lui ce qu'il veut, c'est du croustillant, du macabre et des sensations (s'il y un Gérard dans la salle, pardonne-moi, tu as compris c'est pour l'exemple, bisoubisou). Et d'ailleurs, si les français avaient envie de s'intéresser à l'innovation dans le travail social, ils liraient Les habitants voyageurs.
Bref, France 5 n'a pas fait une émission pour les travailleurs sociaux.
Mais pour les français.
Qui regardent la télé.
On y a donc vu quelques jolies tentatives sensationnelles et glauques.
C'est grave pour les professionnel-le-s qui tentent tous les jours d'effectuer au mieux leur métier mais c'est surtout grave pour les personnes visées, ceux qui bénéficient des services sociaux et médico-sociaux.
Je citerai au hasard :
"Il y avait même des psychotiques, dangereux pour les autres" [dans un foyer qui manquait de personnels].  Cette phrase contribue à la stigmatisation des personnes vivant avec des troubles psychiques et alimente l'idée que psychose et dangerosité sont indissociables. Alors NON, affirmons le tout de go, les psychotiques ne sont pas plus dangereux que les névrosés (en témoigne d'ailleurs une étude qui montre clairement qu'il y a plus d'actes de violence dans la population générale que dans la population des psychotiques). Mais surtout, quand allons-nous arrêter de cloisonner les choses en pensant que la santé mentale n'a pas sa place dans le travail social ou que les situations trop sociales n'ont pas leur place en psychiatrie ? Je suis une éducatrice spécialisée et je travaille dans un programme qui a osé traverser les frontières habituelles et qui parie sur l'idée que les personnes atteintes de troubles psychiatriques peuvent vivre avec les autres (voir pour témoignage, donc, "Les habitants voyageurs").
"Chaque jeune rapporte" [tant d'argent par jour à l'institution]. Les jeunes placés ne rapportent d'argent à personne (en théorie hein, on est d'accord). Par contre, un prix de journée est calculé par les instances tarificatrices pour assurer les besoins quotidiens des jeunes (scolarité, sorties, habillement, repas, transport etc...). Qu'une mauvaise utilisation en soit faite est une chose mais dire qu'un jeune "rapporte" une somme donnée est erroné et contribue à fausser les faits présentés dans une émission telle que celle-ci.
Mais.
Cela étant dit et affirmé, je dois bien avouer que je ne l'ai pas trouvé si pourri ce reportage. Je me suis même dit qu'il était largement en faveur des personnes accueillies (ici enfants et adolescents) et de leur famille. Parce que bon, on nous le bassine pendant trois ans que "les familles c'est important, le réseau tout ça" mais à la fin, sur le terrain on le voit bien, la famille c'est surtout secondaire parce qu'elle est forcément défaillante et l'usager est forcément victime et le travailleur social a forcément raison. La famille c'est bien, tant qu'elle ne contredit pas trop Freud et ses confrères.
Je me doute que je ne vais pas m'attirer que des amiEs en disant cela mais je ne fais pas partie de ces travailleurs sociaux qui ont l'impression d'appartenir à un groupe défini et inaliénable et je serais même d'avis que réfléchir à l'abolition du travail social nous permettrait peut-être de repenser à l'autre, cet autre que nous normalisons accompagnons et que nous oublions parfois.
(pardon mais) on ne sort pas épanoui de l'ASE.
Pour ma part, j'ai autour de moi pas mal de personnes qui ont fait un détour par la DDASS ou l'Aide Sociale à l'Enfance et force est de constater que peu d'entre elles ont pu tirer des bénéfices de leur passage dans la grande institution.
Alors certes, nous pouvons accuser la télé d'être la télé mais quand oserons-nous interroger ce que cette émission pointe justement du doigt : l'échec généralisé de la protection de l'enfance ? Loin de moi l'idée de dire qu'il n'y a pas des travailleurs sociaux qui se battent chaque jour pour humaniser leurs pratiques mais l'institution et ses rouages, nous-mêmes sommes les premiers à les critiquer lorsque nous exerçons en son sein.
Parce que d'une part, non, la vie en foyer n'est pas l'idéal pour des enfants même si parfois, c'est le moins pire et que la sacro sainte famille est dangereuse pour lesdits enfants.
Parce que d'autre part, tout cela vient questionner le rôle et le degré d'ingérence du travail social dans la vie des gens, si mineurs soient-ils ; que ce soit parfois les éducateurs qui prennent une position de "ceux qui savent" ou des psychiatres qui veulent normaliser (et médicaliser) les enfants dès le plus jeune âge pour éviter le désordre social, qu'en est-il de la parole des jeunes, des enfants, de leur famille ?
Je trouve que ce reportage a le mérite de leur donner la parole et évidemment, c'est loin de plaire aux travailleurs sociaux qui se sentent peut-être visés... Je reste convaincue, comme j'ai pu le dire dans cet article, que de l'inconfort du professionnel (qui lui, est entouré d'une équipe, a bénéficié d'une formation, rentre chez lui le soir etc...) dépend le confort de l'usager et je n'ai pas peur de dire que je souhaite, pour la liberté des uns et des autres, que les personnes que nous accompagnons dénoncent le pouvoir que nous exerçons sur eux.
Concernant les nombreux abus (particulièrement financiers) qu'a connu la protection de l'enfance, on peut peut-être s'insurger des raccourcis faits par les journalistes (oui le français veut du croustillant, pas de l'eau de rose, c'est dommage) mais c'est aussi une réalité. Ce que je trouve dommage, c'est qu'il ait fallu attendre que la télé se saisisse du sujet pour qu'on ose en parler.
Evidemment que l'impunité de certains (minoritaires, oui !) doit être étalée au grand jour, et traitée comme il se doit. Evidemment le format télé ne permet pas de nuancer, de donner à voir la complexité de notre secteur d'activité. C'est vrai qu'on ne parle pas de nos métiers qui se technicisent, de ces gens qu'on va chercher dans les écoles de commerce pour diriger des établissements sociaux et médico-sociaux, de cette relation humaine qu'on voudrait transformer en euros...
La télé n'a pas non plus le temps ni l'intérêt d'expliquer que l'évaluation et le contrôle sont des outils à double tranchant ; que d'un côté ils sont nécessaires pour éviter les débordements de certainEs (dirigeantEs ?) mais qu'ils ont aussi la fâcheuse tendance à déshumaniser notre travail. Parce que comment mesurer tout ce qui ne se dit pas, tout ce qui se vit dans la subtilité de la relation, tout ce qui est tenté parce que la relation humaine n'est pas une science exacte ? Comment mesurer le sourire de celui qui ne sourit plus ? Comment évaluer la parole de celui qui ne parle plus ?
"Et le sourire d'un schizophrène, vous le mesurez comment ? Les années qu'il faut pour qu'une rencontre soit possible, pour qu'un sourire soit possible, cela ne peut se quantifier !" Jean Oury 
Ne nous en tenons pas à de vagues revendications, cependant. Battons-nous, écrivons, parlons, échangeons pour qu'il n'y ait pas que la télévision et ses exigences sensationnelles pour parler de nos métiers. Ecoutons ce que les personnes accompagnées ont à dire de ce que nous faisons d'elles, n'ayons pas peur d'entendre les défaillances auxquelles nous participons parfois sans le vouloir...
Plus que jamais aujourd'hui (et cette émission l'a aussi démontré), les gens que nous accompagnons ont besoin que nous soyons des passeurs. Des passeurs de pouvoir.
Ca n'est pas le job de la télévision.
Pour aller plus loin...
Enfants placés, déplacés, replacés : parcours en protection de l'enfance. Emilie Potin.
Que signifie protéger pour les institutions ? Que signifie être protégé pour un enfant placé ? À partir d'une quarantaine d'entretiens individuels et collectifs et de 350 dossiers de l'Aide sociale à l'enfance, l'auteur tente de répondre à ces questions en analysant les parcours de prise en charge dans le cadre de placements (enfants placés, déplacés, replacés). Dans ce livre attachant, l'auteur nous plonge dans un univers peu connu, celui des parcours d'enfants placés par l'aide sociale à l'enfance. Cette situation n'est pas rare en France puisque chaque année 140 000 enfants font l'objet d'une mesure de placement. Construit autour de récits recueillis auprès des familles d'origine, des familles d'accueil, des professionnels de l'enfance (juges, travailleurs sociaux...) et surtout des enfants et adolescents concernés, cet ouvrage restitue la parole et la dignité de ceux qui sont l'objet de ces mesures.
Reconnaissance sociale et dignité des parents d'enfants placés. Régis Sécher.
À une époque où la performance et la responsabilité individuelle sont érigées en culte, les parents dont les enfants sont placés dans le cadre d'une mesure de protection de l'enfance vivent une double disqualification : ils appartiennent majoritairement aux couches sociales défavorisées et sont considérés comme étant défaillants sur le plan éducatif. Dans ce contexte, pour comprendre comment ces personnes définissent leur situation, l'auteur a construit une recherche de type qualitatif auprès d'une trentaine d'entre eux. L'analyse structurale de leurs récits biographiques fait apparaître quatre façons différentes de se situer vis-à-vis de cette mesure : en la dénonçant comme injuste ou comme abusive, en s'y résignant ou en l'acceptant. Si la diversité des points de vue reflète en partie les différences en termes d'intégration sociale et de trajectoire personnelle, c'est le degré d'estime de soi qui, fondamentalement, donne sens à ces différents vécus. Quelle que soit leur situation, tous ces parents aspirent à être reconnus. Même si cette aspiration se porte sur des sphères et à des niveaux différents, elle a une finalité commune : que sa dignité et celle de ses enfants soient respectées. De ce point de vue, le droit d'éduquer peut être considéré aujourd'hui, notamment pour les parents précarisés, comme un attribut fondamental de la dignité humaine. Lire une critique sur Lien Social.

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