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Ce corps

Publié le 06 octobre 2014 par Unechambreamoi

Ça a commencé par une inscription à la danse, toute petite. Une histoire d'amour avec cette discipline que je n'ai pas lâchée, jusqu'à vingt ans.
C'était le début de l'apprentissage du corps.
Un corps parmi d'autres corps, moulés, exposés, sans secrets. Des miroirs devant, des miroirs sur les côtés. Un corps qu'on apprend à observer, jauger, évaluer, comparer, à connaître: l'espace vide au dessus des genoux, les jambes serrées. Le cou-de-pied. La cambrure. L'en-dehors. le creux des reins. Les adducteurs. Le ventre rentré, les fesses serrées, cette posture, dos droit, tête haute, épaules dégagées, qu'on apprend dès l'enfance et que toutes les danseuses conservent ensuite, sans plus y penser, au quotidien.
Ce maintien, cette tenue, cette exigence.
Ce corps qu'on voit changer petit à petit, et qu'on doit accepter. Les seins-le ventre-les hanches-les fesses. Tout est là, et pour longtemps, alors autant se regarder bien en face, s'approcher encore un peu plus du miroir, sans se mentir, et s'accepter tout entière. Ne négliger aucun détail. A force, on prend même de l'assurance et on le montre, ce corps, aux autres dans la salle de danse, puis au public. Cette assurance du corps, fier et libre en musique, parfois en transe, transmise dès l'enfance grâce à l'enseignement de la danse, est toujours là aujourd'hui.
Cette permission d'accéder à la connaissance de son corps, et l'expression par ce corps, l'apprentissage de la sensualité, de la sensorialité, du rythme, et celui du travail, de l'exigence, de la discipline nécessaires pour utiliser ce corps comme un outil, en complément du cérébral trop souvent privilégié dans nos contrées, c'est un très beau cadeau qu'on m'a fait.
Il y a le début de l'adolescence, ce dos tordu, et ce corps compressé par un corset en plastique, avec des sangles, des appuis asymétriques et inconfortables, qui me tenait trop chaud, jour et nuit, pendant plusieurs années. Au même moment, la danse encore plus présente, trois fois par semaine. La préparation en groupe d'un concours de la Fédération Française de Danse, d'abord départemental, puis régional, puis... national.
 L'activité physique encore plus intense, les séances d'abdominaux interminables chez le kiné plusieurs fois par semaine, pour tenter de redresser ce fichu dos, et compenser la perte de musculature provoquée par le port de cet objet qui devenait petit à petit comme un exosquelette.
Et ces cours de danse, qui étaient encore plus synonymes de respiration, puisqu'ils correspondaient à l'unique moment où j'avais l'autorisation de retirer mon corset. La liberté!
Le jour où je n'ai plus eu besoin de mon corset, j'avais finalement fini par m'y attacher, comme un partenaire. J'en ai profité encore quelques heures avant de le ranger définitivement. Je ne l'ai pas jeté.
Il y a ce corps de dix-huit ans, qui me faisait parfois douter, que je trouvais un peu trop ceci, pas assez cela, avec qui je cohabitais cependant sans anicroche... mais que je revois après des années comme un corps... parfait.
Il y a ce corps que j'essaie d'écouter, qui me dit ce dont il a besoin, qui veut du sucré quand il est fatigué, s'arrondit un peu quand il est triste, mais qui refuse toute nourriture et maigrit drastiquement en période de stress.
C'est aussi un corps de bonne vivante, qui n'accepte pas la contrainte alimentaire, et a toujours refusé un seul régime, car il ne peut pas concevoir l'absence de plaisir comme quelquechose de positif. Il se plie en revanche sans trop de problèmes à une discipline plus douce, si elle est étalée sur plusieurs mois, si elle est bien expliquée, comprise, et tout en patience, parfaitement adaptée à ses besoins. S'il y a consensus entre ce corps et son centre de décision, et surtout si c'est fait avec bon sens, discrètement, sans devenir envahissant, obsédant, handicapant socialement.
 Il y a ce corps palpé, surveillé, opéré, recousu. Cette cicatrice parfaite, du grand art, que je regarde tous les jours.
Il y a ce corps qui n'a jamais cessé de rechercher ce plaisir intense que procure l'effort physique, un mélange d'adrénaline, d'addiction, de souffrance, de bien-être physique et de satisfaction intellectuelle.
La douleur de monter sur pointes mais aussi le bonheur d'avoir l'impression de survoler, tout en légèreté. Le réveil musculaire toujours inconfortable, puis, le lendemain de l'effort, les courbatures, comme un plaisir un peu masochiste: je souffre donc je vis. Je ressens mon corps, donc tout va bien.
Je déteste, mais j'adore. Et mon corps en redemande.
La sensation aussi que le corps qui travaille libère l'esprit, soulage les tensions, guérit le stress et aide à mieux réfléchir. Comme un échappatoire, un paradis mais non-artificiel, pour mieux revenir à la réalité ensuite, un peu plus ancrée dans le présent.
Il y a les épreuves des grossesses. Ce corps qui change doucement, que je trouve beau et doux au début, et que je supporte de moins en moins facilement au fil des mois: trop lourd, trop rond, trop volumineux; cette féminité exacerbée m'encombre; trop de seins, trop de gras, trop de hanches, trop de tout.
Un vrai deuil du corps d'avant à faire à chaque fois, ce corps ferme et plus minimal, mis entre parenthèses, qui se regarde furtivement dans le miroir et ne se reconnait plus, ne s'aime plus, se déçoit, jusqu'aux larmes. Même si "on" le trouve beau, il déteste cette sensation de subir, de ne plus se maitriser, de ne plus rien contrôler, de ne plus connaitre son contour, ses limites. Il se dit qu'on lui ment, puisqu'il se sent monstrueux, lui.
Il devient petit à petit un contenant, une grosse outre, et c'est une sensation assez vertigineuse à chaque fois: l'impression que ce corps est fichu, distendu, qu'il ne saura plus jamais redevenir comme avant.
Il y a les accouchements, ce corps-objet, ce corps public, qui est pesé, mesuré, palpé, délégué, visité, fouillé, violenté, traversé, envahi, révisé, réparé, parfois sauvé.
Et l'après, juste après: cet épuisement, ce corps ravagé, vidé, échoué, oublié, comme vieilli d'un coup, peut-être plus jamais capable de rien... et qui pourtant se met en route, automatiquement, de lui-même, dicté par l'instinct et la mémoire des milliards de femmes avant lui: la sueur, le sang, les larmes, et puis le lait. Un corps animal, soudain utile, qui réchauffe, entoure, berce, rassure, nourrit, maintient en vie. Un corps qui donne et qui prend vie à la fois, qui se surpasse et qui s'étonne lui-même. Un corps qui s'impose à moi et devant le savoir duquel je m'incline.
Il y a, à chaque fois, cette réappropriation du corps. Bizarrement, après chaque grossesse, c'est un peu plus facile que la fois précédente: comme s'il se souvenait, qu'il avait un peu plus de recul.
On apprend à retrouver le plaisir qu'on croyait terminé, on rééduque, on remuscle, le dos, déjà tordu, et maintenant bien endolori, le ventre. Le périnée, qu'on découvre, ou qu'on redécouvre. On réinstalle le panneau "propriété privée".
Petit à petit, ce corps, il met un an environ pour se remettre en place, pour redevenir à peu près comme avant; doucement, patiemment, il s'affine, se raffermit à nouveau. le ventre se retend, les abdominaux se resserrent et redeviennent, tout doucement, apparents. Par tout petits paliers. A pas de fourmi.
Et il y a ce corps qui a retrouvé, grâce au yoga, le plaisir immense de l'effort, de la progression, de l'apprentissage. Ce corps qui se rééduque dans une discipline exigeante centrée sur le ventre, le périnée et la respiration.
 Ce corps mécanique, composé d'une multitude de pièces qui s'imbriquent, font levier, s'encastrent, fonctionnent, roulent, supportent, font contrefort. Ce système fascinant qu'on apprend à comprendre pendant toute une vie. Ce corps qui grince et craque et freine au début, et qui se réhabitue, après trois grossesses, à pousser toujours un peu au delà des limites, pour découvrir de quoi il est capable. En retrouvant ses sensations, son contour et son image, il s'alimente mieux naturellement, va de lui-même vers ce qui est sain. Il ressent, chaque jour, chaque semaine, de nouvelles choses, ou retrouve celles qu'il croyait avoir perdues: la souplesse, le raffermissement, la force, l'équilibre. Et donc la fierté, l'assurance, la maitrise, l'aisance.
A chaque fois que je vais à une séance de yoga, c'est un cadeau que je lui fais; ce corps-machine, que j'entretiens parce qu'il m'accompagnera toute la vie, c'est le mien. Je n'ai pas tellement le choix, alors autant y prendre du plaisir.
Il n'a rien de parfait, il est toujours un peu trop ceci, pas assez cela, et je ne suis pas certaine que les choses iront en s'arrangeant, mais je me garde bien de l'exprimer. Ce corps, je ne l'ai pas choisi, il est juste celui-là. Même un peu plus grassouillet qu'avant par endroit, pas assez à d'autres, c'est un vrai corps de femme, celle que je suis maintenant, et qui me convient parfaitement.
Mon corps. Il me prouve chaque jour que je peux souffrir, ressentir, avoir du plaisir, accomplir.
Il me dit que je vais bien... et je lui dis que je l'aime.

Ce corps

(Wingate Paine)


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